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Dr Mariella Villasante : Chronique politique Mauritanie, Décembre 2015 (3), Crise économique, pauvreté, tension sociale..

Dr Mariella Villasante : Chronique politique Mauritanie, Décembre 2015 (2), Crise économique, pauvreté, tension sociale..Les tensions sociales actuelles et les droits humains

Les tensions sociales actuelles restent identiques à celles des années précédentes, elles concernent d’une part la question statutaire, c’est-à-dire la revendication des droits civiques égalitaires des groupes serviles de la société hassanophone du pays, et les revendications d’égalité sociale des Noirs mauritaniens.

Dans un entretien avec Thiam Mamadou[1], Sarr Mamadou Moctar, secrétaire du FONADH, principal initiateur des concertations entre les paysans du fleuve et les autorités mauritaniennes a déclaré :

«  [Dans les faits, le foncier, en Mauritanie, demeure au centre d’enjeux multiples depuis les années 1980]. «Y convergent tous les impératifs nationaux de respect et de consécration des droits humains, de consolidation de l’unité nationale, de renforcement de la cohésion sociale, de promotion de la femme, de gouvernance et de libération des énergies, dans un secteur agricole qui fait vivre plus des deux tiers de la population. Cette situation se traduit par un désarroi pour « des centaines de milliers d’hommes, de femmes et de jeunes, issus de groupes agro-pastoraux, (qui) voient leur subsistance de plus en plus menacée », se désole M. Sarr, selon qui « la gouvernance foncière n’est pas plus soucieuse de sécuriser les terres indispensables aux petits cultivateurs que les espaces pastoraux pour leurs homologues pastoraux. »

Cette situation fut à l’origine de l’organisation d’une marche de protestation en novembre 2014, au cours de laquelle le président de l’IRA, Biram ould Abeid, son vice-président Brahim Bilal Ramdhane et le président de Kawtal N’gam Yellitaaré, Djiby Sow, furent accusés de « désobéissance à l’autorité », jugés et condamnés à deux ans d’emprisonnement le 15 janvier 2015.

• Le 8 mai 2015, l’ambassadeur de l’Union européenne, Jose Antonio Sabadel, a déclaré que sa délégation suivait avec attention la question des droits humains en Mauritanie[2] :

« Deux sujets nous intéressent d’une manière très particulière : notre opposition à la peine de mort quelques que soient les circonstances et la lutte contre l’esclavage et ses séquelle aussi bien que contre toutes autres sortes de discrimination », Jose Antonio Sabadel. Il s’exprimait lors de la célébration de la journée de l’Europe. Nous appelons tous les acteurs mauritaniens à surmonter leur méfiance pour travailler en commun et en particulier aux autorités mauritaniennes à faciliter et protéger les activités des défenseurs pour qu’ils puissent mener leurs actions sans entrave en particulier dans le cadre de la lutte contre l’esclavage et ses séquelles. »

On se rappelle en effet que le 24 décembre 2014, Muhammad ould Mkhaitir fut condamné à la peine de mort pour « apostasie », alors qu’il avait fait simplement usage de sa liberté d’expression, dénonçant la discrimination du groupe de métier des artisans à partir d’une évocation de l’histoire du prophète de l’islam. La situation de ce jeune homme reste incertaine après une année de détention sans procès équitable.

Muhammad ould Mkhaitir

• Le 20 août 2015, la Cour d’appel de la ville d’Aleg a confirmé la condamnation à deux ans de prison des trois militants anti-esclavagistes. Selon Le Monde[3] :

« Sitôt la décision de la cour d’appel connue, les condamnations se sont multipliées. « C’est un recul des libertés dans notre pays, une démonstration de la soumission des autorités judiciaires aux injonctions de l’exécutif », a réagi Brahim Ould Ebetty, à la tête du collectif d’avocats qui défend les trois hommes, ajoutant : « La parodie de justice ainsi montée a condamné les abolitionnistes à un moment où une nouvelle loi fait de l’esclavage un crime contre l’humanité ».

Ironie du calendrier, le Parlement mauritanien a en effet adopté le 11 août un nouveau texte qui durcit la législation existante. L’esclavage est désormais considéré comme un « crime contre l’humanité », passible de vingt ans de prison contre dix auparavant. Le texte prévoit également l’instauration de tribunaux spéciaux dans les régions et la possibilité pour les parties civiles de porter plainte au nom des victimes.

