Les lieux de culture et d’histoire en Mauritanie : Quelle importance pour l’Etat ?

Par Yarba Fall Ahmed Ghali, Expert en information documentaire

L’idée de cet article a germé il y a longtemps mais j’ai préféré le différer à cause de mon statut de fonctionnaire et son obligation de réserve mais aussi pour ne pas avoir l’air de critiquer à des fins carriéristes. Poser ce sujet est, pour moi, un simple acte citoyen. Ma situation de retraité ne me libère cependant pas de mon devoir de respect vis-à-vis du secret professionnel.

 

Je n’ai pas la prétention de répondre à cette question. Il s’agit seulement de poser la question et de donner quelques éléments pour susciter une prise de conscience citoyenne, administrative et politique par rapport à quelques éléments qui participent aux fondements d’une civilisation moderne.
En ce qui concerne les archives, domaine non commercial où les pertes sont irréversibles et les bibliothèques, deux citations illustrent parfaitement leur importance, même si elles sont un peu réductrices par rapport au sujet :
D’abord, celle d’Alain Foka qui s’en sert pour introduire chacune de ses émissions sur l’histoire contemporaine de l’Afrique : « Nul n’a le droit d’effacer une page de l’histoire d’un peuple, car un peuple sans histoire est un monde sans âme ». Ensuite, la reformulation d’une partie du discours prononcé par Amadou Hampaté Ba en 1960 à l’UNESCO : « En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ». Cependant, il serait incomplet, pour parler de culture et d’histoire, de ne pas aborder le thème des musées, des parcs zoologiques et de biodiversité. A la place d’Amadou Hampaté Ba qui se référait à la tradition orale et aux savoirs et connaissances qui se perdent à la mort de leur détenteur, je dirai « En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est deux bibliothèques qui brûlent ». La première bibliothèque est celle à laquelle se réfère Amadou Hampaté Ba et la deuxième est celle bien physique des africains qui disparaissent en laissant des milliers de livres et documents divers qui comptent souvent pour peu dans leur héritage et qui finissent par pourrir ou oubliés dans des réduits et autres débarras. Je peux, sans risque de me tromper, affirmer qu’il y a plus de livres pertinents dans les bibliothèques privées de citoyens mauritaniens qu’à la Bibliothèque Nationale. A ma connaissance, seuls les manuscrits anciens sont plus ou moins bien protégés grâce à la sacralité de certains d’entre eux.
Le legs des pères fondateurs de la nation
Avec les moyens limités du pays pendant les premières années de l’indépendance, tout était à construire. Ville nouvelle, en dehors du village du Ksar, Nouakchott ne disposait d’aucune infrastructure. Pourtant tous les lieux de culture, d’histoire et de biodiversité ont été mis en place pendant cette période : affectation d’un bâtiment, même modeste, aux archives nationales, construction d’une maison de la culture hébergeant la bibliothèque nationale et le musée national, installation d’un zoo avec quelques spécimens de la faune sauvage, préservation d’un espace dédié à la biodiversité végétale (les « jardins » dits poumons de Nouakchott), maison des jeunes, institut mauritanien de recherche scientifique.
Qu’est-ce-qui a été fait en matière de formation de bibliothécaires, archivistes et documentalistes depuis l’indépendance ?
Il faut commencer par relever l’importante niche d’emplois potentiels que ces métiers représentent. Il est à noter cependant qu’il s’agit d’emplois spécialisés qui nécessitent un minimum de formation professionnelle. Il n’y a pas une administration publique ou privée qui n’a pas besoin des services d’au moins un archiviste. En ce qui concerne les autres lieux de culture et d’histoire, c’est généralement plusieurs professionnels qu’il faut pour assurer une bonne marche des services. Les emplois potentiels se comptent donc, au moins, en centaines. En l’absence de statistiques, une extrapolation à partir des situations particulières ci-après pourrait donner une idée du manque cruel de personnel professionnel.
Ce qui a été fait en matière de formation ? Pratiquement rien par rapport aux besoins. A ma connaissance, pas plus d’une dizaine de personnes n’ont été formées à l’extérieur à des niveaux supérieurs au baccalauréat et sont revenus au pays. La majorité de ces derniers s’est détournée de la profession quand elle s’elle est rendue compte du peu d’intérêt à poursuivre une carrière dans des domaines aussi prenants en termes de temps et d’efforts, en plus d’être peu valorisants.
La décision de n’accorder des bourses extérieures que pour des études d’ingénieur ou dans les domaines de la science pure ou appliquée (un autre débat) aggrave le problème de formation à l’extérieur dans les métiers qui nous intéressent ici. Pour moi, un ingénieur ou un mathématicien n’est pas plus important pour le développement d’un pays qu’un anthropologue, un professeur de langues, un géographe, un historien, un juriste, un bibliothécaire, un muséologue ou un archiviste. Si rien ne change à ce niveau, une solution sérieuse au niveau national pourrait être envisagée.
