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Reportage : La route vers Tfarity

Reportage : La route vers TfarityLe Calame – Cela fait plus de dix ans que je me rends régulièrement, auprès du Polisario, pour assister à l’une des manifestations que ce mouvement de libération organise, tantôt à la mémoire d’un de ses martyrs tombés au champ d’honneur, tantôt à celle d’un événement marquant d’une lutte pour l’indépendance qui dure depuis quarante-cinq ans.

Cette fois, justement, il s’agit de commémorer le début de la lutte armée contre l’occupant espagnol, le 20 Mai 1973, lorsqu’un groupe de dix-sept sahraouis, forts de six fusils traditionnels et de trois chameaux, menèrent la première opération, contre le poste militaire d’El Khangua, y raflant un butin de plusieurs armes et montures que les colons en débandade leur abandonnèrent.

Dix jours auparavant, le mouvement du « Front Polisario pour la libération de la Saghia El Hamra et de l’Oued Edaheb » venait de naître à Zouérate.

Cap sur Akjoujt

En cette année 2018, les autorités du Polisario ont décidé d’organiser la manifestation à Tfarity, la seconde plus importante zone (ennahiya) militaire, en nombre de combattants (moukatilines) et d’équipements militaires, à plus de 150 kilomètres de Bir Moghreïn. Une des trois voitures du convoi devait venir me récupérer, le vendredi 18 Mai 2018, aux environs de six heures du matin.

Finalement, ce n’est que vers sept heures passées que le méticuleux responsable chargé de nous acheminer – nous, c’est-à-dire, quelques journalistes, plusieurs hommes politiques et un chercheur sur les affaires africaines – fait signe de vie. Il faudra au moins une heure pour que les trois voitures se retrouvent à la sortie de Nouakchott, vers Akjoujt.

Il est déjà huit heures. Les « coupeurs » (les non jeuneurs)  s’approvisionnent en eau, pain et autres petites nécessités qui leur permettront de casser la rigueur d’un deuxième jour de Ramadan qui vient à peine de commencer. Les jeûneurs replacent convenablement leur turban, pour faire face aux aléas, généralement très durs, d’une pareille zone en une pareille époque.

Juste deux heures et demie, pour parcourir les 250 kms qui séparent Nouakchott de la capitale de l’Inchiri. Sous un hangar de fortune, les coupeurs prennent leur thé, sous les yeux envieux des jeûneurs. Quelques rapides concertations sur le plan de vol.

Faut-il passer de Yaghrev à Choum ou continuer à Atar et profiter du goudron ? La tendance majoritaire est que le détour ne vaut pas la peine. Le convoi passera donc par Atar. Puis à Leksseïr (Terchane s’entend) et Tinzak, avec la prudence qu’imposent les chemins tortueux et pierreux de cette dangereuse route qui a déjà fait beaucoup de carnages.

Vers 14 heures, nous voilà à Choum. Le grand hangar du restaurant « cinq étoiles » est quasiment vide. Même les employés et leur puissante cheftaine sont absents. Les habituelles marmites qui regorgent de riz, à pareille heure, sont bien rangées.

Net découragement sur le visage des coupeurs auquel s’est ajouté un des journalistes qui a décidé, chemin faisant, de rompre le jeûne. Contraints de faire, contre mauvaise fortune, bon cœur et de l’obligation, une vertu, les coupeurs se rabattent sur le thé, le zrig et quelques morceaux de « pain de bois » de la veille.

« Ils sont un peu comme nous », me chuchote à l’oreille monsieur Babetah, « … avec la niya en moins ». Les discussions révèlent que notre délégation est fort panachée. Les empoignades promettent d’être très chaudes. Comme si c’était « fait à la main ».

Le responsable invité de l’Union des Forces du Progrès est, visiblement, un grand ami de celui du parti Islah. Dès la présentation, les deux hommes ont remonté l’histoire, jusqu’en 1974, alors qu’ils n’étaient encore que de jeunes camarades du parti des Kadihines de Mauritanie (PKM).

Aujourd’hui, leurs chemins se recroisent, très décroisés. L’un est resté accroché aux idées progressistes du MND ; l’autre a tout bradé, contre celles, nationalistes, de l’idéologie baathiste. Vers 16 heures, nous reprenons la route.

