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Usines de farine de poisson à Nouadhibou : Danger sur la ville

En quelques années, une terrible menace s’est abattue sur Nouadhibou. Décrétée zone franche, appelée à recevoir des investisseurs du Monde entier, la ville se devait d’offrir un visage radieux. Or, c’est tout le contraire qui se produit : chaque jour que Dieu fait, une quarantaine d’usines de farine de poisson  polluent terre, air et mer d’une presqu’ile désormais invivable. « Odeurs incommodantes, nuisances sonores et rejet d’effluents », c’est en ces termes qu’une mission conjointe de plusieurs services de l’Etat qualifiait, en 2014, les impacts environnementaux de ces usines. Pourtant personne n’a encore levé le petit doigt. Ni la zone franche, dont le président reconnait qu’il n’arrive pas à faire plier les usines pour qu’elles respectent leurs cahiers des charges, ni la wilaya, ni le ministère des Pêches, encore moins le grand absent qu’est le ministère de l’Environnement.

Dans les mosquées, les réunions publiques et privées, on ne parle plus que de ça. La pollution a atteint un tel degré qu’il n’est désormais plus possible de se taire. Alors qu’ailleurs dans le vaste Monde, ce genre d’installations est toujours implanté en dehors des agglomérations et respecte, scrupuleusement, les normes sanitaires et environnementales, à Nouadhibou, ces usines ont, toutes, pignon sur rue et côtoient souvent les habitations. Un opérateur honnête (ça existe) reconnaît, en privé, qu’il a investi et gagne beaucoup d’argent, dans son usine, mais qu’il n’a jamais connu une activité aussi polluante. Le vent – il y en a presque toujours à Nouadhibou – charrie pestilences et farinettes, particules microscopiques hautement cancérigènes. Le reste des déchets est rejeté directement dans la mer, sans aucun traitement. A ce rythme, reconnaît un spécialiste, la baie de Nouadhibou sera, dans un an ou deux, tout au plus, au top mondial des plus polluées. A proximité des usines, la mer commence déjà à changer de couleur. Quoiqu’il ait été, systématiquement, « rappelé, aux usiniers de farine », signale le rapport de la mission étatique susdite, « qu’ils doivent se conformer, strictement, aux dispositions du décret 2012-072 du 12 mars 2012 et de son arrêté d’application du 4 Juin 2012, portant réglementation des règles sanitaires applicables aux sous-produits de pêche et produits dérivés non-destinés à la consommation humaine, ainsi qu’au décret relatif  aux études d’impact environnemental », les auteurs ne précisent cependant pas par qui ont été rappelées ces dispositions ni pourquoi des mesures coercitives n’ont jamais été prises à l’encontre des contrevenants. « La majorité des usines n’ont pas de manuel HACCP ni de responsable d’hygiène et de qualité, ce qui augmente les risques sanitaires liés  leurs produits », se contente d’écrire la mission. Tout est dit.

Pour ne pas se faire prendre la main dans le sac, les usines se donnent le mot d’ordre de fermer, lorsque le président de la République s’annonce à Nouadhibou ou qu’une mission de contrôle pointe le nez. Comme ce fut le cas avec celle-ci, tombée (volontairement ?) dans le panneau, notant, dans son rapport, que, « durant les visites, chaque usine  a prétendu détenir un système de traitement des fumées et des eaux usées, qu’ils ont, même, présenté à la mission. Cependant, les usines étaient à l’arrêt, pendant la visite [sic !] et il était donc impossible d’apprécier l’efficacité de ces systèmes ».

