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Lettre au président Maaouya Ould Sid’Ahmed Taya /par Mohamed Saleck Beheit

Aag’bak lekh’bit ett’wassatt…oulat’leu vil’winsseu yarbatt…Wa’aftout idriss we’tmarbatt…aag’bak wich’teddou lar’haal…aag’bak willi ma yakh’batt…aag’bak ma yakh’batt mezaal.

‘’Après toi le génie (chez les griots) s’est altéré…et la tidinit n’unit plus dans la convivialité…l’Aftout a vieilli et s’est maraboutisé…et, après toi, les cordes de la générosité se sont tendues…après toi, ceux qui n’étaient pas des virtuoses…après toi, ne le sont toujours pas’’.

Monsieur le président.

J’espère que vous ne m’en voudrez pas de vous écrire cette lettre sans que des raisons valables vinssent en justifier préalablement l’opportunité.

Voilà bientôt douze ans que vous nous avez quitté, sans jamais donné le moindre signe de vie, ou manifester le moindre désir affectif de savoir ce que nous sommes devenus après vous. Pour un père de la démocratie, c‘est quand même étonnant. Chez les indiens, dont on partage certaines traditions, cette attitude s’inscrit au registre des infanticides et est passible de déchéance de la paternité.

Je sais cependant que vous ne devez pas avoir notre nostalgie, ni d’ailleurs du temps à nous consacrer, même si quelque chose me laisse penser qu’il ne vous déplaira pas d’avoir, de temps à autres de nos nouvelles, ne serait-ce que pour vous délecter de notre déconvenue et vous en consoler du peu de fidélité dont nous avons fait preuve à  votre égard, le 3 Août 2005.

A titre d’exemple, vous aimeriez sans doute savoir que ceux, de votre système, qui on applaudit votre chute, croyant crédulement aux promesses des lendemains qui chantent, annoncés en grande pompe par vos tombeurs, en sont restés pour leurs frais.

C’est tout juste si, depuis votre départ, ils n’ont pas été bercés aux chants de Maldoror (d’Isidore Ducasse, comte de Lautréamont), au point d’en perdre le sommeil. Mieux encore. Depuis cette mémorable journée du 3 Août 2005,la seule chanson audible à Nouakchott, est, comme au Far West, celle des colts chantant cette mort sournoise qui rôde à chaque coin de rue, fauchant sans distinction d’âge, de sexe ou de casier judicaire et écourtant des carrières, que tout indiquait qu’elles allaient être particulièrement brillantes.

Nouakchott n’a plus rien de la grosse et paisible bourgade que vous connaissiez. Elle est devenue une mégalopole  bruyante, corrompue, sale, polluée et où le taux de criminalité dépasse toutes les prévisions et crève le seuil des abominations les plus invraisemblables.

A coté de notre capitale, Cap Town, Mogadiscio et Détroit passeraient pour des havres de paix, dans lesquels Ananias Mathe, Mohamed Farah Aïdid et Lucky Luciano, sont des petits farceurs, comparés à nos bandits de grands chemins, qui ne passent en prison que le temps de se refaire une nouvelle virginité, avant d’aller semer la terreur dans les quartiers du bas fond de notre ordre social.

L’aéroport dont vous avez tant de fois foulé l’asphalte, avec le sentiment d’incarner le pouvoir absolu, or qu’en réalité vous en étiez l’otage et la marionnette, n’existe plus. Il est devenu la propriété privée d’un consortium, sortit tout droit des fantasmes capitalistes du 3 Août 2005 et dont le nom, hautement évocateur, NAJAH WORK etc., sonne comme celui du Parti Travailliste anglais. Allez y comprendre quelque chose. Une chose est néanmoins sûre : il est bien loin le temps où un Sahraoui de Dakhla, cherchant à prendre pied dans l’espace des affaires, offrait à l’armée mauritanienne quelques véhicules Land Rover, comme participation à l’effort d‘une guerre fratricide et illégitime.

