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Témoin de l’époque « ère des coups d’état militaire en Mauritanie » 9ème épisode : De l’inédit procès de Ouad Naga au coup d’Etat de 2005

Témoin de l’époque « ère des coups d’état militaire en Mauritanie » 9ème épisode : De l’inédit procès de Ouad Naga au coup d’Etat de 2005L’Authentique – L’ex-commandant Saleh Ould Hanana aborde dans cette 9ème partie de son témoignage sur « l’ère des coups d’état militaire en Mauritanie » au micro d’Ahmed Mansour d’Al Jazeera, les péripéties du procès de Ouad Naga et ce qui s’en était suivi en termes de ressentiments sociopolitiques, mais aussi les verdicts prononcés à l’encontre des 195 prévenus, les plaidoiries dont la qualité a forcé l’estime des observateurs, ainsi que les conditions de détention exécrable de Saleh et de ses compagnons, jusqu’à la chute définitive de Ould Taya en 2005. L’émission « Témoin d’une époque » d’Al Jazeera, animée par Ahmed Mansour et qui recueille le témoignage de personnages qui ont marqué l’histoire de leur pays, commence dans sa 9ème épisode avec l’ex-commandant Saleh Ould Hanana, par le procès de Ouad Naga.

Tout dans ce procès semble inédit pour le journaliste d’Al Jazeera habitué à la dureté des jugements d’auteurs de coups d’état dans le monde arabe. Il relève que le président de la Cour, Mohamed El Hadi a pris le temps d’écouter les 195 prévenus poursuivis dans le cadre de l’embryon du coup d’état de 2004. Il note aussi que le jugement s’est transformé en procès contre le régime de Ould Taya.

Outre les militaires, trois hommes politiques étaient sur le banc des accusés, dont l’ex-Chef de l’Etat, Mohamed Khouna Ould Haïdalla qui avait dénoncé lors de sa défense devant la cour, les exactions contre les Ulémas, les femmes et les franges les plus faibles de la population, ainsi que la hausse des prix.

A l’indignation d’Ahmed Mansour qui se demandait si, dans un pays connu pour ses traditions coutumières et islamiques, des exactions contre les Ulémas et les femmes étaient tolérées, Salah répondit qu’avec l’avènement de Ould Taya, d’autres pratiques nouvelles avaient surgi.

Des pratiques selon lui, jusque-là méconnues par la société mauritanienne, dont surtout la violence contre les femmes. Selon lui, le putsch manqué de 2003 avait complètement déboussolé et désarçonné le régime, le poussant à perdre la raison jusqu’à torturer des femmes pour atteindre les auteurs de la tentative de coup d’état.

Un phénomène tout à fait étrange et inédit, dira-t-il en substance, dans une société aussi conservatrice que la société mauritanienne. Des tribus commençaient même, selon lui, à être prises pour cibles, précisant que « cela a été dénoncé et condamné par l’ensemble de la classe sociale et politique, car il était inconcevable dans une société aussi tribale que la nôtre que toute une tribu soit punie à cause des agissements de quelques uns de ses membres ».

Saleh de rappeler que même l’érudit Mohamed Hacen Oud Deddew, qui est une référence religieuse aussi bien en Mauritanie que dans le monde arabo-musulman, a été arrêté sans la moindre preuve, accusé de terrorisme et jeté en prison, en compagnie de certains Ulémas.

La descente dans les valeurs morales ira encore plus loin lorsque, souligne-t-il, le ministre des Affaires Islamiques de l’époque osa menacer de transformer certaines mosquées en boulangeries, alors que se poursuivaient les assauts lancés contre quelques lieux de culte.

A l’ahurissement d’Ahmed Ould Mansour, Saleh Hanana acquiesça : « oui, cela s’est passé ici en Mauritanie, le pays du savoir islamique et celui des Ulémas, où la population est à cent pour cent musulmane ».

C’est ce niveau de déchéance morale et religieuse qui expliquera, selon Saleh Hanana, la popularité spontanée et sincère dont jouissaient les auteurs du coup d’état manqué du 8 juin 2003. « Parce que tous les Mauritaniens se sentaient blessés » dira-t-il.

Le Procès de Ouad Naga

Ahmed Mansour s’est toutefois étonné que ce soit Ould Haïdalla qui dénonce les exactions et les tortures, alors que sous son règne, les injustices, les exactions et les tortures avaient atteint le summum. « Lorsque les gens distribuent les injustices et les exactions, tout va bien, mais dès que ce sont eux qui en sont victimes, ils commencent à crier » note Ould Mansour.

Saleh tentera de défendre Ould Haïdalla en voulant tout rejeter sur son entourage, soulignant qu’il connaît assez bien le personnage, sa piété, sa magnanimité pour qu’il puisse croire qu’il était au courant de ce qui se passait, même si sur le plan juridique et moral, il était responsable.