L’adoption de cette loi a été largement saluée. « Ce texte est évidemment un progrès, souligne Gaëtan Mootoo, chercheur pour l’Afrique de l’Ouest à Amnesty international. Mais que signifie-t-il lorsqu’au même moment sont commises de telles atteintes aux libertés d’expression et d’association ? »

Outre la dernière condamnation des trois militants anti-esclavagistes, le chercheur rappelle que l’IRA n’est toujours pas officiellement reconnue comme association, tout juste tolérée par les autorités. En décembre 2014, un jeune blogueur de 29 ans, Cheikh ould Mohamed ould Mkheitir, a été condamné à mort pour apostasie après avoir critiqué dans un article le système social et ses discriminations. Depuis 2007, aucune condamnation définitive n’a été prononcée dans le pays contre une personne responsable d’esclavagisme. »

 Biram ould Abeid et Brahim Ramdhane (©Villasante avril 2013)

Les militants anti-esclavagistes manifestent régulièrement à Nouakchott et dans d’autres villes pour demander la libération de leurs dirigeants, injustement emprisonnés. Amnesty International organise une campagne en défense des dirigeants emprisonnés[4]. Quelque mois après l’on apprenait que Biram était malade et que les autorités avaient refusé de le faire conduire à la capitale ou à l’étranger pour le soigner[5].

La nouvelle Loi contre l’esclavage taxé de « crime contre l’humanité »

• En mars 2015, le président mauritanien a demandé l’avis des oulémas sur la question de l’esclavage, préparant la population à la promulgation d’un projet de loi qui devait être débattu au Parlement. Le 31 mars 2015, la Ligue des oulémas de Mauritanie a émis une fatwa[6] déclarant :

« Après examen minutieux de la situation socio-politique de la société mauritanienne ; après étude des questions de la charia qui engagent la société ; après examen de la fatwa édictée par les oulémas en 1981 et de la décision de l’Autorité promulguant l’abolition de l’esclavage en Mauritanie : toutes les pratiques esclavagistes sont considérées à partir de cette date, illégales du point de vue de la charia. L’ensemble des parties concernées sont conviées à œuvrer à l’éradication des séquelles de ce phénomène qui s’est perpétué à travers l’histoire. La Ligue lance un appel à toutes les parties concernées afin de prendre en considération cette décision, c’est le devoir religieux que tous, chacun en ce qui le concerne, doit accomplir. » (Mauriweb, Le quotidien de Nouakchott du 6 avril 2015).

Cette fatwa constitue une avancée notable pour le changement des mentalités qui tolèrent les hiérarchies et les pratiques d’asservissement en Mauritanie, en plaçant la lutte contre l’esclavage comme un devoir religieux.

• Le 12 août 2015, le conseil des ministres a adopté une Loi abrogeant et remplaçant celle de 2007, déclarant l’esclavage « crime contre l’humanité »[7]. Rappelant la Constitution, et les valeurs de l’islam, on réitère que l’esclavage constitue un crime contre l’humanité et on interdit toute forme de discrimination (article 2). Pour la première fois, on apporte une définition claire des termes « esclave » et « esclavage », malgré le discours parallèle qui nie son existence[8] :

« Article 3 : au sens de la présente loi on entend par :

Esclavage : état ou condition d’un individu sur lequel s’exercent les attributs du droit de propriété ou certains d’entre eux.

L’esclavage comprend :

- tout acte de capture, d’acquisition ou de cession d’un individu en vue de le réduire en esclavage, de le vendre ou de l’échanger ;

- toute forme de servage ou de servitude pour des dettes,

- toute forme de travail forcé.

- tout acte de commerce ou de transport d’esclaves.

Placement : pratique en vertu de laquelle :

- une femme est, sans qu’elle ait le droit de refuser, promise ou donnée en mariage moyennant une contrepartie en espèces ou en nature versée à ses parents, tuteur, famille ou à toute autre personne ou groupe de personnes ;

- le mari d’une femme ou la famille de celui-ci qui la cède ou tente, à titre onéreux ou autrement, de la céder à un tiers ;

- la transmission par succession d’une femme, à la mort de son mari, à une autre personne ;

- la remise d’un enfant, soit par ses parents ou par l’un d’eux, soit par son tuteur, à un tiers, contre paiement ou non, en vue de l’exploiter ou de le soumettre au travail.

