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Ould Menkouss, L’amertume d’un commis de l’Etat

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Dans Un parcours mouvementé, vie et carrière d’un administrateur civil mauritanien, Yahya Ould Menkouss (Y.O.M), administrateur civil à la retraite, homme politique ayant occupé plusieurs fonctions dans l’administration territoriale et centrale, ministre puis diplomate, esquisse dans un style franc et spontané sa biographie, commençant par son enfance, dans une Mauritanie profonde, aux ressources modestes, mais fière, orgueilleuse et généreuse.

Nous sommes en pleine guerre mondiale (1939-1945) lorsque Y.O.M, jeune adolescent intègre par quelques concours de circonstances « l’école française de Kiffa ». Celle-ci avait  comme directeur l’érudit Mourad Teffahi, de nationalité algérienne, auteur d’un traité de successions musulmanes d’après le rite malékite, traducteur en langue française d’Al Wassit – premier essai historique de la Mauritanie du début du XXème siècle d’Ahmed Lamine Echinguity – et de plusieurs articles monographiques sur la Mauritanie publiés dans les Bulletins de l’IFAN et ses Notes Africaines.

Durant ces années,  Ould Menkouss,  orphelin de père, a dû supporter l’éloignement des siens, notamment  d’une mère qui lui était chère, la vie dure à l’école, la misère, les maladies et la pauvreté qui sévissaient, non seulement dans son fief, mais  également dans tout le pays. Une austérité et un dénuement  sans précédent qui ont poussé, selon l’auteur « certaines familles à élever des chiens pour chasser les visiteurs parce que leurs femmes étaient nues….« .

En 1945, Y.O.M obtenait avec succès son C.E.P. Il avait le choix entre être recruté pour un emploi administratif ou continuer ses études secondaires. Entre le besoin pressant, l’aspiration à la notoriété et poursuivre des études, Y.O.M choisira malgré son âge la dernière option. Une  ambition précoce qui ne le lâchera jamais. Il entreprend un long périple pour rejoindre Rosso, où se trouvait l’unique établissement secondaire du pays. Un voyage éprouvant et amusant à dos de chameau entre Kiffa et Kayes au Mali. Puis, par train, de Kayes à Saint-Louis du Sénégal où l’accueil de ses compatriotes boutiquiers n’était pas des plus chaleureux.

Il continue son calvaire jusqu’à sa destination finale, Rosso, par un petit bateau dénommé le   »Boufler ».  Ce fut sa première expérience  de vie d’adolescent où il découvrira le train, les charrettes, les bateaux, les puces, les sobriquets, l’isolement démoralisant  d’un petit bédouin dans un environnement qui lui est hostile.  Quatre années plus tard, il fait face à une nouvelle épreuve : l’échec au brevet élémentaire. Les difficultés de la vie l’obligent à s’aventurer en Afrique où il bénéficie d’une formation d’infirmier spécialisé en trypanosomiase en Haute-Volta (actuel Burkina Faso). Mais n’ayant pu s’adapter au nouveau milieu, il retourne bredouille chez lui, sans diplôme, ni emploi. Un séjour qui aura duré moins de trois mois.

Passées ces anecdotes, arrive la narration de sa vie d’adulte, un véritable sacrifice qui continue au service de l’Etat parsemé d’embuches. Après avoir suivi une formation d’infirmier d’Etat au Sénégal, il sert comme chef de poste médical dans plusieurs localités du pays. En août 1958, il participe activement à la création de la NAHDA à Kaédi, un mouvement politique qui lutte pour l’indépendance de la Mauritanie hostile au gouvernement de l’autonomie interne du Président Moctar Ould Daddah. Une appartenance qui n’était pas du goût du Pouvoir et qui lui  vaudra  un peu plus tard un an de chômage.  En effet, en se présentant au concours d’enseignant, le ministre de l’Eduction de l’époque le piège en lui demandant de démissionner de son poste d’infirmier avant de postuler au poste d’enseignant. Une fois sa démission acceptée, le même ministre se rétracte et refuse de le recruter !

Engagé en 1959, comme instituteur adjoint, il est affecté à Kankossa. C’est là qu’il décide de s’adresser au Président du Conseil du Gouvernement de la RIM, par lettre, sous couvert de la voie hiérarchique, dans laquelle, il explique la genèse de ses déboires avec l’administration en concluant qu’il se refuse « obstinément de croire que l’injustice soit  la base de l’administration de la République…..« , tout en sollicitant une réparation du préjudice subi. Une requête qui restera sans suite.

Admis sur concours pour une formation d’administrateur en France, il retourne au pays en 1962. Il est intégré comme administrateur civil et affecté comme Secrétaire Général adjoint du Ministère de la Défense.  En 1963, il fait son  entrée au gouvernement comme ministre de l’Information. Une ascension qui ne dure que jusqu’au mois de février 1966, date à laquelle Y.O.M est remercié du Gouvernement sous prétexte qu’il avait une vielle amitié avec Mohamed Ould Cheikh, un ancien ministre de la Défense, suspecté de fomenter un coup d’état et connu pour sa célèbre boutade : « Il faudrait d’abord avoir l’Etat avant le coup ! «   Mohamed Ould Cheikh est aussi l’illustre auteur  de l’ouvrage : L’indépendance….néo-coloniale, Mauritanie, combattre pour l’indépendance et le socialisme, éditions les Six continents, Paris 1974  paru sous le pseudonyme de Hamid El Mauritanyi.

