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Dr Mariella Villasante : Chronique politique Mauritanie, Décembre 2015 (4), Crise économique, pauvreté, tension sociale..

Dr Mariella Villasante : Chronique politique Mauritanie, Décembre 2015 (3), Crise économique, pauvreté, tension sociale..Rapport du Groupe de travail sur l’examen périodique universel portant sur la Mauritanie, Conseil des droits humains de l’ONU, Genève, 2-13 novembre 2015

• Lors de la 10e séance, tenue le 6 novembre 2015, le groupe de travail a adopté le rapport concernant la Mauritanie. Il a été présenté à Nouakchott le 10 décembre, jour international des droits humains, et j’ai eu la chance d’y assister. Les exposés ont été présentés par les membres du gouvernement et l’assistance était composée des représentants des associations de la société civile. Un problème de langue a rendu difficile le suivi de la première partie des présentations car elles étaient faites en arabe, alors qu’au moins la moitié de la salle ne comprenait pas cette langue. Il n’y eut pas de traduction simultanée et la version française fut présentée près d’une heure plus tard. Je note ici les points les plus importants.

(1)     La délégation de Mauritanie a souligné l’engagement du président en faveur des droits humains, confirmé par la révision de la Constitution en 2012 pour réaffirmer la diversité culturelle et linguistique du pays, l’assimilation de l’esclavage et de la torture à des crimes contre l’humanité et la création d’une Commission nationale des droits de l’homme.

(2)     La lutte contre les séquelles de l’esclavage et la traite de personnes sont une priorité pour la Mauritanie, et une nouvelle loi criminalisant ces délits a été adoptée en août 2015.

(3)     Il en va de même des droits de la femme, de la protection des enfants, de l’éducation, de la lutte contre la corruption et de la lutte contre la pauvreté.

(4)     Cependant, la délégation a reconnu que le pays manque de ressources pour assurer aux citoyens la pleine jouissance de leurs droits économiques et sociaux.

En dehors des félicitations, les commentaires des délégations internationales portaient sur les problèmes de discrimination raciale (Sierra Léone), discrimination de l’ethnie (sic) des Haratines (Costa Rica), la persistance de l’esclavage (Suisse, États-Unis, Chili, Chypre), le manque de protection étatique des organisations anti-esclavagistes (États-Unis).

Or, la délégation a déclaré « qu’il n’existait pas de discrimination à l’égard de la communauté Haratin, et que toutes les communautés vivaient en harmonie depuis de siècles et concouraient au développement du pays » [point 103]. De toute évidence, cette perspective est loin de la réalité, et elle réitère le déni de réalité et le négationnisme adopté comme mode ordinaire d’interprétation des faits sociaux dans le pays.

En ce qui concerne la question du retour des 24 000 à 26 000 refugiés au Sénégal, la délégation a affirmé qu’elle « était définitivement réglée » [point 98] ; une autre contrevérité flagrante lorsqu’on sait que les exclusions et les discriminations des refugiés continuent jusqu’à présent.

Les conclusions et les recommandations sont divisées en trois sections, celles qui bénéficient du soutien de la Mauritanie [dont la protection des enfants et des femmes contre la violence domestique et les mutilations féminines], celles qui sont déjà mises en œuvre [dont le mandat donné à l’agence Tadamoun d’identifier les actes d’esclavage et proposer des programmes anti-esclavagistes] et enfin celles qui sont rejetées. Il faut souligner que sur un total de 63 points, la majorité (points 24 à 51, 61 et 62) a concerné la question de l’esclavage et la situation d’exclusion des hrâtin. La délégation mauritanienne a rejetée 58 recommandations de la communauté internationale, en particulier les points suivants [liste non exhaustive] :

— La ratification du Protocole facultatif se rapportant au pacte international relatif aux droits civils et politiques visant à l’abolition de la peine de mort (Belgique, Monténégro, Uruguay, Norvège, Slovaquie, Portugal, Australie). Transformer les peines de mort en peines d’emprisonnement, et/ou établir un moratoire de jure en vue d’abolir la peine de mort (Belgique, Suède, Togo, Mexique, Panama, Suisse, Namibie, France, Espagne, Italie, Chili) [18 pays].

