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L’impossible unité nationale /Par le colonel (E/R) Oumar Ould Beibacar

Les jalons

La proclamation de la République, à Aleg le 28 novembre 1958,  fut le  résultat d’un engagement consensuel, solennel et sincère entre toutes les communautés, après des débats houleux mais francs et fraternels dans une ambiance bon enfant, dominée par l’émergence du problème identitaire. Les noirs, minoritaires, voulaient lui donner le nom de la République africaine de Mauritanie pour marquer leur différence, les maures, majoritaires, celui de la République arabe de Mauritanie pour imposer leur hégémonie. C’est le président de cette assemblée constituante, le métis Sidel Moktar Ould Yahya Ndiaye, qui, grâce à son sens élevé du devoir national et surtout à son souci de préserver coûte que coûte l’unité nationale, pilier principal de cette nouvelle République, qui avait proposé de la nommer République Islamique de Mauritanie, l’islam étant le ciment de notre unité. Sa proposition avait été votée à l’unanimité par tous les députés dans un contexte pluraliste.

La déclaration de notre  indépendance le 28 novembre 1960 à Nouakchott avait entériné la naissance d’un État bi-ethnique où cohabitent une communauté  arabo-berbère et une communauté  négro-africaine unies par l’histoire, par la géographie, et surtout par une même religion, pour un même destin.

Mais l’adoption par l’assemblée nationale, en mai 1961 de l’amendement constitutionnel, transformant le régime parlementaire plus compatible pour consolider la cohabitation, en régime présidentiel source d’autoritarisme, va remettre en cause ce contrat social, ce pacte solennel, cette solidarité entre musulmans d’origines différentes, qui est le fondement de notre unité nationale et conduira notre pays vers la dictature de la majorité.

 

Cette déloyauté, pour ne pas dire cette trahison de la part de ses compagnons arabo-berbères,  va provoquer la démission de Sidel Moktar Ndiaye président de cette assemblée nationale, dénonçant  ainsi le monolithisme  de la nouvelle République contraire aux objectifs fondamentaux fixés par le congrès d’Aleg, indispensables aux nécessaires équilibres intercommunautaires. Il sera remplacé à la tête de cette institution par Hamoud ould Ahmedou.

 

La concentration des pouvoirs et la politisation de la religion.

La réforme constitutionnelle de janvier 1965 faisant du Parti du Peuple Mauritanien (PPM) le seul parti légal et lui consacrant le monopole  des candidatures sera fatale pour la cohabitation, puisque la minorité négro-mauritanienne n’aura plus le droit à l’expression politique d’envergure, pour manifester sa différence et exiger des réformes consensuelles comme au moment de l’indépendance. Cette concentration des pouvoirs exécutif, parlementaire et politique propre au système majoritaire, est injuste et  confortera le totalitarisme du pouvoir aux mains de la majorité maure où les minorités n’auront plus aucun droit de jouer un rôle positif dans la construction nationale et doivent se contenter des miettes.

 

Auparavant, le premier congrès des juristes musulmans mauritaniens, composé essentiellement de ressortissants des tribus maraboutiques majoritairement d’origine Sanhadja,  organisé du 20 au 27 novembre  1961, six mois après la réforme  constitutionnelle, et à la  veille du premier anniversaire de notre indépendance, par le ministre de la justice et de la législation, avait annoncé certaines recommandations à la fin de ses travaux , dont la plus importante était  l’officialisation de la langue Arabe, exploitant ainsi le caractère islamique de la République pour servir des desseins inavoués. C’est le début de la politisation de notre religion et de l’ingérence des marabouts dans les orientations de l’Etat.

En effet, ces marabouts, que la force de leur foi avait amenés à renoncer librement à leur langue maternelle, avaient adopté la langue du coran et de l’islam dont ils sont devenus les fervents défenseurs, et l’avaient répandue par la force des armes dans tout le Maghreb, et même jusqu’à la péninsule ibérique. Après leur décadence puis leur défaite, ils poursuivirent leur œuvre par des moyens pacifiques. Grâce à leur maitrise de la langue arabe et de la force de leur foi, ils sont devenus les détenteurs du pouvoir spirituel et les nobles protecteurs de notre sainte religion dont ils assurent aujourd’hui encore le rayonnement.

