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El Hadj Mamadou Bâ, le fondateur d’Al Falah : Le combattant contre l’ignorance, l’analphabétisme et leurs effets

Analphabète et berger jusqu’à l’âge de seize ans, Elhadj Mahmoudou Bâ, appelé Samba Coumba avant d’accomplir le Hajj, rompt avec la bergerie au profit de l’école coranique, tronquant ainsi le bâton contre le livre. Après quatre ans d’études chez un marabout peul d’ethnie, au Fouta, il mémorise le Coran intégralement (ce qui est exceptionnel à l’époque, son premier exploit !). Six mois plus tard, il se rend au Sahal chez un grand marabout Maure, au nom d’Abdoul Fattah Atturkisi, au Nord de Moudjéria, avec qui, après deux ans d’études, il obtint son IJAZA, (l’équivalent d’une maitrise ?).

Un savant …

Toujours assoiffé du savoir, il se rend en Arabie Saoudite en 1924 à pied. Le voyage fut périlleux et dura un an avant d’atteindre la Mecque où dès son arrivée, il accomplit l’UMRA. Etudiant quinze années durant en Arabie Saoudite, il obtint un diplôme supérieur qui le plaça au rang des savants en matière islamique les plus gradés de leur génération. Il déclina alors l’offre alléchante des autorités saoudiennes qui tentèrent en vain de le retenir chez elles afin grossir l’effectif de leurs professeurs, sous prétexte que c’est son pays qui avait le plus besoin de lui.

C’est dès lors qu’il décida de sacrifier son bonheur au profit de son peuple, contrairement à ses homologues africains dont on connait les appétits et l’âpreté aux gains. Il aurait pu vivre dans l’opulence s’il avait accepté de rester en Arabie Saoudite ou dans un des Etats du Golfe dont quasiment tous les dirigeants suprêmes, ses anciens collègues dans les Universités moyen-orientales qui l’appréciaient à sa juste valeur et le connaissaient mieux que ses compatriotes, lui avaient fait la même offre que celle des Autorités saoudiennes, mais lui choisit de sacrifier cette vie qui aurait pu être aisée, au profit de l’intérêt de son peuple dont il savait les besoins culturels  immenses, étant analphabète et inculte majoritairement.

Ainsi il rentra en Afrique où dès son arrivée, il créa Al-Falah (le Salut) à Djeol, son village natal, en 1941, dans le but de retirer son peuple de l’ignorance et de l’analphabétisme, deux facteurs du sous-développement dans le sens multiforme du mot. Il tenait à révolutionner l’enseignement coranique traditionnel aussi vieux que l’islamisation du continent africain noir, dont l’improductivité, l’archaïsme et la pénibilité n’étaient plus compatibles avec un monde moderne qui bouge et exige, entre autres, le respect des droits humains et l’emploi qui puisse offrir à l’homme une vie digne et décente. Un des aspects de son combat concernait aussi la restauration de l’islam qui était dénaturé par les innovations blâmables (bid’a et hirk).  Et le seul moyen pour y parvenir, était de lutter contre l’ignorance, car un ignorant ne peut pas, même s’il le voulait, être un bon musulman. “Igra”, c’est par ce mot que l’Ange Gabriel ouvrit la prophétie de notre noble Prophète (PSL).

En conséquence, il mit GRATUITEMENT son école à tous les peuples d’Afrique de l’Ouest et centrale, sphère principale de sa mission socioculturelle, interdit la mendicité dans ses Medersas, introduit la gymnastique dans son enseignement, deux innovations dans l’école coranique traditionnelle, vues d’un œil malveillant par la classe maraboutiques. Déjà il se fit des adversaires avec ses deux innovations, deux des piliers de sa réforme perçue comme un séisme par le conservatisme religieux en alliance avec le colon.

Irrités par sa réforme qui touchait à leurs intérêts, le colon et les marabouts de Fouta (ancien Tekrour) formèrent un front commun pour lui barrer le chemin afin de solder sa mission en échec. Tous deux ne voulaient pas qu’il réveillât les populations analphabètes, puisque seul l’ignorant est colonisable et exploitable. Donc, cette réforme était pour les marabouts « maraboutistes » comme une déclaration de guerre ouverte. Ce qui se sera de fait dans un vrai bras de fer entre le réformateur falahi engagé et l’alliance colon/religieux réactionnaires, tout le long de sa mission socioculturelle qui ne prit fin qu’avec la fin de ses jours ! En effet, il mourut le 04 Janvier 1978 à l’Hôpital National, quelques heures seulement après son évacuation sanitaire de Djeol, où il s’était rendu dans le cadre de son action socio-humanitaire.

