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« Nouvelles d’ailleurs de Mint Derwich : Ben voyons… »

 C’est à chaque fois pareil : je prends des vacances (unilatéralement décidées, au grand dam de mon boss) et voilà que tout le monde s’agite pendant que j’observe mes orteils en éventail et que je tiens avec eux une longue discussion dont nous avons le secret, eux et moi.

Il s’en est passé des choses. Franchement, ça devient presque suspect que cet acharnement qu’ont les choses à se manifester quand moi je dors. Si vous croyez que les choses ne sont animées d’aucune vie propre, passez votre chemin, cette chronique n’est pas pour vous. Ni la chroniqueuse qui pond la chronique, de retour forcé, imposé par ces fichues choses qui se sont passées.
Pour résumer, donc : j’étais en vacances et un poète arabisant connu a déclamé, en direct s’il vous plaît à notre TVM rectifiée, des vers qui parlaient, de façon très artistique, c’est à dire un bel exercice matheux où pieds et vers respectaient la doxa ambiante du « hors de la rime point de survie » de Mkhaytir, de la tête de Mkhaytir, du plaisir que la tête de ce même Mkhaytir procurerait audit poète versificateur, de la mort de Mkhaytir, de l’envie de tuer Mkhaytir, de défendre notre Prophète (Saws), de Mkhaytir, encore de Mkhaytir, de refuser de reconnaître une future décision de la Cour Suprême, de vers, encore des vers, des rimes, des envolées, des frissons….

Puis ce furent les marches des défenseurs de notre religion qui, eux aussi ( ça devient une habitude) parlaient de la tête de Mkhaytir, du fait qu’elle serait bien accrochée à leurs murs de tableaux de chasse d’inquisiteurs, de Mkhaytir en long, en large et, surtout, de travers… OK, le courage de la défense auto proclamée de notre Prophète (Saws) ayant certaines limites, il a suffi de quelques grenades lacrymogènes pour voir toute cette foule vertueuse s’envoler de ci de là, ayant décidé que Mkhaytir ne justifiait pas de subir les forces de l’ordre…

Hormis le fait que cette envolée de moineaux était jubilatoire pour qui a vraiment connu les manifs et les affrontements jusqu’au-boutistes, en l’occurrence votre servante qui vous parle du temps de ses 20 ans et de ses bagarres rangées au Quartier Latin quand elle croyait encore qu’affronter les CRS était le signe d’une grande vitalité militante et preuve d’une jeunesse insolente qui pensait refaire le monde, il faut reconnaître la ténacité de ces marcheurs des vendredis, les chauffés à blanc par des imams remontés comme des coucous suisses. Respect.
Puis Mkhaytir de nouveau, le retour du chèque à tuer offert par encore un lyrique qui s’ignore pour qui aimerait envoyer le même Mkhaytir rejoindre ses ancêtres… La tête de Mkhaytir, la tête à Mkhaytir, la mort de Mkhaytir, et blablabla et blablabla…
Puis il y a eu la déclaration tout aussi lyrique que le poème du poète ci dessus, de son petit nom Ould Beniouk, celle du Secrétaire Général de l’Istiqlal, Hamid Chabat, qui nous apprenait que nous étions, avant toute chose, marocains.
Houlala ! Si ça ce n’est pas une déclaration de guerre justifiant mon retour….
J’aurais donc tout entendu : nous sommes les vrais Arabes, nous sommes les vrais musulmans, nous sommes les Meilleurs des Hommes, nous sommes les Vertueux, nous sommes presque des saoudiens ou, tout au moins, membres actifs de l’association des pays du Golfe et consorts, genre de tributaires en mal d’adoption. Il fut un temps où certains de nos politiques allaient faire allégeance à Kadhafi..

