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Mme Nana Mint Cheikhna, députée RFD à l’Assemblée Nationale et rapporteur général du budget :

‘’Il est sidérant de constater que des parlementaires et de hauts responsables s’adonnent publiquement à une incitation flagrante au non-respect de la constitution »

Le Calame : La Cour correctionnelle de Nouakchott Sud vient d’ordonner la libération du député de Sawab, Biram Dah Abeid  incarcéré depuis  août dernier. Que vous inspire cet épilogue ?

Nana Mint Cheikhna : Maintenir un élu en prison pour des raisons notoirement fallacieuses alors qu’il bénéficie, au terme de la loi, de l’immunité parlementaire et sans que l’assemblée n’ait jamais été sollicitée pour une éventuelle levée de ladite immunité, n’inspire rien de positif quant à l’indépendance de la justice. L’instrumentalisation de celle-ci ainsi que celle de beaucoup d’autres institutions est l’épée de Damoclès qui sert malheureusement, sous nos cieux de pilier essentiel dans le mode d’acquisition et de maintien du pourvoir.

-Vous êtes élue députée lors des dernières élections municipales, régionales et législatives  de septembre dernier. En tant que rapporteur  générale du budget, pouvez-vous nous dire dans quelle atmosphères se déroulent les débats  dans un Parlement  largement  dominé par l’UPR et ses  «partis satellites» ? L’opposition  peut-elle  influer  sur les projets de lois soumis  à l’Assemblée Nationale ?

-Tout d’abord, je souhaiterais expliquer la procédure qui a abouti à mon élection au poste de rapporteur général du budget. Les textes de l’assemblée nationale ainsi que l’usage consacré en son sein font que les postes de Présidents et de vice-présidents de commissions permanentes, de rapporteurs doivent refléter la composition de la chambre. Sur cette base, et après consensus, il est revenu à l’opposition certains postes dont celui de rapporteur général du budget auquel cette dernière m’a proposée.

Quant aux débats de la commission des finances, ils se sont déroulés globalement dans des conditions satisfaisantes. Nous avons reçu tous les ministres et haut commissaires. Ils nous ont exposé leurs budgets que nous avons discutés longuement. Il faut ici souligner qu’en dehors des feux de la rampe, les députés du parti au pouvoir et leurs acolytes sont pour la plupart libres dans leurs analyses des budgets et posent les problèmes de manière plutôt objective. Cette attitude change à de rares exceptions près en plénière.

Malheureusement tous les projets d’amendements que l’opposition a proposés ont été rejetés soit au niveau de la commission soit par la plénière. Il semble que l’actuel ministre de l’économie et des finances ait toujours été allergique à tout surplus de dépenses non prévues par lui et que le mot d’ordre toujours adopté au sein de ses conciliabules internes avec les députés consiste à rejeter toutes les propositions d’amendements. Ainsi ont-ils rejeté des amendements relatifs à la santé et notamment celui destiné à l’acquisition d’appareils d’oxygènes pour les malades en réanimation qui se trouvent en difficulté de respiration. L’acquisition de ces appareils qui font défaut à la plupart des hôpitaux du pays impliquait de transférer un montant d’ailleurs assez modeste à partir de la prévision réservée à ce fourre-tout désigné « dépenses communes » pour l’orienter vers cette dépense fort urgente.

Que voulez-vous ? Si l’on charge un ministre de l’économie et des finances de se cantonner essentiellement dans le rôle d’agent de recouvrement et de gardien des sous, (sous dont d’ailleurs la destination finale est plus que douteuse), on s’installe dans la logique boutiquière qui mesure les performances à l’aune du contenu des tiroirs de caisse.  Ainsi, l’absence de vision fondée sur des choix optimaux susceptibles de générer une politique économique à moyen et long terme laisse la place à une logique d’épicier. Dans cette optique, la seule règle assimilée à la bonne gestion devient la rétention de la dépense publique affichée comme un trophée.

- A l’instar de la majorité des partis de l’opposition, les résultats du RFD aux dernières élections n’ont pas été à la hauteur de vos espoirs. La fraude serait –elle la seule raison de cette contreperformance ?