Ressource surexploitée

Le danger ne se situe pas, seulement, sur les plans sanitaire et environnemental. Le rapport indique que les quantités transformées en farine sont passées de 80 520  tonnes, en 2010, à 307 495 tonnes, en 2013. Sur cette base, les potentialités de captures de poissons entiers frais vont varier de 286 004 tonnes, pour les 18 unités actuellement opérationnelles [en 2014, NDLR], à 460 785 tonnes, pour les 29 usines agréées, en cours d’agrément ou d’installation. La capacité nominale pour ces 29 usines […] est estimée à 8 500 tonnes par jour ». La production de farine a ainsi augmenté de  433 %, entre 2010 et 2013, passant de  15 000 à 65 000 tonnes.  Quand on sait qu’il faut brûler cinq tonnes de poisson frais, pour obtenir une tonne de farine, on mesure le danger que font peser ces usines sur les ressources halieutiques. Surtout que les déchets ne représentent que 7% des produits transformés. 93% de poissons frais passent ainsi à la trappe, au moment où, au Maroc voisin, les usiniers ne sont autorisés à traiter que 6% de poisson frais. Le reste devant être obligatoirement des déchets. Ce dont s’offusque la mission : « Il n’est pas acceptable que du poisson propre à la consommation humaine soit transformé en farine et huile, pour les poissons d’aquaculture, sans véritable création d’emplois ni impact tant soit peu significatif sur les recettes de l’Etat ».

D’où ce jugement sans appel : « La farine et l’huile de poisson ne sont pas une valorisation mais une dévalorisation, en tant que mode d’allocation de la ressource, aussi bien au plan économique que social, avec une très faible densité d’emplois rétribués et moins d’apports en devises et recettes pour l’Etat ». La mission ne croit certainement pas si bien dire. Si l’on part du postulat qu’une tonne de farine coûte entre 1 100 et 1 200 dollars sur le marché international, pourquoi ne pas congeler les cinq tonnes de poissons frais nécessaires à sa production, les vendre à 800 dollars l’unité et gagner ainsi plus d’argent ? « Dans l’absolu, ce raisonnement tient bien », reconnaît un expert, « mais mettre en place une usine de congélation nécessite un investissement lourd et une abondante main d’œuvre qualifiée, alors qu’une usine de farine peut être mise sur pied avec 300 000 dollars et n’employer qu’une dizaine de personnes ».

 

Fraudeurs

« Cerise » sur le gâteau, les usiniers sont devenus les champions de la fraude fiscale. Selon le rapport de la mission, « le montant cumulé des droits d’accès, taxes versées à l’Etat et masse salariale atteint, en 2013, moins de 3% des 12.8 milliards de chiffre d’affaires. Cette proportion est restée à peu près constante depuis 2010. 97% du chiffre d’affaires reviennent donc aux opérateurs, ce qui explique cette ruée vers les usines de farine et d’huile de poisson ». Et de recommander, fort de ce constat, « de procéder à un réajustement significatif du droit d’accès à la ressource et à la liquidation systématique de l’IMF, au niveau de la douane, au fur et à mesure des expéditions, au lieu d’attendre les bilans de fin d’année, peu fiables pour des entreprises dont seules six ou sept sont enregistrées à Nouadhibou ».

Pour avoir une meilleure idée de la situation financière des usines, la mission leur a demandé de lui fournir leurs comptes d’exploitation. Une seule a communiqué ses résultats financiers de 2010 à 2013. Il en ressort un excédent brut d’exploitation de 172 millions d’ouguiyas par an. « Cette rentabilité, fortement attrayante, devrait être corrigée », suggère le rapport, « par un prélèvement conséquent des droits et taxes et par des obligations chiffrées d’emploi de mauritaniens ». Partant de la faible contribution de cette sous-filière à l’économie nationale, la mission propose que « les usines de farine de poisson, en tant que mode d’exploitation, payent le même droit d’accès que les licences conventionnelles. Ce niveau, voisin de 26% du chiffre d’affaires, doit être prélevé, par l’Etat, sous forme de droit d’accès ou de taxe à l’exportation ».

La politique des quotas de pêche, mise en place, par le ministère, à partir de cette année, devrait aider à atténuer le problème, en ne concédant pas, aux usines, autant de poissons qu’elles le désirent. Mais le mal est assez profond. Les usines ont leurs propres réseaux de ravitaillement et, derrière elles, un lobby puissant qui leur permet de polluer impunément, frauder le fisc et ne pas être inquiétées. Jusqu’à quand ?

Ahmed Ould Cheikh

Envoyé spécial

Le Calame

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