Nous voilà donc Marocains. Saoudo-Marocains. Saoudo-Libyo-Marocains. Saoudo-Libyo-Maroco-accessoirement Africains ( pas tout le temps) et héritiers de la plus longue, la plus terrible, la plus sanglante des guerres de décolonisation du continent.
Jolie carte de visite….
Mais qu’est ce qu’ils ont donc tous à vouloir nous rebaptiser ? Déjà qu’être mauritanien ce n’est pas franchement une sinécure ni un don de Dieu ; pensez que certains naissent dans des îles paradisiaques…
Et puis s’ils étaient vraiment venus chez nous, ils verraient bien que nous ne sommes un cadeau pour personne, même pas pour nous.
D’abord nous sommes recouverts aux ¾ de sable. Du sable, encore du sable, des dunes… Dans notre Sud il y a quelques arbres. C’est pour la carte postale. Nous sommes tellement recouverts de sable que dès qu’il tombe 3 gouttes de pluie nous sommes fascinés par ces trucs étranges que l’on appelle des plantes et qui poussent un peu partout. Nous sommes tellement ébahis par ce phénomène, Lekhriv, que nous le chantons, le portons aux nues, qu’il sert de booster à nos libidos fatiguées par tant de sables….
Puis, sur ces sables qui nous recouvrent et dont nous avons pris toutes les couleurs, règnent des chaleurs infernales. Qu’est ce qu’un marocain irait ficher avec ces températures ?
Ensuite, nous sommes les seuls génétiquement adaptés à un délice local, le beurre rance… Vous voyez un Marocain, vivant dans un pays de miel et de douceurs, se régaler de beurre rance ?
Pffuit….
Nous sommes aussi un pays de militaires politiques… Suis pas sûr que le Roi du Maroc apprécierait des militaires qui campent à la présidence…
Nous sommes aussi un pays où la tribu est vivante, animée d’une vie propre, autonome. Et où il y a de la tribu, il n’y a pas de plaisir.
De plus nous sommes un pays où il y a plein de noirs, non pas les noirs clandestins en mal d’aventure européenne, mais de noirs d’ici. De noirs qui plus est, traînent un passif humanitaire mal réglé et qui ont le culot de le clamer…
Ensuite, vous ajoutez les Haratines.
Puis vous saupoudrez d’une vision politique très particulière qui veut qu’aucune grille de lecture politique n’est lisible, que nous sommes un pays de sables mouvants, de frontières floues, de notabilités professionnelles qui ont fait de la politique un terrain de jeu privatif.
Sans oublier nos bizarreries locales : les arrêts de bus où jamais un bus ne s’arrête, nos pondeurs de fatwas vindicatives, nos boutiquiers, race à part, nos femmes ( d’une insolence à défriser un Saoudien ou un Marocain), nos postes frontières, notre drapeau en voie d’être rectifié, notre hymne national dont personne ne connaît les paroles, notre manière singulière de s’approprier l’espace, tant en voiture qu’à pied, nos gazras, nos contre gazras, notre aéroport au milieu de nulle part et vide, notre aversion toute particulière contre l’ennemi de l’Intérieur, celui de l’extérieur et contre les Juifs (aie, ça risque de coincer pour nos amis marocains que notre antisémitisme primaire), surtout contre les juifs, contre les chiites, contre les Français, contre les Américains, contre tous ces kouffars qui ne comprennent rien à rien, ces bons à rien d’athées, de laïcs, ces empêcheurs de manger le couscous en rond, contre la diaspora pervertie, etc etc… Sans oublier que nos lois prévoient des joyeusetés telles que la lapidation, le « coupage » des mains, la mort pour apostasie….
Bref…
Amis Marocains, sœurs et frères, je n’ose vous suggérer de réfléchir à deux fois avant de vouloir nous annexer.
Je reviens de votre beau pays où j’ai été éberluée de voir des affichages immenses célébrant un événement et qui disaient « Faites l’amour , pas des gosses »…. Ici c’est même pas en rêve….
J’ai vu chez vous des cafés où l’on sert de l’alcool. Chez nous, n’y pensez même pas.
J’ai vu des filles voilées et des filles non voilées, sans que cela provoque un think thank hystérique et des fatwas assassines.
Alors, pitié, oubliez nous. Nous sommes mauritaniens. Ce n’est pas donné à tout le monde comme chance.
On vous aime bien mais de là à vouloir devenir sujets du Roi, non merci. Nous sommes sujets de notre Sultan à nous. Cela nous convient. Nous sommes bizarres et cela nous plaît.
Merci quand même pour la pensée charitable et humanitaire mais vous nous voyez dans l’obligation de refuser l’offre. Avec tout notre respect respectable…
On vous aime bien. Mais de loin.
Marocains, hein ?
Et puis quoi encore !!!!

Salut

Mariem mint DERWICH »
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