Le NAJAH (réussite) de ce NAJAH WORK etc., se mesure déjà à l’aune de la faillite de la BNM, qui lui aurait crédulement fait confiance, sur foi de la présomption de solvabilité des  ‘’gros’’ noms. Selon certaines informations du sérail, l’homme d’affaires Mohamed Ould Noueigued n’entend pas en rester là.

Les blocs manivelle et les premières écoles de la capitale n’existent plus eux aussi et le mythique marché central a vu naître sur son flanc Sud, en lieu et place de la cité des fanfares, deux cubes de gruyère en béton, signe éloquent de sa fin très proche. Le terrain sur lequel il est bâti est très convoité et serait déjà destiné à calmer provisoirement la boulimie et l’appétit domaniaux de certains apparatchiks insatiables.

Le stade olympique s’est, pour sa part, embelli de plusieurs immeubles sur son flanc Nord, dont la beauté architecturale fait presque oublier la mutilation dont il a été l’objet, en même temps que l’école nationale de police, qui a eu moins de chance, puisqu’elle a été amputée de la partie qui pouvait lui servir de façade.

Certains des riches que vous connaissiez et sur lesquels vous comptiez, pour leur avoir donné le sésame du Trésor public, se sont appauvris et d’autres ont délocalisé leurs fortunes, tandis  qu’à la lumière de certains événements bizarres survenus après vous, d’autres ont jugé plus prudent de s’exiler, en attendant que baisse l’intensité de l’ouragan qui vous a emporté et qui commence à faiblir, au fur et à mesure qu’il s’approche des côtes du dernier quinquennat.

Mais, pour rendre justice à vos successeurs, il faut reconnaitre que des pauvres, que vous connaissiez également, se sont enrichis comme par enchantement. Certains d’entre eux sont même devenus immensément riches. Rien à  avoir avec le seuil que vos amis se sont fixés à cet effet et qui, comparé à celui des nouveaux riches, laisse entrevoir la modestie insoupçonnée de leurs ambitions en la matière.

Après vous, la fortune semble avoir perdu la tête. Elle est devenue sénile et a perdu ses repères. On la retrouve souvent errant dans des lieux mal famés  ou refugiée dans les coffres des grosses cylindrées de gens qui, de par leurs cursus ou leurs plans de carrière, n’avaient qu’une petite chance sur un milliard de pouvoir un jour s’acheter une moto. En un mot, la fortune n’est plus sélective et ne répond plus aux critères des profils outillés, auxquels elle est destinée par le fait du savoir, celui de l’effort soutenu et celui du travail honnête et licite. Même les peshmergas sans culture, les journalistes analphabètes, les chantres de la médiocrité, érigée en système de gouvernement, et les fossoyeurs de la beauté et de l’utilité de la parole, en sont pourvus.

Dans le pays que vous nous avez légué, après l’avoir pétri aux valeurs des commerçants, il est devenu plus facile de gagner de l’argent en chantant les ‘’mérites’’ d‘un fonctionnaire véreux, d’un charlatan ou d’un chef de tribu débile, que d’en gagner en brevetant une invention ou en montant une entreprise des travaux publics.

 

Vous savez, par ailleurs, qu’en votre temps, les plus grands voleurs parmi les fonctionnaires arrivaient difficilement à mettre de côté quelques dizaines de millions par an. Encore faut-il qu’ils soient ordonnateurs de budgets ou hauts fonctionnaires, pouvant monnayer leurs influences sans craindre les poursuites dont ils sont protégés par l’impunité  que vous leur assuriez.

Je vous surprendrais peut-être en vous disant qu’au pénitencier de Bir Mogrein, (nouvel Alcatraz mauritanien), croupissent des petits comptables publics, dont le plus modeste s’est payé, en une matinée et rubis sur ongle, toute une zone du quartier chic de Tevragh Zeina.