Servage : condition de quiconque qui est tenu par la loi, la coutume ou un accord, de vivre et de travailler sur une terre appartenant à une autre personne et de fournir à cette dernière, contre rémunération ou gratuitement, certains services déterminés, sans pouvoir changer sa condition.

Servitude pour dettes : état ou condition résultant du fait qu’un débiteur s’est engagé à fournir, en garantie d’une dette, ses services personnels ou ceux de quelqu’un sur lequel il a autorité, si la valeur équitable de ces services n’est pas affectée à la liquidation de la dette ou si la durée de ces services n’est pas limitée ni leur caractère défini.

Esclave : l’individu sur lequel s’exerce le statut d’esclavage. »

L’esclavage concerne donc le droit de propriété sur des personnes qui peuvent être vendues ou échangées ; en particulier les femmes et leurs descendants, tenant compte du fait que la servitude se transmet par la filiation féminine. Sont explicitement interdits des pratiques d’esclavage contemporain, suivant la terminologie du droit international, qui s’expliquent par l’extrême pauvreté des groupes serviles mauritaniens. Il s’agit du « placement » de personnes par leurs proches ou par leurs parents chez des familles qui offrent de l’argent en échange de leurs « services », déjà évoqué dans la Loi de 2003. Le placement concerne des femmes destinées au mariage, ou à la prostitution, et les enfants de tous les groupes ethniques qui sont « donnés » à une « famille protectrice » qui en fera un/e servant/e et dont les conditions de vie et de travail sont similaires à celles des anciens esclaves domestiques[9]. Le « servage », qui implique l’usage de terres contre une partie de la récolte ou de l’argent au propriétaire, est également interdit. Il en va de même de la « servitude pour dettes », une pratique très courante dans les campagnes.

Les sanctions sont désormais très lourdes, allant de 10 à 20 ans de prison et à de fortes amendes (de 700€ à 14 000€) (article 7). Les autorités qui ne donnent pas suite aux plaintes peuvent être punies de peines de prison (de 2 à 5 ans), et d’amendes (de 1400€ à 2800€) (article 18). Les associations de défense des droits humains peuvent se porter partie civile, mais seulement celles qui ont une personnalité juridique depuis au moins cinq ans au moment des faits (articles 22 et 23).

Cependant, la nouvelle loi ne tient pas compte de la situation dans laquelle se trouve la majorité des groupes serviles, formellement libre et autonome, mais qui reste discriminée socialement à cause du lien idéologique établi entre l’ascendance servile et l’impureté sociale. Sur cette question la loi reste silencieuse, alors qu’en dernière analyse, c’est là que se situe le nœud du problème social posé par les groupes serviles hassanophones et africains en Mauritanie.

Pour autant la vision réformiste de l’islam commence à faire son chemin en Mauritanie. C’est ainsi que des érudits réputés et associés aux positions conservatrices critiquent aujourd’hui l’esclavage. C’est par exemple le cas de Cheikh Mohamed el-Hassen ould Dedew, dit Cheikh Dedew, qui après la fatwa des oulémas du 31 mars 2015 interdisant l’esclavage, a lancé lui-même une fatwa affirmant que « l’esclavage historiquement pratiqué en Mauritanie n’est pas l’asservissement légalisé par l’islam ». Plus précisément :

« L’esclavage mentionné dans le saint Coran et la sunna dispose de règles précises, de pratiques et de droits clairs, d’éthique limpide. [Dans Le Coran il est dit] ne dites pas mon esclave, mais mon fils, ma fille, vos frères qu’Allah vous a donnés comme il peut en faire vos maîtres. Celui qui possède des frères doit les nourrir de ce qu’il mange et les habiller de ce qu’il porte et ne pas exiger d’eux plus qu’ils ne peuvent, sinon les aider. La charia a apporté beaucoup de choses que nous n’avons pas vues pratiquer dans les rapports existants chez les esclavagistes dans ce pays. » [Essirage, cridem du 14 avril 2015].