… Et un réformiste

La guerre qu’il mena sa vie durant contre les forces réactionnaires fut rude d’autant que l’aristocratie religieuse, exclusivement de caste tooroodo à l’époque, non seulement ne vit que sur l’exploitation des populations du fait de leur ignorance, mais aussi, elle n’entendait pas se faire détrôner par un peul qu’elle considérait comme inférieur n’étant pas un des tiens, c’est-à-dire de la caste tooroodo, réputée par son attachement aux valeurs ancestrales, viscéralement conservatrice, et allergique  à toute idée du changement. Elle monopolisait les affaires religieuses, et à ce titre, se considérait plus noble que les autres castes. Illusion dont elle n’a pas pu se défaire jusqu’à nos jours d’ailleurs, par endroits. Elle considérait donc le jeune réformateur comme un intrus dans son domaine réservé, jusqu’à ce que celui dissipât sa prétention d’être le plus noble, par ses enseignements libérateurs, démocratiques et modernes. Elhadj Mahmoudou Bâ enseignera que le plus noble, le plus proche de Dieu, est celui qui craint Allah (Loué Soit-Il) le plus. « Inna Akaramakum inde’Allah Akgâkum »(Coran).

Le colon lui, en dehors de sa mission de christianisation qui est incompatible avec l’ouverture des écoles arabes islamiques dans ses colonies, prit Mahmoudou Bâ pour un agent du wahhabisme avec ses idées jugées subversives, révolutionnaires, susceptibles de menacer son empire colonial. Donc la logique coloniale dont on connait la finalité, justifiait sa mise tout en œuvre pour contre carrer l’action du savant réformateur. C’est dans cet ordre d’idées qu’il Il finit par interdire l’envoi des étudiants de l’AOF à Al-Azhar, Université qu’il considérait comme formatrice des révolutionnaires destinés à combattre le colonialisme. C’est alors, comme solution alternative, que fut créé l’Institut Islamique de Boutilimit en 1952 qui devint opérationnel en 1953 et accueillit la première promotion des étudiants africains ressortissants des pays sous domination française.

Il est fort instructif à ce stade de souligner que le fait qu’il ne fût pas tooroodo, était la cause du gros des problèmes qu’il a eus avec la classe maraboutique qui était à l’époque quasiment de cette caste qui prétendait être à tête de la hiérarchie sociale. S’il était un des leurs, non seulement il n’aurait pas eu toutes ces difficultés d’ordre essentiellement culturel, mais aussi il aurait été adoré et même divinisé par ces fanatiques marabouts dont il était supérieur en terme du Savoir. Non seulement il n’était pas Tooroodo, mais le comble était qu’il voulait aussi abolir le système des castes, remettre le wirdu et le soufisme à leur place, entreprise qui fit une goutte d’eau qui déborda le vase.

Instructif est aussi de souligner qu’il fut l’objet d’accusations mensongères de la part de ses éternels détracteurs, à savoir les marabouts malveillants, selon lesquels il avait vendu ses étudiants du Caire. Par cette accusation grave, elle voulait sa peau ou du moins la fermeture de ses écoles où qu’elles se trouvent dans le monde. Mais en fin joueur, acceptant la sommation qui lui était faite par les autorités coloniales de ramener ses étudiants du Caire au Sénégal pour infirmer l’accusation, le leader d’Al-Falah avait pu manifestement lever les charges retenues contre lui, en déjouant le complot ourdi contre lui et ses écoles, à la grande déception de ses comploteurs. Un rapatriement amer devint bénéfique pour les écoles falahies, en  ce sens qu’elles s’en étaient renforcées et revitalisées par leur extension fulgurante à travers tout l’espace sahélo-saharien, au soulagement du monde progressiste, libre et démocratique.

 

Contre l’esclavage

On ne comprendrait pas son action contre la stratification sociale, l’esclavage, et les innovations blâmables (bid’a) qui ont dénaturé l’islam jusqu’à ce que celui-ci fût appelé « islam noir » par un certain Anthropologue français (Paul Marty, je pense), si j’omettais de parler de l’Almamiyya. Un Etat théocratique, féodal, dirigé par une élite tooroodo qui détrôna la Dynastie des Déniyankoombe, un royaume peul païen, dont on parlera le pouvoir, on ne peut plus répressif et esclavagiste, dont furent particulièrement victimes ses sujets musulmans qui ne pratiquaient leur religion qu’en cachette.  L’Almamiyya né de la révolution tooroodo de 1776, eut le mérite de libérer le peuple de Fouta de la dictature des Satiguis, sans pour autant par manque de clairvoyance, le soustraire du joug de la féodalité et du conservatisme que combattra Elhadj Mahmoudou Bâ deux siècles plus tard.