La Faculté des Lettres a ouvert, il y a quelques années une filière dite « sciences du livre ». J’avais proposé en vain, dès la première année de licence, mes services à la Faculté de Lettres pour appuyer le corps professoral, après en avoir discuté avec un collègue qui m’avait informé qu’aucun professionnel ne participait à la formation. J’ai eu l’occasion, plus tard, de rencontrer un groupe de ces étudiants. Je les ai trouvés motivés et ambitieux mais j’ai compris que leur formation manquait de disciplines professionnelles hormis l’informatique documentaire.
Il y a eu, plus récemment, un concours suivi d’une formation et d’un recrutement de bibliothécaires – archivistes, entre autres, réservé exclusivement aux handicapés. Etait-ce la meilleure manière de faire bénéficier les handicapés d’une discrimination positive ? Personnellement je ne le pense pas. Au lieu de les confiner dans un métier qui peut ne pas être leur vocation, je crois qu’il est préférable de maintenir cette discrimination positive dans une certaine continuité en réservant un quota dans tous les concours professionnels. Cela leur permettrait d’avoir le choix de leur métier et d’être mieux intégré.
Des tentatives de formation ont eu lieu dans un passé plus lointain, entre 1978 et 1983. L’Institut du Sahel qui mettait en place un réseau de centres de documentations s’était rendu compte qu’au niveau subalterne, il n’y avait aucune formation en Afrique de l’Ouest et du Centre. Le Directeur de la Documentation à l’Institut du Sahel, qui fut mon Professeur, m’a demandé de proposer une telle formation à l’ENA en promettant de l’appuyer en prenant en charge les salaires des enseignants expatriés et des bourses pour qu’elle puisse recevoir d’autres élèves africains. Une première promotion de mauritaniens aurait facilité les recherches de financements. Bien que l’ENA n’ouvrait des sections que pour satisfaire des demandes préalables formelles des administrations, le Directeur de l’ENA à cette époque, Yarahmou Cheikh Mohamed Lemine Ould Bouka, un grand homme (Paix à son âme), a accepté d’en prendre l’initiative. En accord avec la Fonction Publique, un concours a été ouvert pour le recrutement de bibliothécaires – archivistes (corps de niveau B prévu dans les textes de la Fonction Publique). Le résultat ! Une seule candidate pour cette section. Une candidate qui aimait bien le métier parce qu’elle s’est fait recruter, plus tard, directement aux archives nationales où je l’ai rencontrée il y a peu d’années. Internet n’était pas encore là. La communication faisait défaut et il n’y avait pas beaucoup de chômage. Les seuls bibliothécaires que les élèves en recherche de filières de formation connaissaient étaient ceux qui leur distribuaient les livres au lycée en début d’année, le préposé aux prêts du Centre Culturel Français ou le surveillant de la salle de lecture de la Bibliothèque Nationale. A ce propos, un ancien élève de l’ENA, au tout début de la Bibliothèque de cette institution devenu Ministre de l’Intérieur, m’a interpellé un jour, à l’occasion d’une exposition que j’organisais pour le compte du Parc National du Banc d’Arguin, en ces termes « Ah maintenant tu comptes et classes les oiseaux ». Ce n’était pas méchant de sa part, sympathique au contraire, il ne savait tout simplement rien du métier de bibliothécaire et je ne me rappelais pas l’avoir vu souvent à la bibliothèque de l’ENA. A ce propos, l’ancien Président Maaouya Ould Sid Ahmed Taya que j’ai rencontré une seule fois, pendant qu’il était Chef d’Etat Major, m’a posé la question la plus intelligente que j’ai jamais entendue d’un profane à propos de mon métier « en quoi consiste le métier de bibliothécaire ?», après m’avoir demandé où je travaillais.
Pour mon cas personnel, pourquoi je suis entré dans le métier et pourquoi j’y suis resté ?
Si je devais résumer la réponse, je dirais que je suis entré dans le métier grâce à une personnalité qui avait de la vision et qui a marqué de son empreinte l’Ecole Nationale d’Administration qu’elle a dirigée de 1973 à 1979. Cette personnalité est Madame Turkia Daddah. Elle avait été présidente du jury avec lequel j’ai eu un entretien pour mon admission à l’ENA et mon Professeur de Français dans la même école. Après ma sortie de l’ENA en 1974, elle m’a contacté pendant que je servais à Présidence de la République que j’avais choisie comme lieu d’affectation pour me demander si j’étais intéressé par une bourse de l’UNESCO pour l’Ecole des Bibliothécaires, Archivistes et Documentalistes de Dakar de l’Université de Dakar. La contrepartie était qu’à mon retour, je devais créer et gérer la Bibliothèque de l’ENA.
Je dois d’être resté dans ce métier à plusieurs facteurs. Tout d’abord, j’avais un salaire correct pour l’époque (près de trente milles ouguiya). L’ENA m’avait attribué en son sein un logement avec eau et courant pris en charge et me faisait participer à beaucoup de stages à l’extérieur. Ensuite, j’aimais la lecture et le milieu scolaire mais aussi les vacances qui me permettaient de travailler pour d’autres institutions. J’ai compris qu’on pouvait vivre de ce métier en recevant une mission de consultants de l’Institut du Sahel dont un étudiant récemment sorti de la même école que moi.

(A suivre dans le prochain numéro)

Par Yarba Fall Ahmed Ghali, Expert en information documentaire

Le Calame

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