Cheikh Dedew apporte ainsi une caution religieuse et personnelle au mouvement de critique de l’esclavage dans les milieux des oulémas mauritaniens. C’est une première, même si l’on constate des avis opposés de la part des associations militantes.

Marche civique du 29 avril

• Le 29 avril 2015, s’est tenue une autre marche civique organisée par le collectif de deux cent cadres du « Comité permanent du Manifeste pour les droits politiques, économiques et sociaux des Haratines[10] », sous la présidence de (feu) Mohamed Said ould Hamody (paix à son âme[11]), ancien ambassadeur, ancien président de la Commission nationale des droits humains, membre du Comité permanent des droits humains et du Forum national pour une Mauritanie démocratique. Le Manifeste propose la tenue d’un débat public pour enrichir leurs propositions qui seraient la base d’un Plan d’action gouvernemental pour l’égalité sociale, notamment en faveur des hrâtin. Trois marches de soutien ont été organisées depuis 2013, regroupant des partis, des syndicats et des associations civiles. Cependant, le gouvernement n’a pas encore reçu les signataires d’un mouvement qui défend l’égalité citoyenne de tous les Mauritaniens.

Marche du 29 avril 2015, organisée par le Comité permanent du Manifeste pour les droits politiques, économiques et sociaux des Haratines

Traite de femmes vers l’Arabie Saoudite

• En juillet 2015, Mme Aminetou mint el Moktar a dénoncé l’existence d’un trafic de femmes mauritaniennes qui sont envoyées en Arabie Saoudite pour servir d’esclaves sexuelles. Dans ses déclarations à la revue française L’Obs, Mme el-Moctar a déclaré[12] :

« 200 jeunes filles, récemment parties de Mauritanie, sont déjà sur place, en Arabie saoudite. Elles sont séquestrées dans des cours de maisons, victimes de toutes les formes de maltraitances physiques, psychologiques et sexuelles », affirme la présidente de l’AFCF jointe par L’Obs en Mauritanie.

Dénonçant « une forme aberrante d’esclavage contemporain et une traite sexuelle », Madame el Moktar a porté cette affaire de trafic massif de femmes entre la Mauritanie et l’Arabie saoudite devant la police et le Parquet de Nouakchott, la capitale mauritanienne. La police judiciaire a ouvert une enquête après le dépôt d’une plainte d’une des mères des jeunes filles. »

Mme el-Moctar affirmait que trois cent mauritaniennes étaient prêtes à partir avec l’aide des autorités mauritaniennes qui ont fourni un grand nombre de passeports à des femmes appartenant au groupe servile de la société hassanophone bidân, des hartâniyyat. Officiellement, elles sont censées être envoyées en Arabie Saoudite pour fournir un travail de domestiques dans les maisons particulières. Mais en réalité non seulement elles sont forcées de travailler sans aucun salaire, sans protection sociale et sans passeport, comme des milliers de travailleurs Asiatiques dans ce pays, mais elles sont en plus forcées de servir d’esclaves sexuelles à leurs maîtres.

Selon Mamadou Lamine Kane, également interviewé, la traite de femmes entre la Mauritanie et l’Arabie Saoudite est connue depuis longtemps, mais c’est la première fois qu’elle est dénoncée à travers des cas avérés. Une Commission mixte avait été établie en 2011 « pour gérer les conflits sur les domestiques », et la situation s’était améliorée. Cependant, le nombre de femmes « exportées » a tellement augmenté cette année que Mme El-Moctar a dénoncé publiquement la traite en cours ; d’après elle, les femmes en question partiraient de manière volontaire, mais d’autres seraient vendues par leurs propres familles, extrêmement pauvres.

Aminetou mint El-Moctar (©Villasante 2015)

Les revendications des Noirs mauritaniens et le « passif humanitaire »

Les revendications d’égalité citoyenne des Noirs mauritaniens et la question du passif humanitaire en Mauritanie ont occupé une place importante dans les débats politiques durant l’année 2015. Ce que le régime a appelé « passif humanitaire » fait référence aux déportations de milliers de Noirs pendant les années 1989-1991, l’expropriation de leurs terres et de leurs troupeaux dans la vallée du fleuve Sénégal, qui ont suivi les massacres de Nouakchott [et de Dakar] d’avril 1989. Comme chaque année, ces questions ont été évoquées le 28 novembre, jour de l’indépendance nationale, qui commémore également l’exécution de 28 militaires Noirs en 1991, accusés de complot contre l’État, à la prison d’Inal, près de Nouadhibou.

