Bilan de la décennie : Des entreprises privées mauritaniennes victimes d’ostracisme d’Etat

Le règne de Mohamed ould Abdel Aziz  aura été marqué par la marginalisation, voire la disparition d’un certain nombre d’entreprises importantes dans l’économie nationale. Tandis que se privatisaient les marchés  publics, ces locomotives se voyaient étouffées par les impôts et  autres taxes les contraignant à  mettre la clef sous le paillasson. Nombre de nos établissements privés ont subi  un tel dramatique destin. Seuls quelques-uns, choyés du régime  en place,  ont tiré, comme on dit,  « leur épingle du jeu », tandis qu’en ont éclos de nouvelles, au grand bonheur de quelques hommes d’affaires proches d’Ould Abdel Aziz,  accusé lui-même, par ses détracteurs, de s’être autopropulsé, tout au long de ses dix ans de règne, en premier magnat  du pays. Ses proches  ont été placés au cœur même de diverses  entreprises (SNIM, SOMELEC, ANRTS…)  ou banques (BMI, BMS…), voire  multinationales, comme TASIAST-Mauritanie. Conséquence de cette situation, nombre de  marchés juteux  ont été octroyés  à des entreprises  internationales sans expérience aucune dans les domaines concernés,  avec  force montages douteux,  dessous-de-table et  colossales rétro-commissions.

Deux faits  illustrent  ce constat : le  Port Autonome de Nouakchott Port de l’Amitié (PANPA)  et l’aéroport international Oum Tounsy. La gestion du  terminal  du PANPA fut concédée, dans de douteuses conditions, à une société  nationale, ARISE-SA, fondée seulement en 2018. C’est, en effet, sans aucun respect des règles régissant un partenariat public privé (PPP) qu’ARISE a signé son accord avec le gouvernement mauritanien. Une transaction aussi louche que spontanée, sans offre concurrentielle, dans une opacité totale et derrière laquelle se trouverait un beau-fils de l’ancien président. ARISE ne dispose d’aucune expérience en la matière. L’Assemblée nationale  n’en  a même discuté et, réunie à la hâte, la Commission nationale des marchés n’a pas osé émettre la moindre objection. Une décision « d’en haut » qui démontre, une  fois encore,  le mépris avec lequel l’Etat traite le secteur privé, tenu, en grande majorité, à l’écart des transactions, en dépit de son expérience et expertise.

Les Termes de Référence de l’accord, entre le gouvernement sortant et ARISE-SA concernent le financement,   la construction et l’exploitation d’un terminal  à conteneurs et d’une jetée pétrolière.  Un contrat très lucratif, donc, derrière lequel se cache OLAM, une société singapourienne spécialisée  en négoce et courtage des  denrées diverses, fondée en 1989 et déclaratrice d’un chiffre d’affaires s’élevant à vingt milliards de dollars. Des chiffres qualifiés d’« irréalistes », en l’absence de tout audit ou  expertise contradictoire qui puisse édifier les Mauritaniens sur ce que les spécialistes considèrent comme un « bradage » de leur patrimoine. Un tel contrôle aurait également pu alerter la société civile mauritanienne sur le  pillage de nos ressources. Aucun souci  envers l’impact socioéconomique et  environnemental n’a, semble-t-il, préoccupé nos gouvernants qui se sont hâtés de boucler la transaction en quelques jours.  Beaucoup (trop) d’intérêts étaient en jeu.

De l’avis des spécialistes, OLAM, le partenaire d’ARISE  qui va hériter  de la gestion du PANPA, ne s’y connaît pas en  la matière. Pire, elle  traîne une mauvaise réputation. Elle a, en effet, écopé d’une amende de trois millions de dollars, suite à une action en justice  intentée, en 2018, par la Commodity Futures Trading Commission  (CFTC), pour  une transaction  non-concurrentielle sur le marché du cacao  aux USA.

