https://c2.staticflickr.com/6/5293/5537225811_d3e1279c14_o.jpg

Nouvelles d’ailleurs de Mint Derwich : Faux dialogue

En ces temps tout frétillants de Dialogue v/s Dialogue, je vous propose l’intervention que j’ai faite à Tunis, lors de la quatrième Rencontre euro-maghébine des écrivains, début Mai. Ça s’intitulait « L’Entre paroles »…Dans ce « Dia » (entre) et « Logos » (parole), dans cet « entre-paroles » échange et partage qu’est le dialogue, que devient la parole devenue non-parole, la parole inachevée, la parole qui ne dit pas, la parole devenue monologue, mur, frontières ? Entre le besoin, la nécessité impérieuse, inhérente à l’humain, de la communication, du dialogue avec l’autre, et les contraintes, diverses, les chemins qui biaisent l’échange, où se perd le dialogue ? Comment ce dernier passe-t-il du statut de dialogue à celui de non-dialogue ou de faux dialogue ?

Je ne parle pas du faux dialogue de forme, au théâtre par exemple, figure de style où le narrateur prend à témoin un auditoire dans un « dialogue » devenu monologue.Je ne parle pas, non plus, du monologue de l’écrivain, centré sur une perception qui lui est propre, à un moment précis. Ce faux dialogue devient dialogue,sitôt reçu par les regards des lecteurs. Donc faux dialogue redevenu dialogue, par la magie du regard autre, spectateur et acteur… Ces dialogues-là, restent des dialogues.

D’abord, comment définir le « faux dialogue » ? Il n’est pas aisé de mettre des contours à un « entre-paroles » qui ne serait plus « l’entre » de quoi que ce soit, et qui serait devenu, par la force des choses, un semblant de dialogue.Un dialogue peut-il être faux ? Un dialogue se doit-il de l’être, puisqu’il serait le pendant d’un dialogue supposé vrai ? Miroir contre miroir…Un dialogue qui ne serait plus sens d’ouverture, émission, réception, partage, qui ne serait plus une vérité émise à un moment, reçue par un interlocuteur, une réponse elle-même vérité, qui ne serait plus signe d’empathie, de sympathie, de respect de l’autre, qui ne serait plus qu’une coquille vide, est-il un faux dialogue ?

Je suis femme, musulmane, arabe, berbère, africaine, européenne… Cela fait, de moi, le réceptacle de tant de dialogues autres que dans ce « Moi-l’autre-l’écartelé » de Rodney Saint Eloi, ce Moi qui est tant de choses et rien à la fois, ce Moi intersection de paroles différentes, je ne fais qu’osciller entre dialogue, dialoguisation, faux dialogue et « vrai » dialogue, si tant est que celui-ci ait un sens pour mes racines métisses.Ce premier « faux dialogue » de la parole métissée, de l’appartenance métissée,qui dialogue en moi ? Qui dialogue avec qui ? Être la somme, l’aboutissement de dialogues antérieurs à moi me rend sourde aux dialogues.

Je suis enfermée, première pierre de ce faux dialogue, dans une langue, celle que j’appelle la « langue de moi à moi », la langue Moi et la langue de l’Autre. Cette langue maternelle qui est mienne s’oppose, donc, à la langue paternelle, aussi mienne mais aussi autre. Il est des pays et des cultures où cette revendication d’un dialogue aux autres et à soi, en cette langue maternelle, est d’une facilité déconcertante. Chez moi, ce n’est pas le cas. Je suis d’un pays se revendiquant arabe et dont l’arabe est la langue officielle. Ma langue maternelle, le français, ce français par lequel je pense, est considérée « langue des colons », langue de l’acculturation. Ma mère est donc tuée en sa langue. Je suis donc tuée en elle. Je suis donc l’Autre.

Il fut un temps où le dialogue passait entre ces deux langues, chacune représentant une symbolique, le français pour une élite formée sur les bancs de l’école française, l’arabe pour une autre élite. Les passerelles existaient. Qui dit passerelles dit dialogue. Ce n’était pas encore le temps des identités exacerbées, des identités recherchées. Dans mon pays, cohabitent plusieurs ethnies, plusieurs langues. Cela pourrait porter à penser que les gens dialoguent entre eux, chacun fort de son histoire et de sa mémoire. Il n’en est rien. L’imposition de l’arabe, l’arabisation forcenée a rompu le fragile équilibre entre les composantes nationales. Là où l’arabe était étudié, appris par les populations noires de mon pays, il a presque disparu, emporté par une résistance à l’arabe comme identité imposée. Nous nous parlons mais nous ne dialoguons plus. Voici un exemple de faux dialogue par excellence : je te parle mais est-ce que je te parle ?

Quand la langue se fait fermeture, repli identitaire, elle ne permet plus le partage et l’échange. Elle n’est plus que monologue, nourri à l’aune des rancœurs et des incompréhensions. Une langue, un langage devenue fantasme n’est plus dialogue avec l’Autre. Elle est d’abord monologue. Cela nous mine. Cela nous pèse. Dès lors qu’on charge une langue d’un affect politique, le dialogue meurt car, en déclarant l’arabe seule langue valable et admise, le politique n’est plus que dans le miroir et le rejet. Comment dialoguer, quand la langue de l’Autre signifie, d’abord, force, pouvoir, obligation ? La langue arabe est notre langue mais elle n’est pas comprise par une partie de la population.