• Le 28 novembre, plusieurs organisations de défense des droits civiques (covire, fonadh, tpmn, Kawatal Yelitaare), ont commémoré le massacre d’Inal près du Lycée de Sebkha de Nouakchott. Mme Maimouna Sy, présidente du Collectif des veuves, déclara[13] :

« « Nous ferons notre deuil quand on nous rendra les dépouilles de nos pères et maris, et quand les coupables qui agissent toujours au sein de l’appareil de l’État, seront confrontés » [veuve de Baïdy Alassane, contrôleur des douanes, pendu à Inal]. « Nous continuerons à pleurer et crier de rage tant que justice et vérité ne seront pas rendues pour les victimes de ce crime contre l’humanité ! Nous transmettrons cet héritage à nos enfants et petits-enfants s’il le faut !«  ».

 Awa Diop et son fils Seydou, qui ont perdu Gaye Dahirou Amadou à Azelam, brûlé vif en 1990 [MLK/Mozaikrim]

On rappellera qu’en 2007, le président civil Sidi ould Cheikh Abdellahi a ouvert, le premier, le dossier de ces violences de masses marquées par le racisme du régime du président Taya à l’encontre des citoyens Noirs. Il avait proposé un programme proche des commissions de vérité dans le monde, fondé sur les devoirs de mémoire, de vérité, de justice, de réparation et de réconciliation. Mais ce programme ne fut même pas débattu lors des Journées de concertation nationale de Dakar. Le président Aziz a tenté de refermer le dossier humanitaire en demandant pardon de part de l’État lors de la Prière de Kaédi de 2009, et instituant la Journée de la réconciliation le 25 mars. Pourtant, aucune Commission de vérité et réconciliation n’a jamais été établie dans le pays, ni au Sénégal, et on ne sait toujours pas combien de victimes il y eut lors des massacres inter-ethniques, aussi bien en Mauritanie qu’au Sénégal. Les responsables des violences, les commanditaires et les auteurs, n’ont pas été identifiés et aucun procès n’a été effectué à leur encontre.

La Loi d’amnistie de 1993 reste d’actualité et n’a pas été abrogée, ainsi les coupables des crimes restent impunis. Autant de griefs qui ne contribuent pas du tout à l’éclaircissement des faits de violence, dénoncées régulièrement par les associations des victimes de la répression organisées notamment dans le cadre du Forum des organisations nationales des droits de l’homme (FONADH) créé en 2000 et reconnu le 11 août 2006. Le FONADH regroupe 19 organisations, il a noué un partenariat avec Intermom Oxfam, et est devenu membre Observateur de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples.

Autres faits marquants concernant les droits humains

Parmi les faits marquants de l’année, on évoquera ici : la publication d’un livre écrit par un prisonnier mauritanien à Guantanamo ; les dénonciations des violences des forces armées à l’encontre des Noirs exposées par le colonel à la retraite Oumar ould Beibacar. Puis l’appel lancé par COVIRE pour un règlement réel du passif humanitaire, et enfin la présentation du Rapport de la délégation de la Mauritanie au Conseil des droits de l’homme de l’ONU à Genève, et sa diffusion le Jour des droits humains à Nouakchott.

• En janvier 2015, est paru en France le récit de Mohamedou ould Slahi (44 ans), prisonnier à Guantamano depuis 2002, et toujours en captivité[14]. Dans son livre Carnets de Guantamano (édition Michel Lafon), il raconte les tortures subies, ainsi que les noms de ses gardiens, qui ont été cependant censurés par les autorités nord-américaines. Selon Bénédicte Lombardo, responsable éditorial :

« Ils sont rédigés en anglais ; c’est une langue qu’il a apprise pendant sa détention. Il y a des pages entières et certains passages - ou certains mots, certains noms de personnes -, qui ont été barrés en noir. Ça apparaît dans le livre ainsi.