En dépit d’une montagne d’obstacles plantés sur son chemin, Elhadj Mamoudou Bâ avait réussi sa mission reconnue par l’Unesco qui lui avait fait l’offre de rejoindre ses effectifs, l’opportunité d’or qu’il n’avait pas voulu saisir, préférant répondre à la demande de Maitre Moctar Ould Daddah, premier président de la République Islamique de Mauritanie, alors qu’il était en mission culturelle au Cameroun à l’appel du président Amadou Ahidjo.

Devenu ainsi fonctionnaire de l’Etat mauritanien à partir de 1962, avec comme mission, la modernisation de l’enseignement arabe, Moudir’Al-Fallah accomplit avec succès sa mission en tant qu’Inspecteur Général de l’Enseignement arabe, en cumul avec la direction de ses écoles implantées dans plus de 40 pays de l’AOF, où aujourd’hui encore, se trouvent ses empreintes ineffaçables, malgré le déclin d’Al-Falah (qui est toutefois en passe d’être réhabilitée à Djeol par de jeunes sunnites bien déterminés). Grâce à lui, la Mauritanie se singularise par son bilinguisme où elle dispose autant de cadres arabisants que francisants. Du jamais vu en Afrique subsaharienne depuis la disparition des Universités de Tombouctou, de Walata et de Jennie, due au recul de la foi qui caractérisa le XVIe et le XVIIe siècle.

A noter que dans les écoles falahies, au bout de deux ans au plus, les élèves arrivent à parler couramment la langue arabe, contrairement aux talibés, élèves de l’école coranique traditionnelle, qui vont jusqu’à mémoriser le Coran, sans avoir accès à cette belle langue par laquelle s’exprime le Coran, la Parole d’Allah (Loué Soit-Il), ni comprendre le sens des sourates. De plus, après le bac, les jeunes falahis peuvent intégrer l’école publique d’où ils sortiront avec des diplômes leur offrant l’emploi, au même titre que les élèves du secteur public. Chose impensable chez l’école coranique traditionnelle non structurée, dont l’issue des talibés, à quelques exceptions près, c’est le chômage ou le versement dans le maraboutage. Sinon, ils se lancent dans de petits métiers, dont principalement le commerce ambulant. La mendicité caractérise cette école et constitue un moyen d’enrichissement pour les marabouts. Tandis que les élèves d’Al-Falah eux, vivent dans l’internat grâce à la participation financière de leurs parents, ou des dons des sympathisants.

 

Accusation mensongère

Après sa mort, Mahmoudou Bâ continua de faire l’objet de calomnies et de diffamations de la part de ses détracteurs toorombe et assimilés qui l’accusaient du favoritisme en faveur des cadres fulmbeaynaambe. Ils soutiennent qu’il a aidé ses parents peuls à accéder aux hauts postes politiques et administratifs lorsqu’il était Inspecteur général de l’enseignement arabe. Accusation mensongère et anachronique (la période faste de ces fulmbe se situe entre 1980 et 1991, alors que Mahmoudou Bâ est décédé depuis 1978 !) que j’ai essayé de réfuter par des faits concrets, et du coup, de prouver l’ingratitude des disciples falahis toutes ethnies confondues à l’endroit de leur cheikh. La majorité d’entre eux se sont reconvertis dans le maraboutage ou ont adhéré à des voies soufies qu’ils avaient combattues sans complaisance avec leur maitre, attirés par les biens de ce bas monde.

Somme toute, Elhadj Mahmoudou Bâ a contribué au rayonnement de la civilisation universelle, au recul de l’ignorance dans le monde, plus que tout autre marabout de son temps, à l’affranchissement des esclaves dans plusieurs communautés africaines, au désenclavement culturel des populations rurales de la sous-région, et aussi au rapprochement des peuples. Sur ce vaste terrain miné, nous n’avons pas encore vu son successeur de son calibre. Contrairement aux réformateurs qui l’ont précédé, qui avaient utilisé « l’épée, le sabre et le fusil » dans leur mission islamique, Mahmoudou Bâ, stratège incomparable, diplomate et pédagogue hors du commun, n’avait comme arme que sa force du verbe et son talent de prêcheur et d’enseignant, pour le même combat qu’eux.

C’est de Djeol qu’il est parti pour la première fois à la conquête du savoir.  C’est à Djeol, son village natal qu’il est revenu à la fin de ses études, fonder Al-Falah en 1941. C’est à Djeol où se trouve son tombeau. Paix à son âme, aamiin !

NB : Un résumé d’un texte de 642 pages ! C’est une matière brute à exploiter !

Par Sy Mamadou Samba

Source : Le Calame

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