-En effet, les résultats obtenus par l’opposition à l’issue des dernières élections sont bien en deçà du niveau de son audience auprès de la population. A mon avis, cela s’explique par plusieurs facteurs :

-Les élections ont connu un niveau de fraude très important et ce de l’avis même des candidats issus du cercle du pouvoir

-L’opposition avait boycotté pendant une longue période à cause de la non transparence chronique des échéances électorales qui ne garantissent pas le minimum requis de crédibilité. Il me semble que cette attitude n’avait pas été suffisamment expliquée à travers une forte mobilisation susceptible de soutenir le boycott par une adhésion suffisante des militants. Il est vrai que l’opposition ne dispose pas de moyens pour atteindre l’ensemble de ses militants, étant combattue par tout un système bien rodé à cet effet. Dans cette optique, diverses formes de chantages sont pratiquées sur les hommes d’affaires tentés de la soutenir passant de l’arme des impôts jusqu’à l’exclusion des marchés publics. Le cas de L’homme d’affaires Mohamed Bouamatou, qui fait actuellement l’objet d’un harcèlement continu de la part du pouvoir en est un exemple patent.

-En ce qui concerne le RFD, la décision à prendre face à la tenue des élections a fait l’objet en son sein d’un long débat qui nous a coûté un retard important dans la prise de décision. Une importante frange de nos militants n’était pas convaincue de l’opportunité de participer à une échéance non assortie d’un minimum de conditions de transparence. C’est ainsi que la décision de la participation n’a été prise qu’à la veille de la campagne.

-Nombre d’observateurs  n’ont pas compris pourquoi le président du parti, Ahmed Daddah n’a pas dirigé la liste nationale de votre parti. Pourriez-vous leur  apporter une réponse ?

-Se porter candidat à un poste électif découle en premier lieu d’une décision personnelle. De même, la candidature du Président Ahmed aux législatives était loin d’emporter l’adhésion des militants du parti qui s’attendaient, bien à juste titre, à la mascarade à laquelle nous avons assisté. La plupart des militants avaient la conviction que la candidature d’un grand symbole comme le Président Ahmed Ould Daddah aurait suscité encore plus de fraude visant le RFD dans l’intention de porter atteinte à l’image d’un homme dont la persévérance et la lutte continue pour la démocratie, a fait de lui, de tout temps, l’homme politique le plus ciblé par le pouvoir.

-Ne pensez-vous pas que  son implication directe  aurait eu plus d’incidence sur vos résultats ? Faudrait-il voir en  son geste, le refus de « cautionner »  le pouvoir en place ?

- Comme je vous l’ai précisé au niveau de votre question précédente, je ne crois pas que sa candidature aurait eu l’effet escompté car le Président Ahmed aurait été particulièrement ciblé comme par le passé et ce d’autant que beaucoup d’observateurs se sont bien rendus compte du niveau de la fraude qui a sévi pendant les dernières élections.

-Votre première expérience de députée  aura été marquée par une altercation avec le ministre de l’Environnement et du développement durable qui, dit-on  vous « aurait  manqué de respect », ce qui a occasionné le boycott de vos collègues des travaux de la chambre.  Pouvez-vous nous dire de quoi  il s’agissait  et comment-vous  avez vécu cet incident ?

-Il ne s’agit pas de ma première expérience de députée, car j’avais été élue en 2006.

Quant à l’altercation avec ce membre du gouvernement, j’ai souvent constaté que certains ministres se font le devoir d’adresser des remarques désobligeantes et  même parfois des propos injurieux  à des élus de l’opposition pour prouver dans un fâcheux excès de zèle leur entière allégeance au chef de l’Etat.

C’est là une attitude de courtisanerie qui ne sied pas à un haut responsable et qui détonne singulièrement avec le respect dû aux élus et à l’esprit démocratique.

-Que vous  inspirent ces initiatives qui appellent, depuis quelque temps  à un 3e mandat pour le président Aziz dont le dernier mandat s’achève en juin prochain ? A votre avis, pourquoi le gouvernement laisse-t-il faire ? Ne craignez-vous pas que le pouvoir  fasse jouer sa majorité mécanique  à l’Assemblée Nationale  pour amender l’article 26 de la Constitution  qui  limite le mandat  présidentiel  à 2 ?  Quelles peuvent être les implications de la candidature à un 3e mandat pour l’actuel président ?

-Le pouvoir entretient sciemment des rumeurs relatives au troisième mandat en même temps que celles relatives à la présentation d’un éventuel dauphin.

