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Aventure : Seule avec les nomades du sel / Blanche de Richemont

نتيجة بحث الصور عن ‪Blanche de Richemont image‬‏Tombouctou retient les mythes et non les cœurs. Ville de sable noyée dans la poussière, elle vit dans ma nostalgie des empires déchus. Enserrée dans les tenailles du temps et le vide du désert Tombouctou reste néanmoins le lieu de départ et d’arrivée des grandes caravanes de sel : l’Azalaï, qui traverse le désert pour atteindre la mine de sel deTaoudeni.

D’octobre à mai, les hommes parcourent inlassablement 750 kilomètres en quête de l’or blanc. Je pars avec eux. Mais l’Azalaï n’est pas une affaire de femme.

Elle est l’épreuve du feu pour ces nomades grandis dans le sable qui, en atteignant Taoudeni à pied, prouvent qu’ils sont des hommes. J’en serai un.

Je suis accompagnée de quatre hommes et cinquante chameaux. Mon guide voudrait me dissuader de partir .J’ébranle les traditions.

Une seule femme, non croyante, habillée en homme, cela ne se fait pas.

Devant son méprise, je lui demande de me respecter, il me répond : « Tu es qui, toi, pour que je te respecte ? Tu n’es qu’une femme!’ Oui, qu’une femme…

Son comportement me rend plus forte. Leur montrer ce que peut être une femme quand elle est aussi libre que les hommes.

Mais ce désert est laid. Triste, plat, sans couleurs, couvert de petites touffes d’herbe. Ma chamelle aux poils épars et ternes ressemble au paysage.

Je ne tarderai pas à lui arracher des touffes de poils pour me venger de toute cette monotonie.

Je pars demain du campement. Les tentes environnantes célèbrent un mariage. Un peu de vie avant le vide.

Des femmes voilées me font signe de m’éloigner, des enfants me jettent des pierres, mais fascinée, je contemple leurs danses.

Blottis les uns contre les autres, ils tapent des mains pour accompagner le couple qui danse au centre du cercle.

Des gestes lents, sensuels, échos voluptueux d’un rythme dont tout le corps est possédé. Leurs mains sont un langage qui frôle l’air sans frénésie ni brusquerie. Chaque courbe est poème. Des moments volés que j’emporterai comme un secret.

Les sacs sont entassés, les chameaux rassemblés, les guerbas pleines d’eau, Sheikh, mon guide est prêt.

750 kilomètres de terre plate, hostile, sans beauté nous attendent. Derrière l’horizon, l’horizon. Pas un sommet. Le trouver en moi.

La nuit est froide et le feu est notre foyer. Mais Sheikh me demande de manger mon plat de riz loin d’eux pour en pas lui faire l’insulte de dîner à leurs côtés.

Je refuse. Ils me puniront en me donnant des fonds de verre de thé et en diminuant mes portions de riz. Je trouble leurs repères.

J’en paie le prix.

Il y a encore des pâturages. Nous marchons donc seulement six à huit heures par jour. S’ils peuvent s’abstenir de boire pendant plusieurs semaines, les chameaux doivent se nourrir tous les jours. Ils imposent le rythme de la marche. Dans le désert, l’homme est le vassal de sa monture.

Lamine court sans cesse derrière les bêtes. Il les laisse se déplacer en troupeau pour qu’elles profitent des derniers instants de liberté avant d’avancer attachées. L’Azalaï est aussi éprouvante pour les hommes que pour les animaux.

À Taoudeni en effet, le soleil se lève sur les cadavres de chameaux trop épuisés pour porter le sel jusqu’à Tombouctou. Des squelettes jalonnent cette route séculaire qui semble mener à l’enfer.

De l’aube au crépuscule, l’Azalaï se prépare. Entre les heures de marche, les chameaux errent dans les pâturages ou passent la matinée au puits et boivent avidement afin de consolider leurs bosses.

Les hommes tissent avec des herbes sèches des cordes à bouche qui relient les chameaux les uns aux autre, et des entravent pour leurs pieds.

Ils consolident les selles qui porteront le sel et en confectionnent de nouvelles. Ils pilent le mil pour le dôkhn, notre déjeuner quotidien : du mil mélangé à de la farine avec un peu de piment que l’on dissout ensuite dans l’eau forme alors un sorte de crème écœurante.

Nous la buvons en marchant. Lorsque la caravane se met en marche, elle ne s’arrête plus.

Pas un instant qui ne soit au service de la route. Taoudeni semble chaque jour un peu plus loin. Impossible de savoir le nombre de kilomètres parcourus et ceux qui nous attendent encore.

J’apprends peu à peu à habiter le vide. Dans ce grand silence et ce paysage immobile, je n’ai recours qu’à mes pensées. Elles sont idiotes. Je me demande pendant des heures quand j’ouvrirai la boîte de thon qu’il me reste…

Je ne me laverai ni me changerai pendant un mois. Mais je refuse de m’abandonner totalement à ce désert, de lâcher mes repères.

