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Moi aussi j’étais à Oualata (7) : Deux abus d’autorité/ par Oumar ould Beibacar

Pendant mon séjour à la prison de Oualata, j’ai abusé deux fois de mon autorité. Le premier abus concerne les talismans des prisonniers. Au cours d’un contrôle de routine du poste de police, je  tombais sur un seau rempli de talismans.

Je demandais au chef de poste de quoi s’agissait-il. « Ce sont les gris-gris des détenus », me répondit-il, « le commandement avait ordonné, dès leur arrivée, de les leur retirer et de les garder en attendant leur sortie ».

« Ce sont des croyances animistes », rétorquai-je, « qui n’ont rien à voir avec l’islam, il faut les brûler immédiatement ». Le chef de poste s’exécuta et me rendit compte, plus tard, de la fin de l’opération. Le 31 Octobre 1988, au moment du transfèrement des prisonniers civils, la première chose qu’ils demandèrent, ce fut la restitution de leurs talismans. Le chef de poste les informa de ce que tous les gris-gris avaient été brûlés, sur ordre du lieutenant.

Puis il vint me rendre compte du mécontentement des prisonniers ayant appris la destruction de leurs talismans. Je vins les voir pour les calmer et, à leur tête, le journaliste Ibrahima Moctar Sarr. Ils me demandèrent pourquoi avais-je brulé leurs gris-gris. Je leur répondis qu’ils ne servaient à rien,  que c’étaient des futilités et que, malheureusement, ils avaient été détruits, donc, irrécupérables et que j’en assumais toute la responsabilité.

Ils étaient tous très déçus, surtout Ibrahima Moctar Sarr qui répétait : « vous n’aviez pas le droit de brûler nos talismans. En tout cas, moi, je ne peux pas vivre sans le mien ». Un des sous-officiers me fit signe pour me voir en aparté et je m’y rendis aussitôt. Avant qu’il ne me confirme que les gris-gris brûlés étaient ceux en cuir et qu’il y avait d’autres en fer, là, dans un autre seau. J’en informais aussitôt les intéressés qui se précipitèrent sur le seau pour récupérer leurs talismans. Il y avait celui d’Ibrahima Moctar Sarr qui s’en réjouit beaucoup et retrouva sourire. J’ai beaucoup regretté cet abus de pouvoir inutile et inopportun et je profite de cette occasion pour présenter toutes mes excuses et demander pardon à tous les propriétaires, civils ou militaires, des gris-gris en cuir que je fis brûler.

 

Un amalgame destructeur       

Les FLAM unissaient quatre ou cinq organisations politiques négro-mauritaniennes dont la plus extrémiste était dirigée par le professeur d’histoire Ibrahima Abou Sall, frère des bâtisseurs Sall Abdoul Aziz, compagnon du Père de la Nation et du commissaire de police Sall Jibril. C’est ce groupe qui serait à l’origine de l’amalgame destructeur des FLAM qui porta un très grand préjudice à toute la communauté peule de Mauritanie.

Mis en minorité, ce groupe aurait décidé de saboter le manifeste des FLAM, signé par la majorité de ses membres et qui n’était qu’une réactualisation du Manifeste des dix-neuf de 1966, dont il fêtait le vingtième anniversaire, en exigeant une solution pacifique. Ces extrémistes vulgarisèrent, parallèlement, leur propre manifeste, avec des idées extrémistes et dangereuses qui irritèrent le pouvoir militaire et provoquèrent la catastrophe.

Elle commença par l’emprisonnement d’une élite qui n’avait fait que revendiquer, légitimement, la justice et l’égalité citoyenne, en faveur de leur communauté victime de racisme et de discrimination depuis l’indépendance et qui s’aggravaient, tous les jours. Des doléances consignées dans le Manifeste du négro-mauritanien opprimé (Février 1966-Avril 1986), accessible sur le site flamnet.info.

Aggravée par la tentative de putsch du 22 Octobre 1987, la catastrophe se creusa avec l’assassinat de trois officiers, l’emprisonnement de plusieurs autres et sous-officiers, suivie de la révocation arbitraire de plusieurs centaines de négro-mauritaniens membres des forces armées et de sécurité, officiers, sous-officiers et hommes de troupe. Avant d’aboutir, en 1989, à la spoliation des terres et à la déportation de plus de soixante mille négro-mauritaniens au Sénégal. Cette situation engendra le génocide de 1990. Elle continue de susciter le mépris et l’indifférence du pouvoir militaire qui persiste sur cette voie arbitraire, irrationnelle et humiliante, avec l’objectif de détruire, coûte que coûte, notre unité nationale.