— Accepter la compétence du Comité contre la torture de mener des enquêtes officielles [Espagne]. Les allégations de torture doivent être examinées de manière indépendante

— Adhérer au Statut de Rome sur la création de la Cour pénale internationale [7 pays].

— Retirer le crime d’apostasie de la législation [Pologne, Belgique, Canada].

— Inviter le Rapporteur spécial sur les exécutions extrajudiciaires [Uruguay].

— Coopérer avec le Bureau du Haut-Commissariat aux droits de l’homme en Mauritanie et avec la société civile afin de mener une étude sur la nature, la fréquence et les conséquences de l’esclavage, et assurer une collecte systématique de données ventilées pour mesurer les progrès réalisés dans l’application des lois et des politiques visant à l’éradication des pratiques esclavagiste et discriminatoires (Canada). Identifier et libérer les personnes réduites en esclavage, mettre fin à la discrimination fondée sur la caste ou l’ethnie, et recueillir des données détaillées pour faciliter l’éradication de l’esclavage (Royaume-Uni).

Abolir le système des castes qui continue de promouvoir l’esclavage de facto par la servitude domestique ou le travail forcé (Ouganda).

— Libérer de prison les défenseurs des droits de l’homme (Allemagne, Irlande).

Protéger la liberté d’expression de la société civile, dont les journalistes et les défenseurs des droits humains (Belgique).

— Poursuivre des mesures pour rétablir les droits des anciens refugiés rapatriés du Sénégal et du Mali et permettre le retour de ceux qui restent dans ces pays (France). Rapatrier et fournir des documents de citoyenneté aux personnes expulsées entre 1989-1991 (Brésil).

On apprécie de manière très claire et cohérente les points sensibles, tous reliés aux droits des groupes serviles et aux droits civiques, qui restent bloqués par le gouvernement mauritanien. La réalisation d’une enquête approfondie sur la situation des groupes et des personnes soumises aux diverses formes de dépendance semble urgente, et on se demande comment un État peut adopter une loi très précise sur l’esclavage sans avoir la moindre information chiffrée, ni la moindre analyse fondée sur la récolte de données de base.

Journée internationale des droits de l’homme, Hôtel Mauricentre, Nouakchott [©Villasante 2015]

Politique interne : « tribalitude », absence d’alternatives sociales,
et violences urbaines en augmentation

Comme chaque année, et comme tous les présidents, le président Aziz a visité plusieurs régions du pays en 2015, ce qui a suscité, comme d’habitude, l’actualisation politicienne des sentiments de solidarité entre les groupes de parenté restreints et élargis, que nous avons nommé « tribalitude ». Ces visites réactivent de manière puissante les liens factionnels entre les divers groupes unis par la parenté [qaba’il, sg. qabila), couramment nommés « tribus », et entre les diverses communautés mauritaniennes. C’est probablement l’acte rituel étatique le plus important pour affirmer l’adhésion et la soumission au pouvoir politique en place incarné dans la figure du président et de ses alliés proches[1].

• En mars, le président s’est rendu à Néma (Hodh Chargui) pendant cinq jours (du 16 au 23 mars), et a continué sa visite dans le Hodh Gharbi[2]. Des chantiers en cours ont été visités, mais cette année il n’y a pas eu de meetings devant les populations, et aucune soirée artistique n’a pas été organisée non plus. Cependant, les hommes d’affaires, les cadres (comprendre francophones), et autres notables de ces régions du sharg (Est) mauritanien se sont déplacés pour accueillir le président. Lors de son passage à Oualata, aucun chantier n’a été visité car rien n’est en cours dans cette ancienne ville caravanière oubliée et abandonnée à son sort, malgré le fait qu’elle était choisie comme le lieu de célébration du Festival des villes anciennes. Une festivité finalement annulée pour cause du décès du fils du président, Ahmedou ould Abdel Aziz, dans un accident de la route dans le Hodh Gharbi, le 22 décembre dernier.