 

Ces tribus maraboutiques avaient opposé une véritable résistance culturelle efficace et intelligente à vocation islamique et universelle, qui s’était manifestée pacifiquement, depuis la pénétration française jusqu’à l’indépendance, et même au-delà, face a la colonisation française, en refusant sa culture et en sauvegardant la culture islamique par la multiplication des mahadras et des bibliothèques.

Face à l’attitude quelque peu réfractaire à l’enseignement colonial de la majorité des arabo-berbères, les français avaient axé leurs efforts sur la composante noire de la Mauritanie plus motivée, qui, au bout du compte, avait été presque la seule  bénéficiaire de cet enseignement français, au point que beaucoup d’intellectuels arabophones considèrent, jusqu’a ce jour, le français comme la langue des négro-mauritaniens.

L’orgueil et surtout l’ignorance des arabo-berbères, les avaient même poussés à refuser d’envoyer leurs enfants à l’école des agriculteurs, créée en 1931 dans le Karakoro pour répondre aux besoins du pays, considérant cette fonction  comme  métier servile normalement dévolu aux basses classes, ratant ainsi l’occasion de former leurs enfants dans ce noble métier très utile pour notre pays. C’est pourquoi cette école avait formé plusieurs promotions composées exclusivement  des candidats négro-mauritaniens.

 

Les maures jaloux

Cette orientation coloniale qui profitait donc plus aux noirs avait abouti au début des années de l’indépendance à la formation de quelques centaines de fonctionnaires francisants,  comprenant des enseignants, des infirmiers, des vétérinaires, des agriculteurs, des commis dans l’administration, des auxiliaires de la justice, des agents des PTT, entre autres,   majoritairement négro-mauritaniens, donnant ainsi plus de 75% des fonctionnaires civils et plus de 80% dans les forces armées et de sécurité, dans un contexte où la fonction publique est l’unique débouché garantissant un avenir meilleur.

 

Cette supériorité des cadres négro-mauritaniens et l’engouement que cette communauté avait pour l’enseignement français, avait suscité la jalousie des jeunes arabo-berbères arabophones issus des tribus maraboutiques, qui se sont sentis sans avenir, empêchés de participer à la construction de leur pays, malgré leur nombre important, uniquement à cause de leur ignorance de la langue française, langue des mécréants, alors qu’ils ont tous les niveaux requis dans la langue arabe, qui est aussi la langue de l’Islam et normalement celle de tous les mauritaniens.

 

C’est ainsi que pour compenser ce retard, certains maures d’obédience nassériste, parmi les compagnons du père de la nation, dont l’un des leaders avait été  célébré les semaines dernières pour son œuvre exaltante d’arabisation, prétendant lutter contre  l’influence grandissante du français qui perpétue, à leurs yeux, la colonisation, ont suscité quelques mesures discriminatoires et arbitraires au niveau de la fonction publique et de l’enseignement, qui sont à l’origine des frustrations des négro-mauritaniens et qui n’ont pas du tout amélioré le système éducatif national.

 

Parmi ces mesures figure la réduction pour ne pas dire l’exclusion des cadres négro-mauritaniens des postes à pourvoir dans l’administration, dans les forces armées et de sécurité, dans le parti unique et dans l’assemblée nationale, remplacés par des arabo-berbères moins compétents. Même les noirs arabisants n’étaient pas traités dans les mêmes conditions que leurs frères maures arabisants, ils étaient recrutés à 10% parmi les enseignants et à 5% parmi les candidats de l’institut des études islamiques de Boutilimit.

 

Au niveau des forces armées et de sécurité où la proportion des noirs dépassait les 80% le 28 novembre 1960, des décisions discriminatoires et arbitraires de révocation abusives et de mise à la retraite par anticipation sans droit à pension, avaient ramené progressivement ces effectifs à 25%, pour faire profiter arbitrairement les tribus guerrières majoritairement d’origine arabe, à plus de 90% illettrés, transformées par la nouvelle République en véritables tigres en papier, juste bons pour les corvées.