Je me force donc à marquer les jours sur mon carnet, à me coiffer, me laver le visage et à ôter mon boubou le soir quand je glisse dans mon sac de couchage, malgré la tempête.

Face à la simplicité de la vie de ces hommes, ces rituels paraissent dérisoires. Ils me semblent néanmoins essentiels pour garantir ma dignité.

Nous arrivons à Araouane, située à 250 kilomètres de Tombouctou. Cette oasis est un village à la dérive. Minuscule et perdu, il semble être pris dans des tentacules de sable. Quelques puits, les hommes mangent de la viande de chameau, les enfants vont à l’école, une radio les connecte avec le monde mais il semble inconcevable

que des hommes aient choisi de vivre dans un tel dénuement.

Échoué au milieu des dunes, ce village nargue la mort. Il donne la vie là où elle paraît improbable.

Malgré la tempête qui sévit, nous dormirons dans le désert. Comme ces vagabonds qui n’ont pas droit à la protection des maisons. Le confort retient. Or les nuits à la belle étoile nous mènent sur la route. Elles en sont le prolongement.

Désormais, l’herbe se fait rare, l’eau aussi. J’aspire à ne plus voir une touffe d’herbe, espérant secrètement que l’absence totale de vie en dévoilera une autre, plus intense.

A l’approche du grand désert, nous passons une journée entière à faucher l’herbe et à la rouler en bottes dans des cordes.

Les chameaux porteront leur nourriture et seront dorénavant attachés. Cela fait dix heures que nous marchons. Le vent est glacé et la nuit est tombée depuis longtemps.

Je m’apprête à monter sur ma chamelle sans la faire baraquer. Mais en tendant mon bras vers ma monture, je me luxe l’épaule. Impossible d’arrêter la caravane qui ne suspend jamais sa course. Je tente de remettre mon épaule en place en marchant, mais en vain. Je fais donc baraquer ma chamelle. Je dois la rétablir malgré les secousses de la marche.

J’invoque les étoiles pour qu’elles me viennent en aide. Le désert rend croyant.

Malgré la douleur et le froid qui me paralysent, j’y parviens. Je découvre la victoire sur moi-même.

Le désert nous apprend à mépriser la souffrance. Il faut avancer. Le reste n’a aucune importance.

Chaque étape dure désormais quatorze heures. De jour comme de nuit, les hommes s’enfoncent dans le vide sur des chemins invisibles. J’ignore comment ils s’orientent. La route semble inscrite en eux.

Certaines nuits chargées de nuages, ils ne peuvent s’aider de Belhadi, cette étoile qui depuis des siècles indique Taoudeni.

Chacun à un rôle bien défini. Tandis que Lamine distribue de l’herbe aux chameaux, Sheikh et moi ramassons les crottes des bêtes pour faire du feu.

Le Chibani range les sacs, son acolyte prépare le thé. Et très vite, comme par magie, nous donnons vie à ce petit coin de désert.

Chaque soir, nous habitons la demeure que nous nous inventons. Le feu crépite, les chameaux broutent, nous buvons un peu de thé, la nuit est froide, demain nous serons en route, tout est bien. Simple et essentiel.

Ce matin, le jour s’est levé sur du sable rose, presque rouge. Pour la première fois le soleil a échappé à la poussière du ciel et dispense des couleurs.

Quelques dunes et des petites montagnes brisent l’horizon. Sensation délicieuse d’atteindre le cœur de cette terre après m’y être donnée.

La nature nous met à l’épreuve pour s’offrir à celui qui aura persévéré.

Ce soir nous arrivons à Taoudeni. Aux portes de l’enfer, la beauté surgit. Peut-être est-ce le signe que toute beauté est souffrance.

Taoudeni. Bonheur du but atteint après l’attente et l’épuisement, la solitude et la faim.

Les grandes joies se conquièrent. Mais cette joie est presque tragique.

Comment être profondément heureux d’arriver dans un tel lieu de misère ?

La mine de Taoudeni réunissait les bagnards et les esclaves. Pas besoin de chaînes ici. Le désert enferme.

Sur la grande plaine juchée de bivouacs, unique femme exposée aux regards, mon intimité sera la nuit.

Les hommes ne comprennent pas ce qu’une femme seule arrivées à pied est venue faire là.

Je peine moi aussi à l’expliquer. Ils me regardent avec bienveillance, heureux qu’une jeune fille soit prête à traverser le désert pour les rencontrer et de voir une étrangère pour la première fois depuis des mois.

Un évènement dans la monotonie de leur vie de mineur.

Écrasé par l’immensité du désert, cet ancien bagne est fait de trous tantôt abandonné, tantôt livrés aux chocs des pioches.

De minuscules cahutes construites en blocs de sel abritent les hommes.

A ciel ouvert, sous le cagnard, 400 mineurs creusent des trous de plusieurs mètres de large. Entre 3000 et 5000 tonnes de sel sont extraites de la terre chaque année.

A environ cinq mètres de profondeur, ils détachent une couche de sel blanc, el beidat, épaisse de 25 à 30 cm, qu’ils découpent en blocs de 1,20 mètre sur 40 centimètre, puis ils les fendent en deux pour obtenir des barres d’environ 35 kilos chacune.

