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Madame Houlèye Sall, présidente du collectif des veuves des militaires négro-mauritaniens exécutés dans les années 89 – 90 :

‘’Comment peut-on imaginer, un seul instant, que je puisse signer un accord qui  garantit l’immunité et l’impunité des criminels qui ont assassiné mon fils ?’’

 Au  lendemain de la libération des veuves  et orphelins, arrêtés, à Kaédi, pour avoir tenté de manifester,  à  l’occasion  du 57èmeanniversaire de l’Indépendance, Le  Calame  a rendu visite à  la  présidente  du collectif des  veuves, madame Houlèye Sall, à son domicile du 5ème arrondissement (Sebkha), près de Robinet Sarakhollé.  Une  vieille dame  très remontée et amère. Elle prenait son petit déjeuner, sous l’œil attentif de son petit-fils. Houlèye Sall est la maman du lieutenant Sall Abdoulaye, mort  à Inal, en 1990 et dont le képi continue à trôner au dessus du lit de sa mère.

Dans une discussion à bâtons rompus, « Mère Houlèye », pour les intimes,  livre son sentiment sur la libération des veuves et orphelins arrêtés, le 28 Novembre à Kaédi, réaffirme la détermination des unes et des autres à se battre, pour que lumière soit faite, sur les  tueries  de leurs enfants, de leurs maris ou de leurs pères, par des « criminels » dont certains continuent à se pavaner dans de luxueuses voitures, occupant des postes de choix. Mère Houlèye revient sur la signature d’un accord, à la Présidence en 2009, et sur les pécules distribués aux veuves et ayants droit des victimes, accuse le président de COVIRE, Sy Abou et son groupe, de l’avoir « roulée dans la farine, pour assouvir leur objectif.  Tant que la justice n’est pas rendue, il n’y aura pas de pardon, et, sans ce pardon, il n’y aura pas de paix, les enfants qui ont grandi aujourd’hui  se battront  pour venger  leur papa », martèle cette dame de plus de 60 ans révolus.

Houlèye Sall ne pardonne pas à ceux qui l’ont conduite  au palais présidentiel,  la veille de la prière de Kaédi, pour lui faire  signer,  vers 4 heures du matin, un soit disant accord, pardonnant ceux qui ont  tué son  fils. Pour Houlèye, le président de COVIRE, son groupe et le général Dia portent une lourde responsabilité dans cette affaire et ils en répondront « devant Dieu  et les hommes.  Comment peut-on imaginer, un seul instant, que j’ai  paraphé cet accord, pour absoudre ceux qui ont commis des crimes de sang contre  nos êtres les plus chers ? », s’est-elle insurgée.

 

Le Calame : Quel est votre sentiment, après avoir appris la libération des veuves  et orphelins arrêtés le 28 Novembre dernier à Kaédi ?

Houlèye Sall : Un sentiment de soulagement, pour ces personnes qui vont retrouver leur famille respective ; mais, aussi, un sentiment de révolte, face à  cette énième  injustice à notre égard. Ces femmes et enfants n’ont fait que manifester pacifiquement, pour  que lumière soit faite sur la mort de leurs pères  et maris qui accomplissaient, avec honneur et fierté, leur mission de défense de la Patrie, des hommes assassinés, à la fleur de l’âge, abandonnant femmes et enfants. Il n’y a rien d’illégal dans la manifestation de ces veuves et orphelins. Pour réclamer justice  et punition, contre les auteurs des crimes de sang que rien ne saurait justifier, sauf la haine et le racisme, ils ont été arrêtés, violentés et jetés en prison. C’est révoltant, non ? Ces femmes et leurs enfants  se battent, depuis  près de trente ans déjà,  pour crier leur colère, réclamer justice, pouvoir faire le deuil de maris et pères. Au lieu de leur prêter attention, on les charge, lors de leurs manifestations pacifiques. On nous a battus, on nous a arrosés de gaz lacrymogènes mais cela n’entame, en rien, notre détermination à  obtenir justice. Ce ne sont pas les petits pécules distribués, à la sauvette, par des  gens malhonnêtes du COVIRE et leur acolyte, le général Dia, qui cloront ce dossier, c’est nous faire injure que nous demander de renoncer à un droit.