De la place pour les marabouts

 

Mais c’est surtout dans l’enseignement secondaire où l’on veut faire de la place pour les tribus maures maraboutiques que l’imposture a été la plus flagrante. C’est ainsi que l’article 10 de la loi 65 026 du 30 janvier 1965 qui handicape sérieusement les négro-mauritaniens et compromet  leur avenir, va constituer  la goutte qui fera déborder le vase. Cet article, qui prend effet à partir du 1er octobre 1965 stipule : « Dans les établissements d’enseignement secondaire, il est donné un enseignement en langue française et un enseignement en langue arabe. Ces deux enseignements sont obligatoires pour tous les élèves inscrits. Des dispositions spéciales peuvent être prises en ce qui concerne les élèves venant de l’étranger. ».

Tous les postes à pourvoir dans le cadre de cette arabisation profiteront aux tribus maraboutiques qui sont à plus de 90 % des lettrés en langue arabe. Cette loi inopportune et injuste, fera de l’année 1966 une année d’agitation, l’élément précurseur est signalé par le père de la Nation dans ses mémoires :« Nous savions que certains cadres francisants noirs- enseignants surtout- avaient profité des grandes vacances pour sensibiliser les élèves de leur ethnie contre l’enseignement de l’arabe et les préparer à faire la grève et à organiser des manifestations dès la rentrée. ».

Ce sont surtout les vacances de Noël qui seront mises à profit par les agitateurs pour déclencher les grèves. C’est ainsi que dès la rentrée des classes, le mardi 4 janvier au lycée de Nouakchott, à l’école normale  et au lycée de Rosso, le mercredi 6 janvier au collège de Kaedi et le lundi 10 janvier au collège d’Aioun El Atrouss, la totalité des élèves noirs se mirent en grève contre la loi de la discorde, pour dénoncer l’arabisation à outrance.

Le 6 janvier, un tract intitulé le manifeste des 19 signé par 19 hauts fonctionnaires, magistrats, ingénieurs, ou instituteurs négro-mauritaniens qui soutient les grévistes est largement diffusé. Ce texte déclarait : « Appuyer les grèves des élèves noirs pour barrer la route à l’arabisation à outrance et exiger l’abrogation des lois promulguées le 30 janvier 1965. Le bilinguisme n’est qu’une supercherie permettant d’écarter les citoyens noirs de toutes les affaires de l’Etat.»  Le père de la Nation accusait dans ses mémoires, des mains étrangères françaises et sénégalaises d’avoir téléguidé ses manifestations.

Le 10 janvier, le chef de l’Etat adressait un message à la nation critiquant avec virulence le manifeste des 19 et annonçant leur suspension de la fonction publique à compter du  début de la grève le 4 janvier et précisant que des poursuites judiciaires seront engagées contre eux. Dans la soirée, le président de l’assemblée et tous les membres du gouvernement originaires de la vallée dans un geste patriotique et courageux,  avaient présenté leur démission au père de la nation qui la refusa. 

Les mesures annoncées solennellement contre les 19 héros  entraîneront l’extension de la grève, dès le 11 janvier, à l’ensemble de la fonction publique noire, ainsi que beaucoup d’agitation dans le milieu ouvrier et chez les étudiants noirs à l’étranger.

 

A propos de cette loi de la discorde, le père de la Nation disait dans une interview à Afrique Magazine en janvier 1999 : « … Les mauritaniens arabophones s’estimaient lésés pendant la colonisation, parce que l’enseignement de leur langue avait été abandonné au profit du français. Nous avions voulu mettre de l’ordre dans tout cela. Et comme toujours, il y a des facteurs de désordre qui interviennent quand on veut mettre de l’ordre… Encore une fois, il n’était pas question de délaisser le français et encore moins les francophones, mais simplement de faire de la place aux autres. ».

(A suivre)

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