Lors de son passage rapide par la localité de Nbeiket Lahwach, le président a précisé qu’il ne compte pas modifier la Constitution pour briguer un troisième mandat. Le 18 mars, à Bassikounou, le président a lancé un appel à la communauté internationale pour accorder plus d’aide aux refugiés maliens du camp de Mberra. Les refugiés ont reçu la délégation en brandissant des bidon d’eau vides, signe de leur grand besoin en eau potable, et plus largement en services pour leur survie collective. La visite à Djiguenni, lieu d’origine du premier ministre Yahya ould Hademine, a donné lieu à quelques annonces d’installation d’un réseau électrique, d’un branchement terrestre, de la construction d’un aéroport, et d’un lycée. Le parcours dans cette région de l’extrême est du pays s’est terminé à Timbedra, où le président a visité l’ancienne école construite en 1922, toujours en activité alors qu’elle tombe en ruines… Bref, selon les commentaires du Journal Tahalil, la visite dans le Hodh Chargui a été marquée par le manque d’annonces positives et par des images qui transmettaient la précarité, la désolation, la pauvreté des foules mal habillées, et de quelques rares images d’enthousiasme.

 

Le président Aziz à Oualata [Cridem]

• Le 22 mars, le président a entamé sa visite à Aioun-el-Atrouss, capitale du Hodh Gharbi, où il a visité l’hôpital régional, la Maison des jeunes, et l’Université islamique ; ensuite il a inauguré le siège de la nouvelle société Bétail et pâturages de Mauritanie qui devra produire des aliments, du lait, et valoriser les dérivés animaliers.

• En avril, le président a continué ses visites dans le Tiris Zemmour, l’Assaba et le Gorgol.

 

Forum national pour la démocratie et l’unité (FNDU) [Saharamédias du 29 mai 2015]

• En mai, ce fut le tour du Brakna de recevoir le président ; cependant, des militants de l’IRA ont parvenu à faire entendre leurs revendications de faire libérer les trois détenus dans la prison d’Aleg, et sont parvenus à gâcher l’accueil des notables. Dans plusieurs localités, les populations ont brandi des bidons d’eau vides pour dénoncer le manque d’eau.

• Au début juin, la tournée présidentielle a continuée dans la wilaya du Trarza, et des unités de gendarmerie, de la garde nationale et de l’armée ont été envoyées à Rosso pour éviter que les évènements d’Aleg se répètent [L’Authentic Info du 2 juin].

 

Réunion du président avec les cadres de Rosso (Tahalil Hebdo) 

Les visites présidentielles ont été vivement critiquées par les partis de l’opposition réunis au sein du Forum national pour la démocratie et l’unité (FNDU), qui les qualifient de « carnavalesques », et « ont pour effet d’attiser les antagonismes tribaux dans une vaine tentative d’occulter la crise multidimensionnelle dans laquelle se débat le pays ». Selon Saharamédias :

« Le forum national pour la démocratie et l’unité a vertement condamné le pouvoir du président Mohamed ould Abdel Aziz et l’a accusé d’ignorer les souffrances de son peuple qui croupit le poids de la sécheresse et les difficultés économiques et sociales récurrentes.

Le FNDU ajoute que ce pouvoir, vieillissant déjà à sa naissance, tente aujourd’hui de donner une image d’un pouvoir adopté par son peuple et qui traduit sa volonté à travers des visites à l’intérieur pour lesquelles sont mobilisés tous les moyens de l’État et parfois même ceux du privé. Le communiqué du FNDU précise enfin que les visites se limitent généralement à une école ou un centre médical pour faire croire à un intérêt particulier aux problèmes des populations. »

Une autre source, L’Authentic, rapporte d’autres considérations du FNDU :

« Le FNDU déclare avoir essayé, en vain, à l’instar de tous les citoyens mauritaniens, de comprendre les raisons réelles d’une telle tournée ou d’en relever des aspects positifs. Rien, selon l’opposition radicale (sic), n’a été trouvé, ni dans le tempo de la visite, ni dans son déroulé, encore moins ses impacts sur les régions parcourues ou ses retombées sur les populations.