Selon les renseignements généraux, le manifeste des extrémistes s’acharnait contre la composante maure qu’il traitait de tous les mots, précisant que les FLAM (Forces de Libération Africaines de Mauritanie) avaient pour vocation la lutte armée pour libérer, par la force des armes, toute la vallée, et y ériger une république nommée Walfogui, autrement dit : la République du Walo, du Fouta et du Guidimakha. Ce sont ces amalgames dangereux qui suscitèrent le courroux de la junte militaire qui les vulgarisèrent cependant, en déclarant à tout bout de champ que FLAM signifiaient forces armées, soutenues par le Sénégal et, éventuellement, d’autres pays africains acharnés à mettre en péril la Nation mauritanienne. C’est cet amalgame qui conduisit, après le procès des FLAM, à la démission de son premier président Ly Jibril Hamet ainsi que plusieurs de ces membres : Ibrahima Moktar Sarr, Abdoulaziz Kane, entre autres ; que le professeur Ibrahima Abou Sall ne portait plus dans son cœur

 

L’incrimination de Ten Youssouf Guèye

C’est aussi ce groupe extrémiste qui aurait incriminé Ten Youssouf Guèye, lui qui n’avait jamais été membre des FLAM, en lui demandant d’envoyer une copie du Manifeste au directeur d’un journal sénégalais. Ibrahima Abou Sall fait allusion à cette démarche dans un article intitulé « Mort comme un chien », publié en 2002. Je le cite : « sur la demande d’un de ses proches, Ten Youssouf Guèye avait accepté de sortir, de la Mauritanie, une copie du document pour la remettre au journaliste sénégalais feu Maam Les Jah, à l’époque directeur du journal satirique dakarois, «Le Politicien »,  qui la fit publier ».

C’est une copie de ce maudit manifeste que la police retrouva, avec Ten Youssouf Guèye, et qu’elle apporta au chef de l’Etat qui s’irrita, après l’avoir lue, par le comportement de son ami qui, selon lui, voulait apparemment provoquer une guerre civile en Mauritanie et, c’est pour cette raison, dit-on, qu’il ne le portait plus dans son cœur. Pour contrecarrer l’action de Ten Youssouf Guèye, le chef de la junte chargea le ministre Barro Abdoullaye de partir à Dakar pour empêcher, coûte que coûte, la publication dudit document dans la presse sénégalaise. Mission que Barro accomplit à la lettre et dont voici les aboutissants, tirés d’un entretien avec Ould Keija, publié par « Le Calame » en Janvier 2016 : « Après un entretien, Le journaliste accepta de se rendre en Mauritanie, on lui envoya ses billets d’avion, il passa une semaine ici et on lui ouvrit toutes les portes. Finalement il s’en alla et, non seulement, il ne publia pas le papier des FLAM mais il fit un article très élogieux pour le pouvoir ».

C’est sans doute à cause de cette incrimination que Ten n’apprécie plus Sall, comme il le relate lui-même dans un article sur Boolumbal, le 2 Octobre 2016. Je le cite : « Lorsqu’il entendit mes hurlements sous la torture, Tafsirou Djiggo se mit à pleurer, choqué, à chaudes larmes. Une émotion et une solidarité humaine et militante que ne partagèrent pas Teen Yousouf Guèye, Saydou Kane, Ibrahima Moktar Sarr et Abdoul Aziz Kane. Notre camarade Paate Bah entendit Teen Yousouf Guèye qui regardait la scène dire : « C’est bien fait pour lui. C’est un extrémiste. Il nous met toujours en danger. Il est toujours en train de protester ».

 

Des menaces de tortures

Le professeur Sall m’a accusé de menace de tortures, dans son article de 2002. Je le cite : « En tout cas, en partie à cause de ma coiffure, je faillis être encore torturé, le 16 Septembre, par le lieutenant Wul Boubakar, trois jours après le décès de mon cousin Abdul Qudduus Bah. Je dis « en partie », parce que ma coiffure n’était qu’un prétexte qui cachait des intentions plus machiavéliques. En tout cas, je compris vite le message. Devant cette menace, j’ai accepté de me coiffer. J’ai confié alors ma tête à Mammadu Yuusuf Sih qui transforma mes apparences, à la surprise de mes compagnons ».