Une défense qui sembla avoir irrité Ahmed Mansour qui lui demanda si c’était là l’esprit de pardon des Mauritaniens qui consiste à assurer l’impunité à des bourreaux, quitte à ce qu’ils poursuivent leurs œuvres ou que d’autres les dépassent en horreurs.

Ahmed Mansour de rappeler par la suite à Saleh Ould Hanana que lors de sa première comparution devant le tribunal de Ouad Naga le 2 janvier 2005, le parquet l’avait accusé directement du meurtre de l’ancien chef d’état-major des armées, le défunt colonel Mohamed Lemine NDiayane.

Et Salah de rectifier : « c’est moi qui ait posé le cas de Ould NDiayane, car je tenais absolument à ce que les responsabilités soient définis, même si la cour ne voulait même pas évoquer au cours de ces audiences ce qui s’était passé en 2003 ».

Ce qu’Ahmed Mansour confirmera. Il a été frappé selon lui, alors qu’il parcourait le volumineux dossier du procès de Ouad Naga de constater que le procès tel que diligenté par la cour avait fait l’Omerta sur le putsch manqué du 8 juin 2003, malgré le fait qu’il a été planifié et exécuté, faisant plusieurs morts, alors que le tribunal ne jugeait les prévenus que sur le seul cas de l’embryon de coup d’état qui se préparait en 2004.

Saleh de répéter « c’est pourquoi j’ai tenu à soulever le cas de Ould NDiayane lorsque j’ai vu que la cour ne voulait pas en parler ». Ahmed Mansour de souligner « et c’est là où le parquet a surgi pour t’accuser du meurtre de l’ex-chef d’état-major ». Selon Saleh, l’accusation de la cour n’était pas tacite, car le parquet cherchait avant tout à blanchir le régime par rapport à ce crime.

Répondant à une question du journaliste sur la personnalité de Ould NDiayane, Saleh dit l’avoir côtoyé lorsque Ould NDiayane assurait la direction de l’EMIA (école militaire inter-armes) d’Atar, et que lui-même y servait comme instructeur.

Il le dépeint comme un homme pieux, juste, modéré et modeste, de bon commerce, surtout avec les officiers subalternes qui travaillaient sous ses ordres. Selon lui, Ould NDiayane était apprécié par tout le monde, et que les auteurs du coup manqué de 2003 le prédestinaient à de charges importantes à l’issue de la transition qu’ils comptaient mettre en place en concertation avec la classe politique si leur tentative avait réussi.

Ahmed Mansour revient au procès de Ouad Naga et rappela que le 5 janvier 2005, aux termes de deux jours de réquisitoire, le Procureur général, Ahmed Ould Moulaye, avait requis la peine de mort contre 17 prévenus, dont en tête de liste Salah Ould Hanana, Abderrahmane Ould Mini, Moustapha Limame Chavii, et neuf autres par contumace dont Mohamed Ould Cheikhna. « Comment Saleh Ould Hanana avait accueilli ce réquisitoire ? » demanda Ahmed Mansour.

Selon Saleh, lui et ses camarades s’attendaient à tous les scénarii, même à l’exécution capitale, ce qui fait que psychologiquement ils étaient préparés. C’était plutôt la rue mauritanienne et surtout les familles des détenus qui avaient reçu le réquisitoire du parquet avec un grand choc émotionnel dira-t-il.

Déjà, l’atmosphère dans la salle d’audience, telle que décrit dans les chroniques journalistiques, parlaient de tension, de cris d’hystérie et de colère, mais aussi des pleurs. Pour Ahmed Mansour, l’exécution capitale contre les auteurs de coups d’état manqués en Mauritanie était récurrente, et il rappela celle qui avait eu lieu sous Haidalla après le 16 mars 1981, et celle qui avait aussi eu lieu sous Ould Taya, notamment contre quatre officiers négro-africains.

Et Ahmed Mansour de demander à Salah, si lui et ses camarades avaient pensé à l’éventualité d’une élimination physique, avant même l’exécution de la sentence. Pour Salah, tout était possible, car la fin du procès et les conditions de détention atroces qu’ils ont subies l’y prédisposaient.

Ahmed Mansour de noter qu’après le réquisitoire du parquet, le juge avait donné la parole à la défense des détenus et aux détenus eux-mêmes pour plaider et se défendre. Il déclara avoir été particulièrement frappé par le courage des prévenus, la qualité savante et littéraire des plaidoiries, se disant étonnés de constater comme fait inédit rare dans ce genre d’affaires, que les accusés déclament avec autant de courage et d’orgueil leur action.