On n’avait pas le droit de citer notamment tous les noms des gardiens, des personnes qui l’ont interrogé, de ses codétenus, etc. Tout cela est censuré.

Mohamedou Ould Slahi a montré qu’il était un vrai écrivain. Il a une façon de raconter tout son parcours et son emprisonnement de façon très personnelle, très touchante.

C’est un récit à la fois terrifiant bien sûr, mais aussi drôle, très élégant, et qui donne vraiment une vision de ce qui se passe réellement à Guantanamo. C’est un document exceptionnel. »

Le livre a été publié en vingt pays, grâce aux avocats nord-américains et à un éditeur, après une longue procédure qui a conduit à déclassifier le document, amendés plus de 2 500 fois. Le journal The Guardian a publié des extraits (voir le site de RFI).

Yahdih ould Slahi, frère de Mohamedou, avec l’avocate Nancy Hollander [AFP/RFI)

• Le 23 novembre, Oumar ould Beibecar, colonel de la Garde nationale à la retraite, a publié un texte au titre explicite : « Journée de réjouissance ou de deuil ? » (Le Calame), dans lequel il évoquait le rôle néfaste de l’armée dans les violences des années 1989-1991, en particulier les exécutions d’Inal[15].

Il s’agit du premier témoignage d’un officier mauritanien qui dénonce les violences dont se sont rendues responsables les forces armées au cours du régime du dictateur Taya. Il écrit :

« A la joie de l’indépendance et de la liberté se sont désormais mêlées la souffrance morale et la détresse de la cruauté, pendant ce jour mémorable. En ce mois de novembre 1990, des centaines de nos frères Négro-mauritaniens, civils et militaires ont été froidement exécutés.

Plusieurs centaines d’âmes croyantes exécutées sans aucune raison valable, ou morts sous la torture. Certains ont été abattus de sang froid en public, leurs corps exposés pendant très longtemps devant leurs proches, empêchés de leur donner une sépulture, d’autres ont été enterrés vivants comme à Azlatt et à Jreida. Certains ont été pendus comme à Inal et à Rach Tachedbit dans le département de Rosso au 1er BCP, d’autres morts sous la torture à Nouadhibou et ailleurs.

Les viols ne se comptaient pas, certains viols avaient été effectués devant les parents des intéressées, d’autres devant les enfants des intéressées. Les pillages, les humiliations et les bastonnades étaient monnaie courante.

Les victimes dans les unités de l’armée nationale, un peu moins de trois cents hommes, dont plus de la moitié (154) dans la seule fosse commune d’Inal.

Inal qui est tout un symbole car c’est ici où sont tombés nos premiers martyrs, sur le champ de bataille le 9 décembre 1975, dont l’adjudant-chef Abdallahi Sy dit Lehrour de la gendarmerie, un foutanké du Gorgol, le premier martyr des forces armées nationales et le brigadier Mohamed Ould Mahmoudi Ould Moussa MLE 2147 un guerrier du Tagant, premier martyr de la Garde nationale. Ils sont morts pendant la lâche attaque surprise de l’armée algérienne et quelques mercenaires du Polisario, qui a déclenché la guerre du Sahara où nous avons perdu plus de 2000 martyrs oubliés par la République.

 

Oumar ould Beibecar (Le Calame)

Le colonel a exposé aussi les massacres de masses dans la vallée du fleuve en novembre 1990 :

« En novembre 1990, à la Garde nationale, sur les seize victimes de ce massacre, plusieurs sont morts sous la torture. Pendant l’occupation de la vallée, dans le département de Boghé, des gardes avaient exécuté froidement un gendarme et plusieurs soldats de l’Armée nationale en tenue et en position régulière, et au lieu d’être sanctionnés, ils ont été récompensés. Ils avaient aussi massacré dans la forêt de Bakaw, plusieurs personnes dont des femmes et un bébé.

Dans le département de Maghama, dans la zone de Sangué Lobali, pendant ces années de braise, les unités de la Garde ont semé la terreur en coupant les têtes de certaines victimes avec lesquelles ils s’amusaient à terroriser les populations des villages riverains.