Cette accusation est bien fondée. En effet le vendredi 21 Octobre 1988, vers 17h, je croisais le professeur Sall à la porte du fort. Il sortait pour se pourvoir en eau, au moment où tous les prisonniers étaient en train d’effectuer la prière d’El Asr. Je demandais au régisseur de qui s’agissait-il. « C’est le plus raciste et le plus extrémiste du groupe », me répondit-il, « il refuse de prier et de se coiffer ».

J’appelais Sall en aparté pour lui demander pourquoi avait-il des cheveux de rastaman, à la Bob Marley et, surtout, pourquoi ne faisait-il pas ses prières comme les autres. Il me répondit qu’il était libre de prier ou de ne pas prier, d’adopter la religion qui lui convenait et de se coiffer comme il le voulait. Sidéré par sa réponse, je lui dis : « Ici, tu n’es pas libre, tu es dans une prison et, moi, j’en suis le responsable. Je vais commencer par te faire la boule à zéro ; comme ça, tu auras les idées plus claires. Quant à la prière, avant d’entrer en islam tu peux choisir la religion que tu veux, mais, une fois musulman, tu n’as plus le droit de renoncer à cette religion. Si tu le fais, tu es passible de mort. Je te donne vingt-quatre heures pour réfléchir, revenir à des meilleurs sentiments et te comporter comme les autres, en accomplissant tes cinq prières qui seront pointées par le chef de poste, même si tu ne crois pas en Dieu. Sinon, je vais t’attacher à un arbre hors de la prison et te laisser mourir comme un chien. C’est ce que tu mérites et je suis prêt à en répondre devant Allah le Tout Puissant ».

J’ordonnais aussitôt au chef de poste de lui raser les cheveux et appelais les représentants des prisonniers pour les informer de la situation. Quelques instants plus tard, le régisseur me rendit compte que ses amis l’avaient convaincu et qu’ils demandaient de se charger eux-mêmes de lui faire la boule à zéro, ce que j’acceptais, et tout rentra dans l’ordre. Le chef de poste pointa toutes ses prières jusqu’au 31 Octobre, date de son transfert à Aïoun El Atrous. Depuis, il ne me porte pas dans son cœur. Après sa libération et son départ en France, on m’a dit qu’il se serait converti à la religion chrétienne.

Quand j’ai vu le titre de son article de 2002, « Mort comme un chien », je pensais qu’il allait donner les détails des menaces dont il avait été victime de ma part. Or il se contenta de dire qu’après le décès de Ten, je suis venu à Oualata pour lui dire qu’il était mort comme un chien, ce qui est archifaux. Je n’ai jamais dit que Ten Youssouf Guèye, envers lequel j’éprouve beaucoup de respect, était mort comme un chien.

 

Un geste occulté

Je suis très surpris qu’en toutes ses sorties, le professeur n’ait jamais parlé d’un important service rendu par le lieutenant Mohamed Lemine. Au cours d’un contrôle de routine, sous son commandement, les gardes découvrirent une importante quantité de papiers Gloria, couverts d’écriture en français, cachés par Sall dans un coin du fort. Il s’agissait de notes réalisées clandestinement depuis plusieurs mois. A la fin du contrôle, le professeur vint voir le lieutenant pour réclamer la restitution de ses notes.

Le lieutenant lui répondit qu’il ne le pouvait pas mais lui promit qu’il les garderait précieusement jusqu’à sa sortie, avant de les lui remettre. Effectivement à sa libération, le lieutenant Mohamed Lemine, alors chef du deuxième bureau, se rendit au domicile du professeur à Nouakchott, pour lui remettre son petit trésor encore intact. Un geste que le professeur ne semble pas avoir apprécié à sa juste valeur.

Avec le recul, je me rends compte que j’ai beaucoup abusé de mon autorité, en offensant mon aîné. Je profite de l’occasion pour présenter toutes mes excuses à mon frère Ibrahima Abou Sall et lui demander pardon, pour ces menaces de tortures surréalistes et incorrectes que je lui ai adressées pendant ces moments de folie de la jeunesse. Je lui souhaite aussi de retrouver la foi de ses parents qui lui ont tout donné, de ses grands-parents, de ses aïeuls, de la communauté peule, du Fouta et du Walfogui. Mieux vaut tard que jamais.

(A suivre).

Le Calame

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