Par rapport au moment choisi, la visite serait intervenue à l’heure où le pays est traversé par de graves crises, économiques et sociales, notamment la grève de la SNIM qui menacerait, selon le FNDU, toutes les régions Nord du pays et leurs habitants, et par delà eux, l’ensemble de l’économie nationale.

La visite est également intervenue, selon l’opposition, dans une période difficile pour les populations de l’Est, confrontées à une sècheresse implacable dont les retombées pourraient être catastrophiques pour le pays, du fait d’une gestion indifférente et irresponsable du pouvoir en place, incapable de développer des stratégies prévisionnelles pour amoindrir l’impact des crises circonstancielles et venir en aide à temps opportun aux populations éplorées.

La visite serait également intervenue au moment où la situation politique, économique et sécuritaire dans le pays aurait atteint des sommets jamais égalés dans l’échelle des crises, ajoute le FNDU. Selon le forum, cette donne aurait même poussé le Chef de l’État, à se départir de sa grandiloquence qui l’a toujours poussé à nier l’existence d’une quelconque crise, cherchant à détourner les regards sur l’inextricable impasse dans laquelle il a entraîné le pays, au détour d’un coup d’État sur les institutions démocratiques perpétré en août 2008. Aujourd’hui, selon l’opposition radicale (sic), Mohamed Abdel Aziz reconnaît tacitement l’existence d’une crise, accepte l’analyse faite par le FNDU sur la situation nationale et se soumet au dialogue que ses opposants ont toujours réclamé pour sortir le pays du trou noir. Et le FNDU de considérer dans son communiqué que ce dialogue se trouve aussi dans une impasse à cause de la nature introvertie du pouvoir en place et son incapacité à prouver sa bonne foi et sa disponibilité à se prêter à un consensus de nature à garantir l’intérêt suprême de la nation. »

Or si, de manière apparente, ces visites peuvent donner lieu à des jeux factionnels de concurrence entre groupes et entre factions, en réalité ces jeux renforcent la nécessaire compétition factionnelle, indispensable à la vie politique telle qu’elle est pratiquée et vécue en Mauritanie. Ce qui est évident, comme le souligne le FNDU, c’est que ces visites ignorent les véritables problèmes de sous-développement et de grande pauvreté des populations enclavées du pays qui ont toujours des graves difficultés pour accéder à l’eau. On remarquera enfin que le pouvoir personnel du président se renforce également et qu’en fin de comptes, il s’agit de l’objectif final de ces tournées rurales. Le manque de dialogue avec les partis de l’opposition regroupés au sein du FNDU reste également une constante depuis la prise du pouvoir du président en 2008 ; ce qui rend impossible une concertation politique en vue de trouver des solutions aux problèmes dont souffre la Mauritanie.

— Les violences ordinaires augmentent

Comme on le notait un peu plus haut, les violences urbaines, liées aux cas de délinquance ordinaire, se sont multipliées au cours de cette année.

• En février, plusieurs cas d’enlèvements d’enfants et de viols ont été dénoncés dans les journaux (Le rénovateur quotidien, Cridem). En mars, le Collectif des associations face à la violence faite aux femmes et aux enfants a organisé un débat à la Communauté urbaine de Nouakchott. Après avoir dénoncé les violences, le Collectif a demandé des campagnes de sensibilisation sur les violences sexuelles et la pédophilie, ainsi que la prise en charge des victimes[3]. Les vols d’argent dans les transports publics et aux marchés sont devenus très courants ; cependant, des agressions plus graves sont le fait de groupes armés qui circulent en voiture pour commettre leurs délits et/ou crimes. Les quartiers les plus pauvres deviennent des zones de non-droit dès la tombée de la nuit.