Mais l’Etat mauritanien n’en a visiblement cure. Après avoir  fait valser ses taxes et dilapidé  tout le foncier, c’est comme pressé et bousculé qu’il a contraint les prestataires de la logistique, fret et  transit,   à fermer leurs magasins  au port, loués pourtant depuis des  lustres.  Dans la foulée, le ministère de l’Equipement et des transports ordonnait au PANPA, en Novembre 2018, de faire immédiatement  libérer la zone de chantier. Des ordres venus « d’en haut », encore et toujours…

 

Fermer boutique

Conséquence tout aussi immédiate, plusieurs sociétés  de fret,  consignation et logistique  voient leurs intérêts  menacés et leur avenir compromis. Sous le coup de sévères pertes sèches, elles risquent fort fermer boutique, au profit d’entreprises étrangères, avec des centaines, voire des milliers de chômeurs sur le carreau. Rappelons, ici, que les dockers ont perdu leurs revenus, à cause d’entreprises nationales proches du pouvoir  qui ont purement  et simplement refusé le dépotage au port. Il aura fallu plusieurs jours de grève pour obtenir gain de cause. Jusqu’à quand ?

Même si  la transaction devrait rapporter, à la Mauritanie, cinq cent millions de dollars et  sept cent cinquante emplois, comme le prétend  ARISE – des chiffres qu’auraient pu d’ailleurs produire les sociétés privées nationales déjà aguerries dans le domaine, si tant est  que l’Etat leur offrit de meilleures conditions d’épanouissement – la cession du terminal va hypothéquer l’avenir de nombreuses entreprises spécialisées dans la consignation, le transit et le transport maritime, qui avaient cette insigne qualité d’avoir gagné la confiance des partenaires nationaux et  étrangers.

En ce qui concerne l’aéroport Oum Tounsy, les conditions de cession de sa gestion aux Emiratis (AFROPORT)  restent, elles-aussi,  très  obscures. Ladite société est totalement inconnue, en ce domaine, au plan international. Comme ARISE, les  Emiratis ont opéré comme une espèce de forcing, pour  décrocher le marché, presque à leurs conditions. AFROPORT a conditionné le recrutement du personnel  de la SAM à sa propre évaluation, cas par cas. La SAM  est également obligée de délocaliser ses avions  et équipements  sur  l’aéroport de Nouadhibou, perdant, du coup, ses services rentables, comme le handling, et ses espaces dans l’enceinte de l’aéroport international que lui accordait, à titre gracieux, l’Etat, pour l’aider à corriger les déséquilibres de son bilan et, donc, pérenniser son existence. Tout ceci n’était, visiblement, que le cadet des soucis d’Ould Abdel Aziz. C’est contraint et forcé que son gouvernement a fondé une Société des aéroports de l’intérieur  qui pourrait, si l’on n’y prend garde, connaître les mêmes difficultés  que la SAM. En ces conditions, comment donc les entreprises privées du pays  peuvent-elles  s’épanouir  et, partant, offrir des emplois, alors que la spirale du chômage ne cesse de hanter  des  milliers de jeunes mauritaniens ?  Ailleurs, en d’autres pays, priorité est accordée aux compétences nationales, avec la structuration d’un environnement incitatif. Ici, des positions éminemment stratégiques sont cédées à de douteuses sociétés étrangères derrières lesquelles se cachent des acteurs aussi louches que mafieux.  Un important pan de nos entreprises  privées sont frappées d’ostracisme, parce qu’elles ne se soumettent pas aux diktats du Prince. L’Ogre  les avale, en leur préférant d’équivoques contrats compromettant l’avenir de tout un pays. L’entrée d’entreprises étrangères, dans le domaine aussi vital que la gestion du port et de l’aéroport, aura des  conséquences néfastes pour le secteur privé,  avec le  renvoi de nombreux employés nationaux. Une perte sèche pour l’économie et un dramatique, pour ne pas dire explosif, coup social pour le pays.

Comme le dit un adage, un Etat qui ne reconnaît pas le mérite et la valeur de son peuple est appelé, tout simplement, à disparaître. Pour éviter cela, le nouveau Président mauritanien doit se hâter  d’apporter rapidement, comme il l’a solennellement promis, des corrections à ces disfonctionnements et mettre fin au bradage de nos ressources. Les  gouvernements successifs de ces dix dernières années ont été régulièrement accusés d’avoir  octroyé de nombreux contrats en de fort peu orthodoxes conditions. Citons Polyhone dong, la centrale duale de Nouakchott, l’aéroport Oum Tounsy, les avoirs de la SNIM (dont la mine de Fdérick), les ressources halieutiques, Tasiast… Des marchés qui n’ont profité qu’aux  hauts responsables du pays, en particulier les proches du pouvoir. Ce n’est, hélas pas, pour tout le monde – loin de là ! – que tout va pour le mieux… dans le meilleur des mondes.

DL

Le Calame

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