Sur la « sortie » de Dr. Isselkou Ould Ahmed Izidbih/Par Ahmedou Ould Moustapha

Hier soir, j’ai lu un texte qu’un ami a qualifié de ‘’nouvelle sortie’’ du Dr. Isselkou Ould Ahmed Izidbih, publié en début de semaine écoulée  par un site local et portant sur les prochaines élections présidentielles, sous le titre : Pour ne pas dire demain si je savais ! 

Et c’est l’étonnement qui a provoqué en moi la présente réaction, initialement adressée à cet ami avec qui – doit-on le préciser d’emblée pour écarter tout soupçon probable ? – je partage la même ferveur du soutien  que nous apportons au  candidat  Sidi Mohamed Ould Boubacar, en réponse à sa question de savoir ce que j’en pensais. Mais en y réfléchissant, j’ai finalement décidé d’aller au-delà des limites d’une correspondance privée et de m’ouvrir ainsi au grand public des médias.

Voici donc ce qu’elle m’inspire, cette ‘’sortie’’ : elle est brillante en surface, au sens où ce compliment est destiné à saluer l’esprit agile d’un homme plutôt porté à séduire son bienfaiteur et le dauphin de celui-ci, qu’il voudrait voir devenir bientôt son nouveau mentor, qu’à étayer solidement le raisonnement qu’il s’est proposé de décliner.

Mais on ne va pas s’étonner de l’agilité d’un mathématicien en matière de…calcul, car la question est ailleurs, au-delà même de la logomachie qui enfume son texte, il faut donc aller au fond de sa rhétorique !

Ainsi, ce brillant esprit annonce en préambule qu’il était « du  droit élémentaire de chaque citoyen de questionner le parcours de chaque prétendant à la magistrature suprême pour soupeser ses qualités et ses capacités à assumer une si lourde responsabilité…».

Et il poursuit : « Le seul moyen de juger de la valeur intrinsèque d’un candidat présidentiel consiste à interroger scrupuleusement son passé politique, puisqu’il s’agit de politique, mais aussi le passé connu et les convictions affichées de ceux qui le ‘’hantent’’, il en va de l’esprit citoyen ».

 

Simple éthopée

L’énoncé ainsi cadré, je m’attendais à voir dans ce qui allait suivre une galerie de portraits comparatifs des cinq candidats qu’il a sélectionnés, avec le même style évitant les dénivellations de son fil conducteur, mais ce fut en vain, bien que cet homme  soit pétri de qualités intellectuelles pour ce faire.

En effet, au lieu de se perdre en conjectures et à opiner sur les intentions qu’il prête successivement aux différents candidats, il eût été plus pertinent et plus convaincant que sa déclaration liminaire débouchât sur un tableau où seraient ébauchées, ne serait-ce qu’à petits traits, les qualités et trajectoires expliquant la légitimité de cette ultime ambition des cinq prétendants en question. Il se trouve que la suite de cet énoncé  baissa de niveau au point de se résumer, pour ce qui concerne notre candidat, en une simple éthopée sur  les frères musulmans.

Pourtant, si son argumentaire était fondé non pas sur les préjugés et les rumeurs malveillantes qui s’attaquent à ces derniers, mais sur une hauteur de vue dans la connaissance précise des différentes séquences historiques de leur évolution, une vue qui ne soit pas émaillée de manichéisme politique, on aurait pu lui pardonner de n’avoir pas abordé les sphères d’intérêts qui préoccupent aujourd’hui nos citoyens et qui sont essentielles dans leur quotidien ainsi que  pour l’avenir du pays. Car ces futures élections présagent aussi ce que sera la situation socio-économique du pays en 2025 et ce qu’elle sera en 2030, ce qui veut dire que le destin du pays, comme celui de tout autre pays, obéit à des lois qui permettent de le prévoir par une réflexion prospective ainsi que des mesures d’anticipation et donc de l’orienter. Or, disons-le encore de façon moins prosaïque, voilà   quarante ans que nos militaires se succèdent au pouvoir, l’un après l’autre, sans qu’aucun d’eux n’ait pu  orienter significativement ce destin vers le meilleur. Ils ont certes des aptitudes pour commander mais point de prédispositions politiques ni de culture économique pour gouverner : la spécificité de leur formation et la rigueur de leur mentalité, durement forgées au cours de leur carrière, s’adaptent mal à cette tâche, sinon le pays n’en serait pas aujourd’hui à se débattre dans un éternel recommencement, une situation de répétions permanentes du présent qui constitue de fait la dernière étape de l’involution.