Pour ma part, je crois que ces rumeurs contradictoires dénotent d’une perte de repères d’un chef  qui nourrit  de l’appréhension à l’idée de devoir  impérativement quitter le pouvoir. Cela ne revêt pas à mes yeux une grande importance car je suis convaincue qu’en dehors d’un coup d’Etat contre les dispositions de la constitution, le troisième mandat est une vue de l’esprit.

En revanche, je crois qu’il est grand temps que la Mauritanie s’engage dans une alternance apaisée en vue d’instaurer une transition qui remettrait le pays, son économie, sa démocratie sur les rails. Une alternance qui inaugurerait un style nouveau de gestion de l’Etat, loin de l’unilatéralisme actuel et de la méthode« Sultanienne » d’exercice du pouvoir à ce jour en vigueur. En effet, dans un contexte de crise économique, sociale et politique et au regard de la nature de plus en plus complexe des problèmes qui ébranlent notre vivre-ensemble et menacent la concorde nationale, il devient urgent qu’émerge au sommet de l’Etat une nouvelle approche fondée sur la collégialité et la concertation. Les institutions constitutionnelles ainsi que les partis politiques devront être réhabilités à travers une réactivation de leurs rôles respectifs et la société civile prise en compte dans le cadre de l’élaboration d’un nouveau contrat social au sein duquel les différents segments de notre société seront impliqués pour une pacification de l’espace public. L’opposition devrait alors être considérée par l’Etat non pas comme une ennemie à abattre par une administration partisane mais comme des partis politiques qui font partie intégrante du paysage politique démocratique et disposant dans ce cadre de tous leurs droits reconnus et respectés.

-Des rumeurs  circulant depuis quelques temps  dans les salons  laissent croire que le cœur du  président Aziz  balancerait  entre  le général Ghazwani   et  Cheikh  Ould Baya pour le succéder. A  votre avis, pourquoi  le président entretient-il  le flou sur la désignation de son  dauphin?

- Les initiatives qui occupent la scène ces jours-ci, animées par de hauts responsables y compris le premier ministre, des ministres, des élus face à un silence visiblement complice du chef de l’Etat prouvent que tout est fait  afin d’incruster dans les esprits un grand mépris des lois y compris de la plus sacrée d’entre elles : La constitution

Je voudrais ici rappeler à vos lecteurs les termes on ne peut plus clairs de cette dernière : L’article 28 de la constitution dispose « Le président de la République est rééligible une seule fois. »

Puis l’article 99 d’ajouter ; « Aucune procédure de révision ne peut être engagée si elle met en cause l’existence de l’Etat ou porte atteinte  à l’intégrité du territoire, à la forme républicaine des institutions, au caractère pluraliste de la démocratie mauritanienne, ou au principe d’alternance démocratique au pouvoir et son corollaire, le principe selon lequel le mandat du Président de la République est de cinq ans renouvelable une seule fois, comme prévu aux articles 26 et 28 ci-dessus ».

Ces textes consacrent sans ambages l’intangibilité de la règle de limitation des mandats laquelle s’impose ainsi à toutes les institutions y compris évidemment à l’assemblée nationale.

Puis, un verrou constitutionnel supplémentaire s’ajoute à ces dispositions au niveau de l’article 29. Cet article impose au Président de la république au moment d’entrer en fonction la condition formelle de prêter serment en ces termes : «Je jure par Allah l’Unique de bien et fidèlement remplir mes fonctions, dans le respect de la constitution, de veiller à l’intérêt du peuple mauritanien, de sauvegarder l’indépendance et la souveraineté du pays, l’unité de la patrie et l’intégrité du territoire national. Je jure par Allah l’Unique de ne point prendre ni soutenir directement ou indirectement une initiative qui pourrait conduire à la révision des dispositions constitutionnelles relatives à la durée du mandat et au régime de son renouvellement prévues aux articles 26 et 28 de la présente constitution. »

Constatez en le soulignant que par ce même serment, le Président jure « d’assurer ses fonctions dans le respect de la constitution. » Il en découle donc que le fait de se soustraire à ce serment devient au plan religieux un parjure grave mais aussi et surtout au plan juridique un acte qui foule aux pieds les dispositions claires et nettes de la constitution, acte  assimilable de manière évidente à une haute trahison. C’est dire que la « Kaffara » ne libère nullement au plan juridique d’éventuelles poursuites judiciaires.