Ces mesures, immuables, ont été calculées selon les dimensions du flanc du chameau.

Charger le sel se révèle une entreprise à la fois périlleuse et éprouvante.

Les plaques sont lourdes et le moindre faux mouvement risque de les briser, leur faisant perdre ainsi de leur valeur.

Cette mine est figée dans le temps. Les mêmes matériaux depuis des siècles, les mêmes aliments, le même épuisement, la brûlure de la terre et le vent de sable que rien ne retient.

En dehors de la présence des camions, impossible de croire que nous sommes au XXIe siècle.

Dans cette mine d’enfer, les hommes rient et chantent le soir au coin du feu. Ils n’ont que leur désir de vivre pour tenir. La moindre faiblesse les condamne à quitter la mine. Etre fort ou partir.

Les caravanes sont toutes rassemblées sur une immense plaine de sable et de poussière rouge couverte de crottes de chameaux.

Des milliers de bêtes et des centaines d’hommes se retrouvent là, sur cette plaine où commence la partie la plus délicate du voyage : aller de mine en mine, trouver les bonnes plaques les négocier, les charger pour les ramener au bivouac. Et au bout de trois jours, repartir.

C’est à Taoudeni que l’épuisement commence vraiment. L’air chargé de sel et de poussière est irrespirable, l’eau salée est imbuvable et les nuits sont brisées par les cris des chameliers qui encouragent leurs bêtes à repartir.

Ils ne reprennent jamais la route le jour pour que les chameaux ne se croisent pas. S’ils s’effraient entre eux et font tomber leur chargement, les hommes perdent le peu d’argent qu’ils gagneront après ce mois et demi de désert.

Quatre plaques de sel ont une valeur d’environ 7 500 FCA (

11 euros). A Tombouctou, selon la qualité du sel et l’envergure du commerce, une plaque est revendue aux alentours de 50 000 FCA (7 euros), à Mopti 10 000 FCA (15 euros).

Les mineurs troquent des plaques de sel gemme contre du riz et du mil. Une plaque de sel équivaut à six kilos de mil ou à trois kilos de riz. L’unité de mesure pour les caravaniers et le charge du chameau : quatre plaques.  Elles sont chacune de qualité différente. Le sel gemme de meilleure qualité étant le plus blanc et le moins friable.

Je croise des Berrabich et des Haratin, d’anciens esclaves qui, de père en fils, apprennent les mystères de la mine.

L’extraction du sel est libre, il suffit d’avoir la main d’œuvre nécessaire pour ouvrir une mine.

Certains travaillent en tribu, d’autres pour un « locataire » qui les paie et les nourrit en échange de cinq jours de travail par semaine. Les deux autres jours, le mineur travaillent pour lui-même. «Mauvais travail », disent-ils en montrant leurs mains écorchées et déshydratées.

Mais ils gagnent un bon salaire pour le pays. Pas une femme juste des hommes exilés, isolés pendant six mois. Pas d’infirmerie ni de radio. Juste les caravanes et les camions.

Des siècles se font face. Notre caravane partira dans la nuit. Sans moi. L’épaule malade, je rentre à Tombouctou sur un camion de marchandises transportant du sel. Depuis la fermeture du bagne en 1991, des camions partent de Tombouctou chargés de chèvres, de riz et de mil pour revenir de Taoudeni avec 300 plaques de sel en une semaine…

Le jour du départ, un mineur se coupe le doigt. Dans l’ombre de sa cahute, je tente de le soigner.

Le bout de son doigt menace de tomber à chacun de mes gestes. Nous ferons ensemble le voyage à l’arrière du camion, assis sur les plaques de sel pendant quatre jours.

Des mineurs nous rejoignent, ainsi que deux jeunes frère venus à la mine auprès de leur père pour découvrir la vie qui les attend. Le camion roule lentement sur le sable, mais il va déjà trop vite.

Le vrombissement du moteur brouille cette grande paix, casse le silence et brise les rêves d’avenir des nomades du sel.

La nuit, le camion s’arrête, on fait du feu. Un grand vide dans ce silence sans animaux à décharger ou à nourrir.

Je découvre à quel point leur présence était réconfortante. Elle donnait une âme à la nuit. Je me sens perdue sans ces rituels ancestraux qui apaisent la rudesse du désert. La modernité nous rend seuls.

Avec les camions et les années qui passent sur ces routes séculaires, peut-être les Azalaï vont-elles s’éclipser tout doucement.

Elles seront absorbées par le vide d’une époque où la vitesse fait loi. Alors, le sel gemme n’aura plus le goût du silence des longues marches à travers les sables.

 

Présentation de l’auteure

Eprise de désert depuis toujours, Blanche de Richemont, à une époque où la vitesse fait loi, a suivi en janvier et février 2005, au rythme des chameaux, une caravane de sel (Azalaï) de Tombouctou jusqu’à la mine de Taoudeni où cet « or blanc » est extrait depuis la nuit des temps.

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