• En décembre, le braquage et le meurtre d’une commerçante du Marché capitale de Nouakchott (Khadijetou mint Abdel Majid), fait inédit dans l’histoire du pays, a suscité une grande vague d’indignation et de peur[4]. Le fils de la défunte, Abdel Jelil ould Boukhary, a organisé une marche le 18 décembre pour réclamer l’application de la shari’a, soit la peine de mort, contre l’auteur du crime. Mais le président Aziz n’a pas accepté de rencontrer les marcheurs[5].

• Le 18 décembre, une nouvelle marche a été organisée par le FNDU pour dénoncer l’augmentation de la violence urbaine dans le pays ; le président de cette instance de l’opposition, maître Bouhouybeyni, a déclaré :

« La peur s’est installée dans toutes les familles de notre capitale Nouakchott où agressions, viols, meurtres, vols se multiplient, au nez et à la barbe des forces de l’ordre, plus promptes à réprimer les manifestations pacifiques qu’à enrayer cette violence urbaine », dira-t-il.
Le président du forum n’a pas manqué également de condamner la déni de l’esclavage, le racisme, le non respect des règles élémentaires de la démocratie, des arrestations arbitraires, comme il a exigé la libération immédiate des défenseurs des droits de l’homme. Ould Bouhoubeyni a aussi évoqué la cherté de la vie, cité des problèmes de l’éducation avec des étudiants dans la rue, des problèmes de la santé. » (Le Calame).

• Selon l’Association mauritanienne pour la santé de la mère et de l’enfant, les violences sexuelles contre les femmes ont légèrement diminué : en 2015, on a enregistré 122 cas à Nouakchott, contre 159 agressions dénoncées en 2014. Sur le total de 122 cas : 108 sont des filles mineures, 8 sont des femmes adultes, et 6 sont des garçons. La wilaya de Nouakchott-sud est la plus touchée, avec 61 cas signalés et traités par des ONGs, suivie par la zone ouest (33 cas) et la zone nord (27 cas). Tous les cas recensés par les ONG ont été portés en justice, cependant, la présidente de l’association, Zeynabu mint Taleb Moussa, dénonce le fait que si 55 agresseurs ont été capturés, la majorité a été rapidement remis en liberté provisoire (Alakhbar du 25 janvier 2016[6]).

• En janvier 2016, Aminetou mint el-Moctar, présidente de l’influente AFCF, a déploré l’augmentation de viols en Mauritanie, qui sont passés de 570 en 2013 à 1 172 cas en 2014 ; les données concernant l’année 2015 n’ont pas encore été entièrement dépouillées. Le conseiller à la communication au ministère des Affaires sociales, Sidi ould Sid’Ahmed Bekaye, à qualifié les déclarations de Mme El-Moctar de « statistiques abusives et gonflées. »[7].

Certains analystes, comme Ahmed ould Cheikh[8], rédacteur en chef du Calame, avancent que ces faits de violence ordinaire seraient liés à l’injustice et à l’inégalité sociales, au manque de travail, à une urbanisation anarchique et galopante, à l’échec de l’école publique, à la situation défaillante de la police et à une justice également défaillante. Certes, tous ces éléments interviennent dans l’essor actuel du banditisme urbain, dans les cas des agressions sexuelles, mais aussi dans les cas des harcèlements entre groupes statutaires et/ou ethniques, où la violence verbale peut conduire à des dérapages dangereux. Mais il faut surtout comprendre que la Mauritanie est entrée dans une nouvelle ère de dominance de l’urbain, et que la violence urbaine est le lot ordinaire dans tous les pays sous-développés du monde. Cela étant, reste que la police et la justice mauritaniennes devraient être mieux organisées pour faire face au changement en cours et mieux protéger les populations.

Interventionnisme étatique dans le monde religieux

• En décembre, 16 écoles coraniques et instituts islamiques ont été fermés sur ordre de l’administration étatique dans le Hodh Gharbi et le Hodh Chargui. La raison avancée est que ces établissements n’ont pas reçu une autorisation de fonctionnement, comme tous les établissements d’enseignement du pays. Le fait a soulevé des vives protestations dans les milieux des érudits qui jugent déplacé l’exigence administrative, ils considèrent même que « la guerre contre les mahadras est une croisade ouverte contre l’islam, contre l’identité de la Mauritanie, contre allah. » (Cheikh Aïdara, L’Authentic, Noor Info[9]).