 

Bilan désastreux

Mais le Dr. Isselkou n’a pas voulu aller en profondeur sur les véritables enjeux de l’heure, encore moins sur le  bilan désastreux en tout domaine du régime de son mentor, ni même sur la gestion des comptes publics et de l’emploi des immenses ressources qui ont été mobilisées depuis 2010, comprenant une dette extérieure de sept milliards de dollars, soit plus de 100 % de notre PIB selon certaines sources, contre  deux milliards à l’avènement de ce régime, en fin 2008.(1)

Il  a  plutôt préféré conduire sa réflexion en surface, c’est-à-dire à la périphérie des vrais enjeux et en marge du registre comparatif  des  compétences, de l’expérience, de la valeur intrinsèque et de la capacité des candidats pressentis à relever le défi de ces enjeux, parce qu’il savait parfaitement que Sidi Mohamed Ould Boubacar sortirait très en dessus du lot et que cette comparaison serait, au bout du compte, au détriment de son camp et de la cause qu’il défend.

Mais puisqu’il a choisi d’en rester à cette méthode d’évaluation superficielle, alors faisons de même et éloignons-nous des rigueurs d’une analyse sérieuse de la politique économique du régime en place, sans toutefois céder aux sirènes partisanes de ceux qui battent déjà campagne.

Cela dit, le Dr. Isselkou estime donc que le  candidat Sidi Mohamed Ould Boubacar serait dépourvu de qualités et de capacité à gouverner le pays au seul motif qu’il ait accepté le soutien ‘’des frères musulmans locaux’’ (Tawassoul) ;  et « qu’il prend un risque incommensurable par rapport à l’avenir du pays, en pactisant avec un groupe indésirable aux yeux de la quasi-totalité des partenaires de la Mauritanie, au Mashrek, sur nos frontières et en Occident».

Monsieur Isselkou se demande ensuite si «  le candidat des frères musulmans pensait-il seulement à la facture diplomatique et économique d’un tel autisme politique qui a le potentiel de déstabiliser la Mauritanie pour de bon ? ».

Après quoi, de manière à la fois emphatique et péremptoire, il conclut sur ledit candidat : « un vote en sa faveur accroît le niveau de risque pour notre pays de connaître le sort tragique de certains pays arabes ».         

Première remarque, sur le pacte avec Tawassoul : l’auteur de cette tirade fut pourtant président de l’UPR qui, dans un passé récent, avait lui aussi pactisé avec le même ‘’groupe indésirable’’, jusqu’à constituer des listes communes à l’occasion d’une élection sénatoriale : c’était au temps où l’UPR était présidée par celui qu’il avait lui-même remplacé à sa tête. On se souvient bien que cette alliance, devenue ‘’indésirable’’, avait alors suscité une kyrielle de commentaires  approbateurs  venant des rangs de l’UPR.

 

Psychose infondée

 

Deuxième remarque, sur le ressenti ‘’de la quasi-totalité des partenaires de la Mauritanie’’ à l’égard des frères musulmans en tant que mouvement politique transnational : cette assertion est tout simplement risible si elle provenait d’un citoyen lambda, dont les sources d’information sont réduites aux seuls discours officiels répétés en boucle par les médias officiels ou contrôlés par des groupes d’intérêts privés ; mais venant d’un tout récent ex-ministre des Affaires étrangères, c’est gravement ahurissant en ce qu’elle dénote d’une inculture patente en matière de géopolitique. Car s’il  avait lu les mémoires de Mme Hillary Clinton (Le temps des décisions) ou celles d’anciens responsables des services de renseignement occidentaux et d’autres publications dont les auteurs sont des chercheurs émérites et fins connaisseurs du monde arabe, comme le passionnant ouvrage du professeur Frédéric Pichon intitulé Géopolitique du Moyen Orient et de l’Afrique du Nord ; si encore il avait seulement suivi l’interview accordée à BBC, il y a deux ans, par l’ex-ministre des Affaires étrangères de l’Etat du Qatar (Hamad Ben Jassem Al Thani), alors il comprendrait que les frères musulmans étaient porteurs d’un crédit de confiance et de respect, toujours renouvelé, aux yeux des partenaires de la Mauritanie, à commencer par les Etats Unis, suivis du Royaume Uni,  de l’Allemagne et de la France, sans parler du Qatar et de la Turquie qui en sont les protecteurs, en connivence avec les pays occidentaux précités ; s’y ajoute le Sultanat d’Oman où ce ‘’groupe indésirable’’ est toujours accueilli avec bienveillance. C’est sous cet angle qu’il faut comprendre l’ampleur et la densité du rôle diplomatique de l’Etat du Qatar dans la géopolitique régionale, notamment lorsqu’il travaille dans l’ombre pour convaincre les Taliban de modérer leurs exigences avant de les accueillir à Doha ainsi que les représentants du gouvernement américain afin de négocier une paix en Afghanistan.