Une vingtaine d’avocats parmi les meilleurs au sein du barreau mauritanien avait pris la défense des détenus, souligne Salah, dont notamment Mohamed Salem Ould Bouhoubeiny, Hamahoullah Ould Regad, Mohamed Ahmed Miské, Ould Ichidou, Ould Ebetty, et la liste est longue. « Chose singulière et dont je voudrais parler, dira-t-il, il y a trois avocats, Ould Ahmed Miské, Fatimata MBaye et Ould Regad, qui ont refusé de prendre le moindre émolument auprès des familles des détenus, malgré le fait que le procès a duré plus de deux mois, 73 jours plus précisément ».

Ahmed Mansour a invité pour l’occation, les spécialistes du droit et des grandes assises judiciaires de se pencher sur le procès de Ouad Naga car selon lui, il est exceptionnel à tout point de vue, aussi bien sur la composition inédite de la cour, moitié civil et moitié militaire, la qualité des plaidoiries des avocats et des prévenus.

Il a dit avoir parcouru avec passion les documents du procès. Il dit aussi avoir noté la présence de l’ex-commandant Ould Vall, dont le rôle dans l’échec du coup d’état du 8 juin 2003 avait soulevé de forts soupçons de compromission. Finalement, note-t-il, il a subi les mêmes préjudices que ses camarades, ce qui le blanchit ainsi de toutes les mauvaises insinuations.

Ahmed Mansour a aussi relevé le passage du capitaine Habib Ould Mohamed qui a dénoncé un fait inédit dans les annales de l’armée. Le fait que les interrogatoires d’officiers de l’armée soient menés par la police. Ce qui est, selon lui, contraire à toutes les traditions et lois militaires dans le monde. « En Mauritanie aussi » note Salah Ould Hanana, mais tout cela relève selon lui de l’effet désarçonnant que le putsch de 2003 avait créé au sein du régime et de ses institutions.

Le commandant Ould Waer a dénoncé, dira Ould Mansour, les tortures qu’il avait subies aux mains de la gendarmerie au point d’avoir perdu son œil gauche sous les interrogatoires musclés. Et Salah de confirmer les atrocités qu’il avait subi lui et ses camarades. « Sa femme a été même arrêtée alors qu’elle était enceinte et elle a accouché en détention » souligne-t-il. Pour Saleh, le pays était au bord de l’explosion sociale et de la guerre civile.

Parmi les plaidoiries des accusés, un aurait particulièrement frappé les esprits par la beauté de sa composition littéraire mais surtout par la description détaillée des tortures et autres horreurs subies par les détenus, souligne Ahmed Mansour. Il s’agit de celui de SidAhmed Hreimou. Ce dernier y décrit avec détail les différentes formes de tortures qui étaient pratiquées à l’école de police.

Ahmed Mansour y relèvera une grande similitude avec celles exercées sur les Palestiniens dans les prisons israéliennes, mais aussi sur les détenus au Maroc, en Egypte et dans d’autres pays arabes. « Comme si tous ces régimes avaient appris auprès du même Satan dans l’art de la torture » dira-t-il.

Pour Salah Ould Hanana, plusieurs officiers des services de sécurité mauritaniens ont suivi des stages de formation en Israël durant cette période ». Pour Ahmed Mansour, il y a même des écoles de formation de tortionnaires, notamment dans les pays de l’Est, comme en Roumanie.

Saleh dira que si dans le monde occidental, on pratique une torture moderne et civilisée qui ne touche pas à l’intégrité physique, ici en Mauritanie, on pratiquait une torture sauvage proche de la boucherie et nul ne se souciait des conséquences physiques. Il dit qu’il y a même eu mort d’hommes sous la torture, citant les prisonniers nasséristes et baathises qui ont perdu certains des leurs sous la torture, mais aussi les négro-africains qui eux ont perdu beaucoup plus de personnes.

Revenant sur la plaidoirie de Ould Hreimou, Ahmed Mansour dira que la cour a tenté à plusieurs reprises de l’interrompre en vain, soulignant que cette mémorable défense a eu des échos. Abderrahmane Ould Mini également avait présenté une brillante plaidoirie sur la corruption au sein de l’armée, dénonçant le génocide des négro-africains.

Enfin, il a demandé à la cour de libérer tous les soldats du Bataillon des Blindés, soulignant qu’il ne s’agit que de soldats sous ses ordres et qu’il est seul responsable. Cette plaidoirie par son honnêteté et son courage, a aussi frappé l’opinion, et surtout le journaliste d’Al Jazeera.

