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Moi aussi j’étais à Oualata (5) : La mort de Djigo Tafssirou / par Oumar ould Beibacar

Le décès du ministre Djigo fut rapide, comme le décrit un témoin, mon frère et ami Boye Alassane Harouna, dans son livre « J’étais à Oualata » : « Sa mort fut aussi rapide que celle de Ba Abdoulghoudous. Moins de soixante-douze heures s’écoulèrent, entre son alitement et son décès. Ngaidé Aliou Moktar était resté à son chevet. Dans la nuit du 27 Septembre 1988, de la cour où il se trouvait avec quelques camarades qui le veillaient, nous parvenaient ses gémissements. 

Des difficultés respiratoires persistantes l’empêchèrent de dormir toute la nuit. Le lendemain matin, 28 Septembre 1988 vers 9h 30, Djigo Tafssirou s’éteignit. Diallo Abou Bakri, qui le secondait dans sa fonction d’imam, lui succéda. A ce titre, il organisa et dirigea la cérémonie funéraire de Djigo Tafssirou qui fut enterré à côté des tombes de Ba Alassane Oumar et Ba Abdoulghoudous. »

L’infirmier d’état, Alioune ould Abdallahi Sangoura, chef du centre médical de Oualata,  confirma, dans son certificat de décès établi le 28 septembre 1988, que la mort était due à un problème respiratoire aigu et une hypotension artérielle qui affichait 8/4, cinq minutes avant sa disparition.

Les médecins que le ministre Djigo avaient précédemment consultés confirmèrent qu’il souffrait d’une tuberculose pulmonaire, mal soignée en Egypte où il avait été hospitalisé pendant quatre mois en 1979, aggravée sans doute par le mauvais traitement et la malnutrition dont il fut victime, à Nouakchott et, surtout, dans la prison de Oualata. Que le Tout-Puissant et Miséricordieux accueille en Son saint paradis, notre ministre martyr Djigo Tafssirou, ainsi que ses trois compagnons, Ba Alassane Oumar, Ten Youssouf Guèye et Ba Abdoulghoudous.

Rectificatif à propos de Ba Abdoulghoudous : ses deux demi-frères ont pour mère une hartaniya de Mbout mais sa mère à lui est une mauresque, de la tribu des Idawali de Tidjikja nommée Aghlana, contrairement à ce que j’ai annoncé dans l’article que je lui ai consacré.

 

Racisme et discrimination

A l’issue de ma prise de service, j’avais commencé par établir le compte exact de prisonniers, pour m’assurer de l’exactitude de leur effectif, conformément à la décision du ministre de la Justice autorisant leur transfert à la prison de Oualata. Au cours de ce contrôle, je constatai la présence de cinq prisonniers de droit commun peuls, dans la salle des prisonniers politiques, tout aussi maltraités et, pour certains, enchaînés : Ba Ibrahima Yéro condamné à quinze ans pour meurtre, Moussa Oumar, Sy El Hassen, Brahim Ndiaye, Kane Amadou et Mahfoudh Dicko, tous condamnés pour vol. Je convoquai l’adjudant régisseur de la prison. « Pourquoi », lui demandai-je, « ces prisonniers de droit commun se trouvent-ils avec les prisonniers politiques ? – Ce sont des peuls », me répondit-ils, « et l’on nous a donné consignes de les mettre dans les mêmes conditions que leurs cousins. – Ça », rétorquai-je, « c’est du vrai racisme ! Il faut les délivrer immédiatement, les placer avec les prisonniers de droit commun et les traiter convenablement ». Ce qu’il exécuta rapidement. Contrôlant les prisonniers de droit commun, j’avais constaté une très grande discrimination entre maures blancs et maures noirs, bien qu’ils soient tous très bien nourris. Les premiers, un peu moins d’une dizaine, étaient traités comme des princes, trois ou quatre d’entre eux, dont deux condamnés à mort pour meurtre, étaient les commerçants de la prison. Mahfoudh ould Telmidi, originaire du département de Djigueni, était un véritable criminel, condamné à mort pour avoir décapité, à la hache, son épouse enceinte. Sdi Mohamed ould Ikhalihne, un jeune de la tribu des Oulad Nacer, ressortissant du département de Bassiknou, avait tué un autre jeune maure blanc, au cours d’une bagarre occasionnée par des problèmes d’abreuvage d’animaux autour d’un puits, sur le Dhar de Néma.