« L’Institut « Warch » de Djiguenni et ses trois antennes à Aïoun, à Ghlig Ehel Boya et à Koubenni, la Mahadra de l’Imam Maleck à Néma, la Mahadra Oum Esfaya, la Mahadra Kerkera I et II, la Mahadra Arakane, la Mahadra El Meksem, la Mahadra Lekhcheïm, la Mahadra Tenterkouj, la Mahadra Iguini Naji, la Mahadra Nezaha d’Aïoun, la Mahadra Haye Salama de Tintane et la Mahadra Abou Houjeïba. Ce sont au total seize mahadras et instituts, tous situés dans les Wilayas du Hodh Charghi et du Hodh Gharbi, qui auraient été fermés sur ordre administratif. »

Le très médiatique Cheikh Mohamed Hacen ould Dedew, devenu l’adversaire du régime actuel, a dénoncé ces fermetures, ce qui a provoqué une réponse musclée de la part de la puissante Association des Ulémas de Mauritanie, considérée comme le « bras séculier de l’administration publique », et présidée par Hamdan ould Tah. Selon Cheikh Aïdara, Deddew est considéré parfois comme partisan du salafisme wahabbite, et parfois proche des Frères musulmans. Alors que Tah appartient à l’école traditionnaliste, « adepte du principe de fidélité absolue aux tenants du pouvoir, quelque soit leur tyrannie tant qu’ils ne font pas preuve de mécréance publique. » Rappelons ici qu’en mars 2014, le gouvernement a fermé des centres caritatifs musulmans dirigés par Dedew, décision confortée par le fait que l’Arabie Saoudite décidait de mettre les Frères musulmans dans la liste de groupes terroristes [Voir la Chronique politique de décembre 2014].

Cheikh Mohamed Hacen ould Dedew, est accusé par ses adversaires d’avoir noué des relations avec les courants radicaux en Arabie Saoudite et au Qatar, et serait le principal financier du parti islamiste Tawassoul, facilitant également ses relations avec les pays du Golfe.

Hamdan ould Tah et l’Association des Oulémas ont toujours appuyé les régimes au pouvoir en Mauritanie. Les défenseurs des mahadras l’accusent d’appuyer le Premier ministre, Yahya ould Hademine (en conflit avec Tawassoul qui a obtenu des bons résultats lors des élections législatives de 2014 dans son fief de Djiguenni). D’autres accusations plus graves concernent le soutien de cette association aux stratégies racistes adoptées par le régime de Taya entre 1989 et 1992, sur laquelle ould Tah ne s’est jamais prononcé. Et, dans la même veine, la fatwa justifiant les liens diplomatiques avec Israël, et leur silence constant face aux répressions des contestations sociales.

• Le 31 décembre, ould Dedew a explicité son opposition à l’interdiction des mahadras dans la mosquée Talha de Nouakchott :

« Cette démarche, qui consiste selon lui, « à interdire l’enseignement libre du Coran et de la Shari’a », est comparable à ses yeux à une malédiction divine que l’on se précipite à embrasser. Dans un appel à la résistance, le Cheikh dira que « la seule obéissance qui vaille est l’obéissance divine » et non celle dévolue à « un mortel » dont « le pouvoir est passager », contrairement au « Royaume d’Allah qui est éternel ». Un appel outrancièrement rebelle contre le président Aziz et son système politique, qui sera même repris par le président du parti islamiste Tawassoul, Mohamed Jemil Mansour selon qui « la disparition des mahadras et des instituts religieux sonnera la fin de la Mauritanie ».

Affolé par un tel prêche qui risque de faire des vagues, le pouvoir appela à la rescousse l’Association des Ulémas de Mauritanie qui émit un communiqué dans lequel il mit en garde ceux « qui incitent à la division et à la révolte ». Le communiqué de fustiger dans un langage sévère « ceux qui mêlent religion et politique ». Le grand toupet, trouvent certains observateurs, qui trouvent que l’association des Ulémas de Mauritanie serait la dernière à s’ériger en donneurs de leçons sur ce plan. N’empêche, l’association a défendu la position officielle qui rend obligatoire la déclaration d’autorisation pour tout mahadra qui se transforme en institut.