Je signale que nous venions d’organiser un sit-in, suite à l’arrestation  de nos collègues, devant le ministère de la Justice au cours duquel nos enfants et leurs mamans se sont battus, contre les forces de l’ordre. D’ailleurs, une des veuves, épouse de N’Dongo Saidou, a été sauvagement molestée et blessée, elle a été conduite, la nuit, à l’hôpital, pour des soins. Voilà ce que le gouvernement nous oppose depuis des années.

Je tiens, ici, à rappeler que nous ne baisserons jamais les bras. Tant que justice ne sera pas rendue, il n’y aura pas de pardon et, sans le pardon, il n’y aura pas de paix ; nos enfants ont grandi, ils vengeront cette injustice.

 

-Le gouvernement a décidé de clore le dossier dit « passif humanitaire » mais vous continuez à réclamer justice.  N’aviez-vous pas signé un accord, la veille de la prière de Kaédi, le 25 Mars 2009, avec le président Aziz, pour  apurer cette affaire ?

-Je ne peux pas pardonner à ces gens qui m’ont induit en erreur, pour se faire bonne conscience, auprès du président Aziz, en trompant  les veuves, orphelins et rescapés. Ces gens ont sali ma personne et celle de mon fils, le lieutenant Sall Abdoulaye, paix à son âme ! Comment peut-on imaginer, un seul instant que je puisse signer un accord qui  garantit l’immunité  et l’impunité  des criminels qui ont assassiné mon fils ? Je ne le ferai jamais.

Voilà ce qui s’est passé. Depuis sa fondation, le collectif des veuves s’est assigné, comme objectif, de faire la lumière sur ce qui s’est passé dans les casernes militaires et autres et qui s’est soldé par la liquidation physique de militaires négro-mauritaniens, dans les années 89 et 90. Nous réclamons la vérité et la justice. Au cours d’une rencontre au siège de COVIRE, le  président de ce collectif, Sy Abou, me tira en aparté, pour me dire que nous allions partir pour un rendez-vous important, quelque part. Le crépuscule approchait quand il me fit monter  dans sa voiture. Après un long détour, on arriva à un endroit  que je reconnus  tout de suite : le Sénat, et, alors que je le lui faisais observer, il me répondit que nous allions à la Présidence. Après une longue attente, dans une salle du Palais, on me conduisit dans une autre où attendaient le général Dia Adama et un gendarme de couleur noire, pour me faire signer un papier. Je fis remarquer que je ne savais signer que par une croix, le gendarme assis à ma gauche  me montra où apposer la signature. Raky Bary, une veuve, signa après moi. Les douze autres rescapés en firent de même.

Nous sommes sortis du Palais vers 3 heures du matin, il faisait grand froid et je ne suis revenue chez moi que vers la prière du matin. Mais avant de nous séparer, on me dit qu’on devrait aller à Kaédi. J’ai fait savoir que je ne pouvais pas, j’avais mal aux jambes, le président Sy Abou m’a répondu qu’il n’y avait pas de souci  puisqu’on allait me transporter dans une voiture de  luxe. Mais ce que je réaffirme surtout, ici, c’est qu’on m’a fait signer un document dont je ne connaissais pas la teneur, je ne sais ni  lire ni écrire ; même un numéro de téléphone, c’est mon petit-fils qui me le compose.  On m’a trompée, une fois encore, et l’on ne m’a même pas remis copie du document.  Dès lors que peut valoir celui-ci ? Peut-on qualifier ça d’accord ? Il s’agit d’une duperie de Sy Abou et de ses acolytes, je ne leur pardonnerai pas devant Dieu. Ils vivront dans la honte, ici et là.  A Kaédi, ce qui devait arriver arriva.

 

-Et les réparations qui ont été données aux veuves, orphelins, rescapés et autres ayants droit ?

