Le « kelchi aadi » ( كل ش عادي ) ou la banalisation de l’incivilité

Le Tandia cheikhna Mbouh – En Mauritanie nous dit-on, tout est possible, tout peut se faire, tout peut arriver, tout est normal. « Kelchi aadi ».

En principe, les règles de vie en société sont faites pour des hommes, pour apporter une certaine harmonie, faire barrage à l’anarchie. Et ce qui différencie l’homme de l’animal, en dépit des critères physiques ; c’est aussi cette capacité de discernement entre la logique et l’illogique ; c’est la raison bienpensante.

Le bien, le mal, l’ordre, le désordre ; la discipline, l’indiscipline ; la civilité, l’incivilité. Par notre capacité à tenir l’équilibre entre ces différentes notions, nous nous démarquons des « sauvages » ; des personnes sans éducation ; sans valeurs morales sur lesquelles reposent leurs différentes interactions.

Eh non ! Je ne suis pas en train de comparer notre quotidien à celui des animaux dans la jungle mais je trouve que nous faisons tout au quotidien pour nous rapprocher du style de vie de la jungle. Mais quelle utilité ont donc ces règles qui sont censées régir notre vie en société ? Des règles religieuses aux règles politiques.

En Mauritanie, on ne se fixe aucune limite, tout est faisable. Et il est absolument amusant de voir des citoyens qui scandent leur attachement à la patrie et expriment des vœux d’excellence et de progrès pour leur pays et en même temps piétiner au quotidien des règles qui sont censées favoriser l’excellence, le progrès du pays. L’indiscipline, la paresse, la volonté presque naturelle de toujours vouloir transgresser les règles, les piétiner. Chacun fait ce qu’il veut, comme il veut selon ses moyens. Sur quoi peut donc aboutir une telle façon de vivre ? Un pays peut-il se développer si les règles élémentaires du vivre ensemble ne sont pas respectées par la majorité ? L’exception constitue la règle et la règle constitue l’exception : Renversement de la logique de régulation.

La santé, l’Education, le transport, l’administration, la consommation ; plusieurs secteurs vitaux de notre vivre ensemble sont paralysés, infestés par le « kelchi aadi ». Et aucune société n’a trouvé la voie du progrès avec l’anarchie comme principe de fonctionnement. Du plus instruit (pire) à l’analphabète qui n’a jamais fréquenté les bancs, une majorité de mauritaniens a démissionné face aux attitudes inciviques qui empoissonnent notre quotidien et rendent chaque jour un peu plus utopique le rêve de voir émerger un pays digne de ses ressources naturelles, digne de ses valeurs. Nous sommes pris dans un piège.

Le « kelchi aadi » est ancré dans les mentalités ; c’est devenu une culture que de violer les règles. Pour beaucoup de mauritaniens, le Droit, les normes de conduites du vivre ensemble n’ont pas d’importance. Et toutes les couches de la société mauritanienne l’intègrent. Respecter les règles est une perte de temps selon la logique suivie au quotidien ; c’est être faible ; c’est paraitre fou, anormal ; c’est étranger à la Mauritanie. L’air de rien, notre quotidien donne une image répugnante de notre société et il y’a une démission collective face à cette situation comme si elle était irrémédiablement compromise.

Les « chauffards » dictent les règles de la circulation et finissent par se manger entre eux par l’ornement du code de la route. Les institutions de la République (ministères) donnent l’impression des maisons de repos plus que des lieux où les citoyens se sentent gouverner, ou que l’on se préoccupe de leur bienêtre. L’accueil, l’administration, le suivi des affaires, le système d’archivage, la disponibilisation de l’information aux citoyens ; absolument rien n’échappe à cette logique du « kelchi aadi » ; tout est normal tant qu’on est en Mauritanie. Nous vivons dans une totale anormalité « normalisée », une sorte de consensus, de résignation totale autour de la médiocrité, du pas normal ; de la résignation autour du désordre généralisé. L’inacceptable est banalisé, on en rit, l’applaudit même parfois. Nous vivons dans le désordre de manière quotidienne et ça ne peut aller bien loin.

Et pourtant on chante notre citoyenneté, notre attachement à la patrie ; on aspire au progrès, au développement. On rêve d’être des pays comme la Chine, les Etats-Unis, le Japon, l’Allemagne, la France. Ou plus petits encore, le Maroc, l’Afrique du Sud ou tout juste à côté, encore plus petit petit : le Sénégal. Mais pourquoi tout cela tarde autant avec toutes ces ressources dont nous disposons ?

Le développement est allergique à l’anarchie. Tous les pays qui se sont développés, ont donné force d’exécution ABSOLUE aux lois et règlements du vivre ensemble. Les citoyens de ces pays se sont disciplinés au respect de ces règles élémentaires. Ils se sont modélisés à un savoir vivre patriotique, citoyen car la citoyenneté est intrinsèquement liée au respect des règles de la cité. Etre citoyen, c’est vivre conformément aux lois de la cité ; celles-là mêmes qui assurent l’ordre, l’harmonie en son sein. On n’a pas le droit de revendiquer ses droits si on n’accomplit pas ses devoirs à l’égard de la cité. Le respect, la tenue, la retenue, la mesure : discipline du citoyen au quotidien, ne ressemble à rien en Mauritanie.

Le kelchi aadi est complexe; il est psychologique, politique et économique. C’est un préjugé dangereux qui a pris des bases solides au sein de toute la société mauritanienne et à tous les niveaux. Et cette mini description de quelques situations qui l’illustrent n’est pas une attitude fataliste mais elle a pour but d’interpeller sur le rôle individuel et dans le collectif que chaque citoyen mauritanien doit jouer au quotidien par rapport à ce dessin dégradé de notre vivre ensemble que nous envoyons au monde entier. Les règles sont faites pour les hommes; elles sont faites pour assurer un certain équilibre, un certain ordre, une certaine harmonie ; autrement c’est la jungle, la loi du plus fort, du plus rusé ; du plus fou, du plus nanti. C’est le kelchi aadi…

Par Cheikhna Mbouh Tandia

via cridem

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