Le verdict

Le 3 février 2005 est une date que tout le monde attendait. C’était le jour où la cour devait livrer son verdict. Encore une fois, Saleh dira que lui et ses camarades s’attendaient à tout. Mais, dira-t-il, il parviendra à partir de sa cellule isolée, à faire publier un communiqué, sorte de testament à l’endroit du peuple mauritanien, notamment sa jeunesse pour que le flambeau allumé par les « Cavaliers du Changement » ne s’éteigne pas.

Pourtant, Salah dit avoir été convaincu que même si la cour les condamnait à mort, la sentence n’allait jamais être exécutée, parce que le contexte de la Mauritanie des années 2000 n’était pas le même que celui des années 80.

Il y avait aussi des menaces de vendetta à relent tribal, les jeunes de sa tribu ayant clairement fait savoir que pour chaque membre des « Cavaliers du Changement » exécuté, dix membres de la tribu du président Ould Taya seront tués.

Mieux, un grand notable de la tribu des Oulad Naçer, à laquelle appartiennent Salah et la majorité des prévenus, Ould Mohamed Laghdaf, serait parti voir le frère de Ould Taya pour lui dire ouvertement que si un seul des officiers détenus était exécuté, le pays allait entrer dans une spirale de troubles et de violences inimaginables. Il y avait, à cette pression tribale, la pression de la communauté internationale et de la rue mauritanienne.

Pour desserrer l’étau, le régime fit libérer une centaine de prisonniers islamistes. Le 3 février 2005, la sentence tombe. Saleh Ould Hanana et trois de ses camarades, sont condamnés à perpétuité, les autres verdicts vont de 3 à 15 ans de prison. La tension sociale baissa du coup, car il n’était plus question de peine capitale.

Le combat s’était cependant poursuivi, notamment avec l’association des familles des détenus présidée par Vatimetou Mint Taleb. Mais la condition des condamnés avait conservé sa dureté. Saleh Ould Hanana dira avoir été maintenu au fer, les deux poignets reliés à ses pieds par une chaîne, dans une cellule de 2 mètres sur 2.

Le 25 février 2005, les détenus entament une grève de la faim pour dénoncer leurs conditions de détention. Elle durera 20 jours. Le régime cède et allégea les conditions de détention, notamment les visites. Il permit l’entrée de repas de l’extérieur, les radios, les livres et les journaux, ainsi que l’accès des journalistes aux détenus. Mais la tension sociale restait surchauffée.

Le 3 août 2005, Ould Taya se rend en Arabie Saoudite pour assister aux funérailles du Roi Fahd. Sur son chemin de retour, il apprend qu’un coup d’état l’avait renversé. Ce coup a été fomenté par les colonels Ely Ould Mohamed Vall, Mohamed Ould Abdel Aziz et Ould Ghazwani. Saleh dit qu’au moment du coup d’état, il dormait.

Il avait entendu des coups de feu et demanda au garde qui était sur le toit de sa cellule, ce qui se passait. Et c’est ce dernier qui lui aurait appris qu’il y avait un coup d’état. Le reste, il dit l’avoir appris sur son poste radio à travers Radio France internationale. Saleh dit avoir été toujours sûr qu’un coup d’état surviendra tôt ou tard tellement la situation nationale était devenue intenable.

L’occasion pour Ahmed Mansour de dire que finalement, les auteurs de ce nouveau coup d’état ont réussi là où lui Saleh et ses amis avaient échoué, parce qu’il s’agit juste d’une révolution de palais menés par des officiers au sommet de la hiérarchie.

Saleh dira qu’on ne parle de coup d’état que lorsqu’il vient de la base, et non du sommet de la pyramide, dans ce dernier cas, il ne s’agit que d’un réaménagement interne, d’autant plus dira-t-il que Mohamed Abdel Aziz détenait toute la puissance de feu du pays, le Bataillon présidentiel auquel a été rattaché le Bataillon des blindés. « Ces deux corps détiennent à eux seuls la toute la puissance de feu du pays face au reste de l’armée qui était désarmé » ajoute-t-il.

« Ould Taya dévia son avion et se posa à Niamey au Niger » commente Ahmed Mansour. Il est dans une situation d’hystérie, faisant passer des communiqués pour retrouver son fauteuil perdu et enchaînant les interviews sur BBC puis sur RFI. Selon lui, il ne s’attendait pas à ce que ses proches et amis lui fassent ce coup alors qu’il pensait s’être débarrassé de ses ennemis.

Il dira aussi qu’ils l’ont trahi au moment où la Mauritanie vit son âge d’or. « C’est toujours comme ça avec les dictateurs, ils sont toujours aveuglés par rapport à la réalité » commenta Saleh Hanana. Prochaine édition, sur la transition militaire à l’ombre de la nouvelle junte, le Comité militaire pour la justice et la démocratie (CMJD).

JOB
Source : L’Authentique (Mauritanie)

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