Repos bien mérité

Cap sur le camp militaire d’Agweïnitt, septième Nahiya (Zone) où nous devrions passer la nuit. Trois heures de calvaire. Avant d’atteindre, vers six heures, le camp. Quelques vérifications d’usage, avant que les moukatilines ne valident notre accès aux chambres, généralement réservées aux hôtes de marque, civils et militaires du Polisario. Encore une heure et demie d’attente avant la rupture.

Certains dorment. D’autres somnolent. Les coupeurs ne semblent pas mieux se porter que les jeûneurs. Tous surveillent attentivement les signes précurseurs de quelque repas réparateur, après une journée de voyage tumultueux. Au crépuscule, les moukatilines nous invitent à la rupture.

Rien ne manque : dattes, pains, lait, zrig, café et thé. Les langues et les estomacs se délient. Les discussions reprennent. Plus chaudes. Plus passionnées. Plus crochues.

Le diner se révèle un véritable régal. De gros plats de riz bien assaisonné, avec de gros quartiers de viande bien grillée. Malheureusement et comme l’on dit : « le ventre ne prend pas de réserve ». Sinon, les coupeurs et les jeûneurs ne s’en priveraient certainement pas.

Le lendemain, nous devons partir directement pour Tfarity, via F’derick. Mais une mauvaise petite panne d’amortisseurs d’un de nos véhicules nous oblige à passer par Zouérate. Belle occasion, pour les coupeurs, de prendre tranquillement leur petit déjeuner.

Et, aux jeûneurs, de reposer un peu leurs côtes, avant d’affronter les trois cents kilomètres qui les séparent encore de Bir Moghreïn, avant les cent cinquante autres de la zone militaire de Tfarity. Aux environs de dix heures, le convoi reprend la route.

La chaîne montagneuse de Rich Enajim est à plus de quatre-vingt kilomètres. « La route n’est plus aussi difficile », nous a expliqué le garagiste, « le député Ould Noueïgued a entrepris de gros efforts pour la baliser et « pister », pour y éviter l’égarement, la rendre plus praticable et moins éprouvante, grâce aux petites escales gratuites qui permettent, aux voyageurs, de se reposer et d’accomplir leurs prières.

Après six heures de voyage, nous atteignons enfin Bir Moghreïn. À l’entrée, la tristement célèbre prison où séjournent les « gens » du Trésor et les deux militants d’IRA entre autres pensionnaires beaucoup moins fréquentables.

« L’État doit être très fâché contre eux, pour les expédier si loin », commente un journaliste. Vers 16 heures, nous revoilà en terre sahraouie, en direction de Tfarity. Il faut compter au moins deux heures pour parcourir ces cent cinquante kilomètres.

Au premier tiers, voici « Bir » Marième. Un petit village sahraoui, autour d’un puits foré par un braconnier émirati, dans une zone qui souffrait de la soif. Le minaret d’une des rares mosquées de la zone est visible à quelques kilomètres.

Puis cap sur « Bir Tiguissitt », juste à quatorze kilomètres de Tfarity. Là, un moukatil venu aux nouvelles nous indique la route. Il fait déjà nuit. Encore quelques contrôles d’usage, comme à l’entrée de chaque nahiya, puis nos voitures sont autorisées à entrer dans le camp.

Rapides salamalecs, entre le responsable sahraoui qui nous invite et ses amis, et nous voilà installés dans une confortable chambre. Des responsables se succèdent, pour nous saluer et nous souhaiter chaleureusement la bienvenue.

Les coupeurs et les jeûneurs sont invités dans une grande salle à manger, avec les convives d’autres pays : Cuba, Afrique du Sud, Zimbabwe et beaucoup d’autres. Les tables, nombreuses, sont copieusement garnies.

Le méchoui, le riz, le couscous, les hors d’œuvre, le pain, les boissons, les fruits, la soupe, les omelettes, etc. souffrent le martyr, livrés à la voracité des victimes d’un rude voyage de plus de mille deux cent trente kilomètres.