S’il n’y a pas traduction, donc dialogue premier, cela tourne parfois au ridicule car certains, s’exprimant en langues dites nationales, ne sont pas compris par leurs interlocuteurs et vice-versa. Situation ubuesque, dangereuse que ce faux dialogue, ce dialogue de sourds entre habitants d’un même pays… Résultat de ce faux dialogue : un non-dialogue identitaire à fleur de peau. Et un pays qui s’enfonce dans les crises d’urticaires identitaires. Cela n’est pas propre à nous. Mais cela est nous. Et nous sommes, de fait, cet « Autre, écartelé ».

Quand la force remplace l’ouverture, le langage devient sens creux…

Une autre forme de ce que j’appelle le faux dialogue : le fameux dialogue dit interculturel, pensé par l’Europe, mis en forme par l’Europe, l’ancienne puissance colonisatrice.Et qui dit dialogue interculturel, dans la pensée européenne, s’est, peu à peu, transformé en dialogue inter-religieux, la religion, l’Islam, étant chose fascinante et « barbare », en même temps. Les événements dramatiques que nous connaissons, depuis des années, ont réduit le dialogue interculturel à un dialogue sur la religion de l’Autre.

Du dialogue au monologue, la peur immobilisant la langue.  Avez-vous remarqué le glissement de sens,ces dernières années : nous sommes passés de l’interculturel et de la nécessité de se parler pour se comprendre et, au moins, s’apprendre, à « dialogue des civilisations ». Comme si une civilisation était une religion, réduite à sa part d’intemporalité. Quand la presse européenne, les politiques ou le citoyen lambda parlent de dialogue des civilisations, ils parlent, d’abord, de religion et de dialogue inter-religieux. L’Europe nous fantasme, nous musulmans. Elle n’a pas tort mais le fantasme reste ce qu’il est : un non-dialogue. Pour anesthésier la peur de l’Autre, la main tendue vers lui, c’est-à-dire, nous, musulmans, il faut, d’abord, un discours à sens unique : je ne te comprends pas ; donc, je ne peux te parler mon langage. Je ne te comprends pas, donc, tu es incompréhensible. Je ne te comprends pas, donc, tu es « terra incognita ». Je ne te comprends pas et je ne comprends pas ta religion, tes peuples, tes manières de voir le Monde, donc, je réaménage ton espace à la hauteur de mes besoins géostratégiques. Je ne te comprends pas, donc, je te remodèle.

Faux dialogue, faux dialogue, qui exacerbe les haines… Ce faux dialogue, entre une Europe repliée sur elle-même, en crise identitaire, rejets et en peurs, et nous, en implosion, recherche d’une identité présupposée perdue, redécoupages régionaux et politiques avec, en filigrane et transcendant les barrières, le fantasme perverti d’un retour au califat des Abbassides (l’imaginaire sanglant de DAESCH), ce faux dialogue reste muraille. Pourtant, je reste persuadée que si l’Europe des Lumières, l’Europe qui a tant fasciné, qui nous a tant fascinés, se meurt, disparaît dans une logique de repli, ses idées et son apport au Monde, c’est à nous, Africains, Arabes sinon de la réinventer, du moins de réinventer les concepts qui ont fait sa grandeur.

Comme nous nous sommes appropriés cette langue française, qu’elle n’appartient plus à la France ni aux français, mais à nous qui l’avons reçue en héritage colonial, nous devons nous réapproprier ses idées, sa grandeur perdue. Non pas en vivant en France ou en Europe, mais en vivant, dans nos pays, en leur recherche.

Nous devons proposer, à l’Europe, notre Siècle des Lumières et l’offrir à cette Europe vieillissante qui n’invente plus rien sur le plan des idées et des idéaux.

Lourde tâche : nous ré-inventer, nous inventer et inventer cette Europe qui ne nous connaît pas et qui nous gère, à distance, selon des fantasmes. S’ils ne peuvent dialoguer, dialoguons, nous ! Forçons-les à entendre et à revenir à l’échange ! En faisant glisser les idéaux du Nord au Sud, puis du Sud au Nord, nous retrouverons, peut-être, le chemin d’un vrai dialogue des cultures. Le dialogue viendra de notre capacité à ranimer et à ré-offrir.

Il y a aussi le faux dialogue politique, très à la mode dans mon pays mais aussi, généralement, en Afrique, ce faux dialogue qui est notre arbre à palabres.Régulièrement, on nous ressort les « assises du dialogue national ». Cela en dit long sur notre non-dialogue et notre incapacité à nous entendre. Je ne parle pas même pas d’échanger… Il faut donc dialoguer entre opposition et pouvoir. Dialogue biaisé car le pouvoir est, de facto, à la table de ce dialogue. Tenant et aboutissant de ce dialogue national, il y a donc tout à gagner. L’opposition suit ou plonge. Donc dialogue tout, sauf national, et faux dialogue par excellence.

D’un faux dialogue entre communautés à un faux dialogue politique, présenté comme la panacée à nos crises politiques et de gouvernance, nous avons perdu le langage autre que celui des besoins primaires : j’ai faim, j’ai soif, etc. C’est le grand enfermement, l’ubuesque dialoguant. L’ubuesque faux dialoguant. Il nous faut nous rendre, à nouveau, maîtres du langage, de la parole offerte, de la parole reçue. Il faut repenser une circulation des dialogues, pour éviter le non-dialogue, en construisant un objet dialogal, un méta discours. Comme disait Braque, « rechercher le commun qui n’est pas le semblable »… Salut.

MariemmintDerwich

Vous pouvez laisser une reponse, ou trackback a partir de votre propre site.

Laisser un commentaire