L’objectif serait d’homologuer les diplômes dispensés par ces centres d’enseignement, de contrôler la conformité de leur programme didactique par rapport aux normes édictées par l’État, de dresser l’identité civile des apprenants ainsi que le profil du corps enseignant, mais surtout de contrôler leur comptabilité et leurs sources de financement. Un souci qui répondrait, selon les détracteurs, à des agendas dictés de l’extérieur par un Occident persuadé ces dernières années que les mahadras mauritaniens ne sont en réalité que des fabriques de djihadistes et de radicaux en puissance dont il faut contrôler dorénavant les programmes d’enseignement et les sources de financement. » (Cheikh Aïdara, L’Authentic, Noor Info).

• Le 2 janvier 2016, Cheikh Mohamed Hacen ould Dedew a perdu son accréditation auprès de l’Arabie Saoudite et a été remplacé par Ahmedou ould Lemrabott ould Habibourahmane, imam de la mosquée saoudienne à Nouakchott. Les Saoudiens lui rapprocheraient sa présence au sommet des Frères musulmans au Pakistan, et aussi le fait qu’il ait fait le geste de raabi’a [levée de quatre doigts] lors le rituel du hajj 2015. En vertu de la nouvelle posture saoudienne, trois institutions ont été sommées de suspendre leurs relations avec le cheikh mauritanien : l’Université islamique Mohamed ben Saoud, la fondation Emrou bil marouve, et le ministère saoudien chargé d’Affaires islamiques. Désormais c’est Ahmedou ould Lemrabott qui remplacera Dedew dans la redistribution des dons et de la zakat en Mauritanie[10].

 Cheikh Mohamed Hacen ould Dedew (Cridem)

Bref, une nouvelle source de tension est apparue dans la gestion du fait religieux en Mauritanie. Il est très probable, comme l’avance Cheikh Aïdara, que le gouvernement actuel suive des conseils des pays occidentaux, préoccupés par le désordre qui règne dans l’enseignement islamique, notamment dans les zones de l’est du pays où ces centres de formation sont nombreux. Cependant, il est évident que le gouvernement lui-même a décidé d’imposer un contrôle direct pour limiter l’influence des courants islamistes et salafistes dans la vie religieuse et politique de Mauritanie. Inutile ici de rappeler le lien profond qui existe entre l’ordre du politique et l’ordre du religieux dans les pays musulmans. Ce qui a peu à voir avec une « demande d’autoritarisme », ou des « sultans » comme certains le pensent. En fait, la Mauritanie reste un pays sous-developpé du Tiers Monde peu démocratisé et peu modernisé, où l’autoritarisme et l’arbitraire des gouvernants persiste dans un contexte marqué par l’importance démesurée des forces armées. Probablement parce qu’elles représentent le seul corps organisé de la société. Le fait religieux apparaît dès lors comme une dimension de plus, certes importante, à mettre sous le contrôle politique du régime militarisé. Ailleurs dans le monde, en Amérique latine notamment, les régimes autoritaires et/ou dictatoriaux —soutenus et/ou dirigés par l’armée— agissaient (et certains agissent encore) de la même manière, mettant sous leur contrôle les puissantes églises officielles. Ainsi, la religion apparaît comme une dimension qui doit contribuer au contrôle social en se soumettant aux demandes des tenants du pouvoir politique et militaire.

A suivre …./

Dr Mariella Villasante Cervello Instituto de democracia y derechos humanos, Lima, Perú [academia.edu



[1] Voir le séminaire de présentation du livre Le passé colonial et les héritages actuels en Mauritanie (2014) présenté au Centre Jacques Berque de Rabat le 12 janvier 2015: https://www.academia.edu/20274640/Présentation_du_livre_Le_passé_colonial_et_les_héritages_actuels_en_Mauritanie

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