On peut écouter la propagande du gouvernement égyptien et même céder aux manœuvres répulsives (guidées par une jalousie viscérale  à l’encontre de la grande diplomatie de ce petit Etat) des deux Mohamed ben Salman et ben Zaïd, pour des raisons personnelles ou pour détourner le mouvement des esprits attirés par le discours de Tawassoul, mais  qu’on en vienne ainsi à méconnaître la réalité du vrai regard que lesdits pays portent aujourd’hui sur les frères musulmans, c’est simplement inadmissible pour un ex-ministre des Affaires étrangères, c’est en plus une sorte d’aberration lorsqu’il tente de les diaboliser   en les présentant comme un épouvantail aux fins d’entretenir une peur ou une psychose pour le moins infondée.(2)

Troisième remarque, sur le sort tragique que risque le pays en votant pour le candidat soutenu par le ‘’groupe indésirable’’: confondre les frères musulmans et les groupes Djihadistes est un amalgame sans doute volontaire et aussi malhonnête intellectuellement que pitoyable au plan argumentatif ; peut-être s’agit-il sinon d’un mélange d’ignorance historique et de réflexe pavlovien conduisant forcément à une confusion des genres, parce que ces deux entités n’ont rien en commun tant en termes de méthodes qu’en termes d’objectifs et ne partagent aucune référence théologique ou idéologique…

Ce parallélisme notoirement insidieux est donc l’expression d’une manœuvre destinée à discréditer le parti Tawassoul et,  du coup, son candidat favori ; c’est là un exercice auquel se livrent en ce moment certains intellectuels et activistes politiques dans le but de manipuler les électeurs, alors que tout indique qu’ils sont eux-mêmes plus manipulés et plus inconscients de l’être que ces derniers.

En définitive, devant une élection présidentielle, aucun intellectuel s’intéressant ou concerné par la chose publique ne peut prétendre à l’impartialité. Personne ne lui demande non plus d’être indulgent. Mais il doit regarder les têtes d’affiches des différents camps de la même manière, sans préjugé conscient, car les caricatures délibérées et l’enflure des mots  n’ont pas de place dans un débat d’idées qui se veut fécond et utile, elles sont propres à le transformer en polémique stérile qui n’avance en rien.

Nouakchott, le 7 Avril 2019

     (1)Nous lui en sommes tout de même  gré de nous avoir épargné des invocations  litaniques sur les constructions de routes, chantée à longueur de journée par les thuriféraires du régime, comme s’il s’agissait d’un miracle.

(2)Jamal Khashoggi était membre du cercle supérieur des  dirigeants du mouvement des  frères musulmans et  l’une de ses têtes pensantes. C’est à ce titre qu’il résidait et jouissait de tous  les égards à Washington, son  meurtre a discrédité le président Donald Trump aux yeux même de son administration et du Congrès américain, parce qu’il a essayé de couvrir le commanditaire de ce meurtre, Mohamed Ben Salman dont l’orgueil souffrait précisément de tous ces égards qui s’expliquent par la grande audience du défunt au sein de l’Etat profond des USA ; lequel considère désormais que ce mouvement était devenu, en fin de compte, la seule alternative sérieuse et possible aux dictatures  arabes, tant par le pragmatisme de son discours que par la modération de ses méthodes d’action.

Le calame

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