- Au cours d’une  autre rencontre avec le Président  – quatorze hommes et deux autres femmes,   l’orpheline Hawa Dia et Ramata Sarayel – dont  l’attente  aura duré de 8 à 14 heures, j’ai  dit, au  président Aziz qui nous raccompagnait, sur le perron de la Présidence, que  « les veuves   souffrent  parce que ceux qui leur assuraient le quotidien  ont  été  tués ; elles sont devenues des domestiques, des mendiantes et autres. Parce que, depuis que dure notre calvaire, aucun gouvernement n’a pensé à nous, s’il pouvait faire un geste à notre endroit,  afin de nous aider à éduquer nos enfants ». Mes propos furent traduits par Sidibé Abou, au Président qui  promit  de faire un geste, selon ses moyens,  en indiquant qu’il me prenait pour sa maman,  avant d’ajouter, au passage, que les veuves étaient libres de saisir la justice, contre les auteurs  des tueries. Il a même ajouté : « quelqu’un vous apportera  ce geste ». Il a d’ailleurs respecté cet engagement, puisque qu’on nous a apporté l’argent,  jusque dans ma chambre, ici, à la maison. J’ai aussitôt informé les veuves, orphelines et rescapés.

Durant quatre mois, j’ai reçu et hébergé des veuves et ayants droit qui venaient récupérer leurs pécules. Abou Sy  et son groupe ont profité de cette situation pour voler les misérables dames et autres. Je peux vous citer le cas du soldat  Dia Saidou Yero dont la sœur qui a marché et manifesté avec nous n’a reçu ni réparation ni terrain. Le colonel Dia est venu chez moi, pour nous dire que la répartition était ainsi faite : 15 millions pour les officiers mariés et ayant des enfants, 10 millions pour ceux qui n’en avaient pas, 8 millions pour les sous-officiers et  5,5  millions, pour les caporaux  et soldats ; mais, au cours d’une au cours d’une troisième réunion avec  Sy Abou, son  groupe  et Thiam de Maafoondu, on nous fit entendre que les montants étaient revus à la baisse : 2 millions pour les officiers mariés et 800 mille  pour  les soldats…Ce sont des voleurs, ils ont procédé à la distribution de l’argent. Cette discussion  marque ma rupture avec ce groupe de COVIRE. Sy Abou commença alors à débaucher des  veuves du collectif ; pis, il vint me voir, à la maison, pour m’intimider, en disant que plus aucune veuve ne resterait  avec moi, ce à quoi j’ai répondu : « C’est ce que tu fais à la maman de ton frère d’armes, le lieutenant Sall ? Dieu te le fera payer ». Il a fini par transformer ces veuves en mendiantes, il les utilisait pour  demander de l’argent, auprès des  hauts  responsables de l’Etat.   Mais quand les sources ont tari, les femmes ont commencé à rappliquer, grâce à l’intervention décisive d’Aissata Diaary Sall et de Farmata Salif. Le collectif s’est reconstitué et s’est renforcé.

 

-Quel message adressez-vous  aux veuves,  aux orphelins et  aux  rescapés ?

-Je leur demande de resserrer leurs rangs et de poursuivre leur noble combat, pour le triomphe de la vérité, pour la justice. C’est un combat de longue haleine, mais, au bout, il y a la victoire. Je sais qu’elles sont déterminées et, devant elles, il y a, aujourd’hui, leurs orphelins qui reprendront le flambeau.  Tant que les auteurs de cette tuerie ne seront pas jugés, il n’y aura pas  de repos pour nous,  de paix pour ces criminels.

 

- Certains  mauritaniens continuent à douter de la véracité de ces massacres de militaires négro-mauritaniens. Que leur répondez-vous ?

- C’est  très simple : qu’ils aillent s’informer auprès de certains bourreaux  dont les noms sont connus de tous, il y a un rapport  et des notes des garnisons militaires. En tant que journaliste, vous avez dû lire la liste des présumés tortionnaires, elle est très longue. Ceux qui continuent de douter  de la gravité des actes posés  peuvent  interroger Ould Boilil qui commandait la garnison d’Inal, Ely Ould Dah, Ould Lekwar, Ould Mahjoub…Certains de ces présumés bourreaux occupent les plus hauts postes de responsabilité. Non sans arrogance. Il n’est donc un secret pour personne que les auteurs des tueries sont connus de tous. Quand la justice décidera d’ouvrir ce dossier, la liste risque d’être très longue. Nous exigeons et attendons  ce jour  avec impatience. Il viendra, incha Allah !

 

Propos recueillis par Dalay Lam

Source : Le calame

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