Les maures noirs, plus d’une vingtaine, étaient quasiment chargés de toutes les corvées, tant au profit des gardes qu’à celui des prisonniers commerçants. Une véritable discrimination. J’ordonnai de cesser cette ségrégation, en demandant, aux maures noirs, de n’exécuter que des corvées à leur convenance, de ne plus se soumettre aux injonctions contraires à leur volonté et de me rendre compte de toute mesure contraignante de la part des gardes. En faisant le point de la situation générale des prisonniers, j’avais également localisé mes frères mbagnois : Sarr Gorgui, ingénieur des PTT ; Sarr Abdoullaye, professeur ; Abdoullaye Malikel, instituteur ; Diop Moussa Elimane, lieutenant ; Diop Souleymane, adjudant-chef, et l’étudiant Dia Amadou Tidjane.

 

Détention hors la loi

Au sujet des deux condamnés à mort et du soldat de 2ème classe Cheikh ould Soilim, condamné à l’amputation de la main droite, je contactai le président du tribunal de première instance à Néma, le juge Mohamed Mahmoud ould Ghali, un homme honnête et intègre, pour lui rendre compte de la situation illégale de ces prisonniers dont les sentences de condamnation n’avaient pas été exécutées. Ils devaient être exécutés ou amputé de la main mais pas maintenus en prison. Il convenait donc de reprendre ces jugements pour les condamner à des peines à perpétuité ou à temps, sinon, leur détention était hors la loi.

« Tu as parfaitement raison », me répondit le président du tribunal, « la justice a fait son travail en condamnant les intéressés mais l’exécution des jugements est du ressort de l’Exécutif. Depuis le départ du président Haidallah, il n’y a jamais eu d’exécution de ce type de sentence. C’est le gouvernement qui en est responsable.

Cela dit, la condamnation à mort de Sidi Mohamed ould Ikhalihna ne peut plus être exécutée, parce que les ayants droit, au nombre de deux frères, ne sont pas d’accord : l’un a pardonné et son pardon se trouve dans le dossier de l’intéressé ; l’autre a refusé de pardonner. Il suffit que les parents de Sidi s’emploient à satisfaire le second et obtiennent son pardon pour libérer leur fils. »

En ce qui concernait le soldat Cheikh ould Soilim, en prison depuis plus de cinq ans, alors qu’il avait été condamné à l’amputation de la main droite pour avoir volé, dans une boutique à Néma, un montant dérisoire, moins de 50 000 ouguiyas, je l’emmenai à mon domicile de Néma, au titre d’ordonnance, jusqu’à son transfert, le 31 Octobre, à Aioun. Je mourais d’envie, chaque jour, de lui dire de s’enfuir au Mali.

Je profitai du transfert des prisonniers civils à la prison d’Aioun, le 31 Octobre 1988, pour informer Mohamed El Mokhtar ould Bakar, chef général des Oulad Nacer et maire d’Aioun El Atrouss, du cas de Sidi Mohamed ould Ikhalihna. Je mis, en suivant, sa mère et sa sœur qui ne l’avaient jamais quitté depuis son arrestation, en contact avec le chef général qui aurait pris toutes les dispositions nécessaires pour obtenir,  la même année, la libération du meurtrier.

 

Larmes de joie

Le samedi 8 Octobre 1988, l’état-major m’ordonna de prendre le vol Néma-Nouakchott du lundi suivant, pour assister au séminaire des grands subordonnés, prévu du lundi 10 Octobre dans l’après-midi au samedi 15, à l’issue d’un déjeuner avec le chef de l’Etat, et retourner à Néma, le lundi 17 Octobre, toujours par avion.

Avant de partir, je me rendis à Oualata, pour demander, à mes frères mbagnois, d’écrire discrètement, à leur famille respective, un courrier que je transmettrais à Nouakchott et dont j’apporterais réponse, incha Allah, la semaine suivante. Le 11 Octobre, je pris contact avec mon frère et ami d’enfance, Ba Silèye, un mbagnois qui travaillait à la Direction générale de la SOCOGIM, pour m’aider à localiser les familles destinataires de ces correspondances.

Je lui remis les adresses des intéressés, pour les localiser avant 22h et de me permettre ainsi de commencer à distribuer discrètement leur courrier. La lettre de Sarr Gorgui fut ainsi remise à son épouse Maimouna Dounga Sarr ; celle du professeur Sarr Abdoullaye à son épouse Fama Diop, surveillante au Collège des jeunes filles et celle d’Abdoulaye Malikel à son neveu Diop El Haj Souleymane, professeur. La lettre du lieutenant Diop Moussa Elimane fut remise à Diop Mamadou Ousmane, ancien directeur commercial de la NAFTEC, qui la fit suivre à son épouse, Sala Diop, et le courrier de l’adjudant-chef Diop Souleymane, directement à son épouse, Maimouna Hamady Mangane.