Route semée d’embûches

Les nuits de Tfarity sont particulièrement froides. Les jours aussi. Au premier, Brahim Ghali, le président sahraoui procède à la réception des lettres de créance d’Edwin Georges Mendoza, ambassadeur accrédité, par le Zimbabwe, en République Arabe Sahraouie Démocratique, avant de superviser les manifestations commémorant le 45èmeanniversaire du début de la lutte armée.

Au cours de la cérémonie, plusieurs unités des forces armées, venues des sept zones militaires – Agweïnitt, Bir Lehlou, Tfarity, M’heïriz, Mijik, Dougech – défilent, histoire de démontrer l’opérationnalité et la préparation du Polisario à toutes les éventualités, y compris celle de la reprise, toujours possible, des hostilités militaires.

Avec un autre objectif, comme le rappelle, dans son discours, le président Brahim Ghali : prouver la capacité du Polisario à faire face aux bandes de trafic et du crime organisé, sur l’ensemble des territoires contrôlés qui représentent, selon diverses estimations, 20 à 25% de tout le Sahara Occidental. Des élèves et des représentants de quelques communes de Tfarity, M’heïriz, Bir Tiguissit et Bir Lehlou, assistent aux manifestations.

Au deuxième jour, le Polisario procède à la destruction de deux mille cinq cents mines anti-personnelles, dans la zone de Tfarity. Selon Abdallah Lehbib, le ministre sahraoui de la Défense : « C’est la septième étape d’une campagne que le Polisario a lancée pour anéantir son stock de mines anti-personnelles, honorant ainsi sa signature, en 2005, de l’Appel de Genève qui interdit leur usage.

Le Polisario en a déjà détruit dix-huit mille, preuves de sa bonne foi à contribuer au déminage complet de la zone. Il en détient encore deux mille quatre cent quatre-vingt-cinq qu’il compte détruire d’ici la fin de 2018 ».

Deux soirées culturelles sont au menu. Belles occasions de rappeler combien les moukatilines ont le don de concilier la beauté de l’art : nostalgiques chansons, comme « Sahra ma tenb’a » (le Sahara n’est pas à vendre) , impeccables « tl’a » et « gav » de la poésie hassaniya de tous les « btoutett legna » ; et le maniement des armes qu’une certaine jeunesse a hâte de manipuler, pour en découdre avec l’ennemi, tellement les quarante-cinq ans d’attente de la liberté semblent une éternité.

Les virtuoses de la troupe « Echehid El Weli » jouent leur partition, avec des tubes galvaniseurs qui ne laissent personne insensible. Surtout pas le Président, les ministres et les membres du Parlement, assis, pour la plupart, aux premiers rangs.

Les membres de la délégation mauritanienne ont largement – parfois presque abusivement – profité de ce voyage de quelques jours pour discuter de tous les thèmes politiques et sociétaux.

Des accrochages durs qui ont failli, ici et là, dégénérer, entre le responsable UFP, un ancien du MND et du PKM qui ne veut encore rien lâcher, face à l’intransigeance provocatrice d’un nationaliste arabe encore très imbu des idées d’un baathisme primaire dont les thèses frisent le racisme ou, à la limite, la xénophobie.

L’arbitrage des journalistes et d’un chercheur médusés ont à peine permis d’éviter le pire, en s’interposant, chaque fois, au bon moment. La route vers Tfarity est semée d’embûches, d’atomes crochus, de revendication d’indépendance, d’idées expansionnistes.

Signalons enfin que le président de la RASD a précisé, dans son discours, la disponibilité à engager, sans aucune condition, un dialogue avec le voisin marocain, afin de mettre fin à un conflit qui dure depuis presque un demi-siècle.

La mission des Nations Unies au Sahara Occidental (MINURSO) doit, sous la supervision du nouvel envoyé spécial (Köhler, ancien président allemand), se résoudre enfin à organiser la consultation (referendum) pour qu’en toute transparence, les Sahraouis inscrits sur les listes des recensements validés par les deux parties puissent choisir entre l’indépendance de la RASD, son autonomie interne ou son rattachement au Maroc.

El Kory Sneiba

Envoyé spécial à Tfarity

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