Ces prisonniers malheureux, quoique auteurs présumés d’actes hautement répréhensibles, ne sont pourtant que le côté immergé de l’iceberg. Des boucs émissaires sacrifiés sur l’autel de la sélectivité. Leur emprisonnement est perçu par les mauritaniens comme une diversion, qui permet de justifier l’impunité accordée aux grosses pointures, coupables du pire et qui ne ratent aucune occasion de rappeler au peuple mauritanien impuissant, la ligne de démarcation dont il convient d’observer les limites, qui sont celles du devoir de les dénoncer.

Les hommes politiques, qui vous ont accompagné et qui vous juraient fidélité, sans souvent attendre que l’occasion de le faire de manière décente se présente, ont en majorité, passé du côté de vos tombeurs, auxquels ils semblent trouver les mêmes vertus que vous, surtout dans le domaine de la complaisance.

Les cavaliers du changement, qui  ont tenté de vous liquider le 8 juin 2003 et que vos tribunaux ont condamnés à de lourdes peines, sont maintenant libres et leur action, contre vous, reconnue d’utilité publique par ceux-là même qui vous incitaient à les passer par les armes, sans autre forme de procès. C’est tout juste s’ils n’ont pas été décorés de la médaille de chevalier (cavalier) de l’ordre du mérite national, pour vous avoir déstabilisé et pour avoir sonné le glas de votre long règne.

Ces ‘’chameliers’’ du changement ne semblent pas être aussi dangereux et méchants que votre machine de propagande, dirigée par l’équipe des journaux Al Bouchra-La Vérité (Mohamed Cheikh Ould Sidi Mohamed et Mohamed Ould Khayar) a bien voulu nous le faire croire.

Votre propagande, dont les méthodes ressemblent à s’y méprendre à celles de la Corée du Nord, diluées dans le style Erythréen en la matière, a voulu les diaboliser en leur attribuant l’exclusivité et la responsabilité de toutes les bavures de l’intermède du 8 juin 2003.

Il paraît qu’il n’en est rien et que la mort du valeureux feu colonel Mohamed Lemine Ould Ndiayane, que vous avez fait passer par pertes et profits et dont ils se sont toujours défendus, leur a été imputée abusivement. Cette affaire vient donc s’ajouter à d‘autres griefs non moins douloureux et tout aussi mystérieux, qu’on vous reproche par le fait de la protection que vous assuriez à leurs auteurs présumés.

Monsieur le président.

Vous avez sûrement raison de vouloir oublier jusqu’à notre existence. Cela se comprend quand on sait que le Premier Ministre Hartani, que vous avez nommé, pour consacrer les droits politiques de sa communauté, a présenté, sans rechigner, sa démission à votre tombeur, deux jours seulement après le putsch.

A ce moment crucial et décisif de l’histoire du combat égalitaire des Haratines, maitre Sghair Ould M’Bareck, qui fut une figure emblématique du mouvement El Horr, se devait de considérer que cette communauté vous doit les premières nominations ministérielles en son sein. Qu’elle vous doit ses premières fortunes et la formation de ses premiers cadres, non issus de l’ordre tribal séculaire.

Vous avez raison de vouloir oublier jusqu’à notre existence, quand on sait que le Secrétaire Général du PRDS, auquel vous avez tout donné, vous a échangé dès le 5 Août, contre l’ambassade de Bouzreia sur les hauteurs d’Alger, où il attend sa retraite en ruminant ses regrets d’avoir été si léger.

Si, pour faire amende honorable, certains de vos opposants paraphent maintenant les gens de Bagdad et évoquent votre souvenir par la célèbre parabole <<Rahima allahou el Hajjaj ma e’daleh>> adaptée à la rhétorique administrative abbasside, moi je vous dis :

Aag’bak lekh’bit ett’wassatt…oulat’leu vil’winsseu yarbatt…Wa’aftout idriss we’tmarbatt…aag’bak wich’teddou lar’haal…aag’bak willi ma yakh’batt…aag’bak ma yakh’batt mezaal.

Mohamed Saleck Beheit

Source : Le calame

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