Nommé ambassadeur à Paris, là encore il est relevé quelques temps après de ses fonctions sous un autre faux prétexte et, il est affecté comme Conseiller Technique au Ministère de l’Information dont il fut auparavant le patron. Une mesure contraire aux usages administratifs et plutôt humiliante.

En 1967, Y.O.M  reprend du service comme préfet de Chenguitti où son nom restera gravé dans la mémoire des habitants de ce département pour avoir réglé un litige foncier dans la localité de M’Hairth. Une décision connue sous le nom de Khat Ould Menkouss (ou ligne de Menkouss). Mais il ne fera pas long feu, encore relevé de ses fonctions sous un autre faux prétexte, celui d’avoir signé un manifeste hostile au Pouvoir et favorable à Ahmed Baba Miské et Mohamed Ould Cheikh, deux hommes politiques en disgrâce.  Vexé par une telle décision, Y.O.M s’adressa au ministre de l’Intérieur par un télégramme chiffré  n° 95, en date du 10 aout 1967 dans lequel, il demande les motifs de cette sanction et  conclut son message par ce qui suit : « Bien que désireux de soutenir Ahmed Babe Miské (objet du tract) pour des raisons personnelles d’amitié, je ne suis  guère pour autant solidaire pour la formule politique employée et ne saurais l’accepter. Si tel est le motif, la mise au point nécessaire est ainsi faite. Sinon, je serais heureux si le vrai motif pouvait m’être expliqué. » Aucune suite ne sera donnée à ce message également.

Après quelques mois de traversée des déserts, Y.O.M est appelé à occuper la fonction  peu convoitée de Conseiller Technique du ministre de l’Intérieur. Et pour mieux le « surveiller », il sera affecté en 1968 à Aïoun, un département central chapeauté par un proche du Président. Dans l’exercice de ses fonctions de préfet, Y.O.M fut confronté à « une situation frontalière troublée susceptible d’être à l’origine de graves difficultés avec le Mali, un pays voisin et ami« . Il défendra une position tranchée dans l’affaire Gougui Zemal, une localité mauritanienne frontalière du Mali. Au fait, il s’agit d’un plainte adressée par le chef de la collectivité du village  « pour faire retrouver aux siens leurs champs dont ils auraient été chassés du temps de la colonisation française suite à des bagarres qu’ils eurent avec les habitants du lieu dit Gougui, village considéré alors comme faisant partie de l’ancien Soudan français (actuel Mali)« . Désavoué par ses supérieurs, bien que la suite des événements lui donna raison, il est affecté en 1970 comme préfet central à Néma. En raison de sa rigueur et de sa franchise, il se heurte de nouveau à sa hiérarchie directe et à sa tutelle administrative.

De nouveau, en 1972, Y.O.M est promu Gouverneur du Trarza. Mais la traque continue : blocus contre son administration, correspondances sans suites, avancement au choix réfuté ; suspecté d’avoir pris langue avec les kadihines, de rééditer une  nouvelle affaire  Gougui Zemal sur la frontière sénégalaise par sa position claire sur le village Salsal et l’île de Todd, de saborder la politique du Parti, il sera relevé de son poste.

Après deux années de chômage, et suite à la satisfaction des revendications du mouvement contestataire des Kadihines et leur intégration au Parti Unique, Y.O.M est parachuté Gouverneur de F’derick en pleine guerre du Sahara, puis un an  après,  sur sa demande, Gouverneur d’Aleg au Brakna.

Un tas de misères, de déceptions et frustrations,  auxquelles s’ajoutent la guerre du Sahara et ses dégâts collatéraux, ainsi que l’usure du pouvoir du Père fondateur de la Nation qui a consacré tant d’efforts à la construction de la Mauritanie « contre vents et marées », ont amené un commis de l’Etat à se solidariser avec les militaires, pour renverser en 1978 « un homme qui lui a fait du tort mais qui l’a aussi honoré et soutenu« .

Avec Un parcours mouvementé, vie et carrière d’un administrateur civil mauritanien, Yahya Ould Menkouss livre un récit sincère écrit dans un français facile. La vie d’un serviteur de l’Etat qui, malgré l’amertume, est resté un homme libre tout au long d’un parcours riche et  mouvementé. Signalons, pour finir, qu’il est traduit en arabe par Lemrabott Ould Mohamed El Hacen.

Ahmed Mahmoud Mohamed Ahmedou dit Gemal

Un parcours mouvementé, vie et carrière d’un administrateur civil mauritanien

Par Yahya Ould Menkouss.

Préface de Ahmed Ould Sidi Baba

Éditions lignes de repères

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