Avant de remettre les lettres aux destinataires, nous les invitions en aparté. Dès qu’on leur annonçait le nom de l’expéditeur de la correspondance, ils sont immédiatement envahis par des larmes de joie. A mon retour, j’avis ramené avec moi la réponse au courrier des détenus qui avait sans doute provoqué autant de larmes de joie. Ces larmes de joie furent, pour moi, non seulement des distinctions dans l’ordre du mérite national mais, aussi et surtout, des distinctions dans l’ordre du mérite de l’au-delà. Que le Seigneur de Justice m’en fasse gré !

Une autre liaison, entre le 6 et le 25 Décembre 1988, me permit de transmettre du courrier au profit du lieutenant Diop Moussa Elimane, de l’adjudant-chef Diop Souleymane, du commissaire Ly Mamadou Bokar, du capitaine Diop Jibril et du lieutenant Kane Mamadou. J’étais et reste persuadé que cette discrète distribution du courrier au profit des familles des détenus n’était pas hors la loi. Bien au contraire puisqu’il s’agit du droit de communiquer avec ses proches, droit consacré par la loi et les règlements en vigueur dans la République Islamique de Mauritanie.

Ce que j’ai le plus admiré, chez les bénéficiaires de ses correspondances, c’est qu’aucun d’eux, sans exception, ne m’a jamais dénoncé. Et ce n’est qu’en Décembre 2015, après ma retraite, que mon frère et ami Boye Alassane Harouna en a parlé, dans un article sur CRIDEM. Pourtant, je suis convaincu que si j’avais entrepris les mêmes démarches au profit de mes proches parents et de ma communauté, j’aurais été dénoncé le premier jour.

 

Les souvenirs de nos martyrs

Au cours de cette première liaison du 10 Octobre 1988, j’avais demandé, aux représentants des prisonniers, de me donner les souvenirs laissés par nos quatre martyrs et les adresses de leurs proches, pour les remettre à ceux-ci à Nouakchott. On me donna le nom du capitaine de la gendarmerie Ndiaye Daouda, pour les adresses concernant les familles de l’adjudant-chef Alassane Oumar Ba et du ministre Djigo Tafsirou. Quoique j’éprouvasse beaucoup de respect pour cet officier pour l’avoir connu au cours d’un stage de police administrative et de police judiciaire à Melun en France, d’Octobre 1984 à Juin 1985, les gardes cercles ne peuvent jamais avoir trop confiance aux gendarmes. Aussi demandai-je, à mon frère et ami Ba Silèye, le mbagnois, de me fournir d’autres adresses fiables, pour ces deux martyrs, et il m’aida beaucoup en cette entreprise.

C’est ainsi qu’on put localiser, à la SOCOGIM PS, Oumou Ba, l’épouse de l’adjudant-chef Alassane Oumar Ba. Je vins lui présenter mes condoléances les plus attristées, avant de lui remettre ses souvenirs. Pour le ministre Djigo Tafsirou, je remis les siens à Moulaye Haidara infirmier-major à l’hôpital national, qui habitait à côté de l’escadron d’escorte de la gendarmerie et lui demandai de présenter, à sa famille, mes condoléances les plus attristées.

Pour Ten Youssouf Guèye, je  remplis ma mission auprès d’Hamadi Demba Moussa Sow, père de Sow Alioune, de la Caisse nationale de sécurité sociale et grand frère de Sow Moussa Demba, dit Thiombé, ancien maire de Kaédi, qui habitait à la Médina R, à l’Est du marché des assiettes SOCIM, et lui demandai de transmettre mes condoléances les plus attristées à sa famille.

Quant à mon frère et ami le lieutenant Ba Abdoulghoudous, je remis ses souvenirs à l’ancien ministre Ba Mahmoud qui fut mon professeur d’histoire-géographie au collège de Kiffa, en présence de son épouse Molido Kane, sœur de Hadiya Kane. Il habitait à l’îlot V, à côté de la BCM. Je lui demandai de présenter mes condoléances les plus attristées à tous ses proches. Que le Tout-puissant les accueille en Son saint paradis !

En 2017, j’ai rencontré Hindou Guèye, la fille de Ten Youssouf Guèye. Elle me confirma la bonne réception de ces souvenirs par sa famille. Elle-même avait hérité de ses lunettes, de son kimono en soie rouge et de son célèbre porte-monnaie imprégné du sang de sa célèbre agression, à New-York en 1962, par des américains blancs indignés par la présence d’un noir dans le quartier résidentiel où il travaillait, en tant que diplomate, au sein de la représentation de la Mauritanie auprès des Nations unies.

(A suivre).

Oumar ould Beibacar

Source : Le Calame

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