Ceci dit, il est sidérant de constater que des parlementaires, de hauts responsables au niveau exécutif évidemment soumis à l’autorité légale et politique du chef de l’Etat puissent s’adonner publiquement à une incitation flagrante au non-respect de la constitution sans que le chef de l’Etat ne bouge le petit doigt.

En conclusion et au vu des dispositions très claires ci-dessus, ni l’assemblée nationale, ni le chef de l’Etat ne sont en mesure d’introduire une quelconque procédure pour un mandat supplémentaire. C’est donc qu’en dehors d’un acte extraconstitutionnel, l’actuel mandat ne peut pas être prolongé.

-Ces rumeurs donnent également  l’impression que l’alternance ne profiterait qu’au pouvoir en place parce que tout simplement l’opposition  peine à proposer un projet alternatif aux  mauritaniens. Qu’en pensez-vous ?

-L’opposition a toujours présenté un projet alternatif à travers les programmes qu’elle propose aux mauritaniens. Ces programmes ne sont évidemment pas identiques car ils reflètent la diversité des orientations respectives des partis politiques. Cependant depuis un certain temps, il s’est dégagé un consensus au sein de l’opposition visant à rapprocher les programmes afin d’en tirer une substance commune susceptible d’être portée par une candidature. Ce travail est en cours. J’estime que c’est là une bonne tendance en mesure de cristalliser un très large pan d’électeurs potentiels.

-Selon la Constitution en vigueur, la présidentielle  prochaine se ferait sans  le leader du RFD, Ahmed  Ould Daddah, frappé qu’il est, par la limite d’âge. Qu’en dites-vous?  Qui  allez-vous lancer à sa place si  d’aventure  l’opposition  ne s’accorde pas  sur  une candidature unique?  Que pensez-vous d’ailleurs de cette candidature  unique ? Quelle chance a-t-elle pour se réaliser ?

-Le RFD est un grand parti qui a joué un rôle fondamental dans la lutte démocratique de l’opposition. La Mauritanie lui est redevable pour une grande part ainsi qu’à son Président Ahmed Ould Daddah des acquis démocratiques engrangés par le peuple mauritanien au cours des dernières décennies. Le Président Ahmed représente aujourd’hui le symbole incontesté de l’opposition et de la lutte contre la dictature. En l’empêchant de se présenter, on ne peut nullement lui contester cette image qu’il représente dans l’inconscient collectif de tous les mauritaniens. C’est donc qu’il aura, malgré tout ce qui est fait pour l’écarter, un rôle prépondérant dans le déroulement des prochaines élections présidentielles.

-Certains analystes  sont  réservés  par rapport à cette option de candidat unique  parce que pour eux, l’opposition ne parviendra pas à s’entendre, que les  certains  partis ont des  agendas cachés. Le RFD  en ferait-il partie? Des rumeurs laissent  croire que  vous avez  déjà un candidat. Qu’en est-il ?

A ma connaissance aucun pan politique n’a encore désigné son candidat. Quant au RFD, il est en concertation étroite avec le FNDD à propos des prochaines échéances. Je pense que la décision y afférente sera collective.

-L’UPR   appelle à une marche contre les « propos haineux »  qui menacent l’unité nationale. Pourquoi cette marche maintenant ? A votre avis, qu’est-ce qui menace aujourd’hui  notre  unité nationale?

-La marche organisée par le Parti-Etat me paraît être une gesticulation de plus pour tromper l’opinion publique. Au lieu de s’engager dans un dialogue relatif aux conditions de transparence des prochaines échéances, le pouvoir entreprend des actes de diversion plutôt ridicules.

Il est vrai que la persistance en l’état de la cassure de notre unité nationale,  le chômage endémique particulièrement au niveau des jeunes, l’exclusion d’une grande frange de la population, l’enrichissement sans cause d’une toute nouvelle et étroite frange des cercles du pouvoir, l’appauvrissement vertigineux de la classe moyenne, le rétrécissement du champ des libertés suscitent des ressentiments très forts au sein des victimes.

Mais qui en responsable ? N’est-ce pas étonnant que ceux qui ont en charge la responsabilité de la gestion du pays depuis dix ans jouent aux victimes ?

Propos recueillis par Dalay Lam

Le Calame

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