Au niveau de la Garde nationale, il n’y avait jamais eu d’enquête concernant ces massacres, mais les auteurs présumés sont très bien identifiés. Malheureusement, les statistiques des massacres et viols chez les civils, pendant l’occupation de la vallée, ne sont pas répertoriées avec précision. Les ONG qui s’intéressent à ce dossier sont divisées, démunies et diabolisées et les ayant droits sont toujours terrorisés.

Le seul crime des victimes de ces massacres était d’être nées Toucouleurs ou Soninkés du Gorgol. Car les Soninké du Gorgol, contrairement à ceux du Guidimagha plus conservateurs, étaient assimilés par le pouvoir à des Toucouleurs, à cause des métissages et de la symbiose qui existaient entre ces deux composantes. »

• Le 28 novembre, le colonel a donné une conférence de presse organisée au siège du parti AJD/MR[16]. Or, à l’issue de celle-ci, la Sûreté de l’État, principal organe de répression du régime, l’a arrêté et gardé au secret avant de le relâcher et de l’installer en garde à vue dans son domicile. La procédure était complètement illégale. Les autorités ont engagé une campagne de diffamation le présentant comme un « traître à l’armée » et un traître à la « communauté arabe ».

Précisons encore qu’Oumar ould Beibecar a publié d’autres textes de dénonciation. D’abord sur ce qu’il appelle la « capitulation » de la Mauritanie lors de la guerre au Sahara, qui a coûté au moins « 2 000 morts dont personne ne parle jamais » (Le Calame du 12 août 2015[17]). Un texte sur les Forces de libération des africains de Mauritanie (FLAM), dont plusieurs signataires du Manifeste de 1986 furent emprisonnés et dont certains trouvèrent la mort (Le Calame du 19 août[18]). Puis sur « Les Haratine ces oubliés de la République » (Le Calame du 31 août[19]). En enfin sur l’œuvre de Xavier Coppolani, créateur de la Mauritanie (Le Calame du 8 octobre[20]).

• Le 8 décembre 2015, plusieurs organisations, dont la Coordination des organisations des victimes de la répression (COVIRE), présidée par Mamadou Houssein Kane, officier rescapé de la prison de Oualata, qui a coordonné le pèlerinage à Inal en 2012[21], a lancé un appel pour un règlement global et définitif du passif humanitaire, dans le respect du devoir de justice et de mémoire, en conformité avec les conventions internationales. Cette branche de covire regroupe les personnes qui n’acceptent pas le règlement financier proposé par le gouvernement actuel ; alors qu’une autre branche, qui porte le même nom, a accepté de négocier avec l’État. Le nouveau bureau de covire a été élu le 18 février 2012[22].

Mamadou Kane a rappelé que les organisations de défense des droits des victimes de la répression attendent la mise en œuvre par l’État mauritanien des engagements contenus dans les rapports présentés devant l’ONU en novembre 2015[23]. Ainsi que l’application d’une décision gouvernementale prise en 2010 portant sur l’établissement d’une cartographie des sépultures des martyrs depuis l’indépendance [Le Calame[24]].

Mamadou Houssein Kane, au siège de COVIRE (premier à droite) [©Villasante décembre 2015]

Précisons ici que le 3 janvier 2014, plusieurs organisations de victimes de la répression, dont Covire, ont effectué un voyage de prières aux absents en souvenir de quatre citoyens originaires de Wothié [Dia Hamady Amadou, Lo Boubacar Hamath, Niang Hamet Amar et Sow Demba Korka], qui furent forcés de creuser leurs propres tombes, avant d’être exécutés par les militaires le 14 avril 1990. Ces voyages avaient commencé en 2011 dans le cadre de la décision du ministère des Affaires islamiques de cartographier les sépultures de personnes décédées suite aux exactions des régimes mauritaniens depuis l’indépendance. Les pèlerins ont identifié la fosse commune dans la forêt foonde jabbal waalalde, près de Wothié, et ont prié en leur mémoire sous la conduite de l’imam Mamadou Boubou[25].

 Prière aux absents près de Wothié (Cridem)

Or, le hakem de Bogue, Hmada ould Cheikh ould Khattra, demanda de participer à la prière, mais une fois arrivé sur place il ordonna aux responsables et à tous les pèlerins de partir. Plusieurs dirigeants, dont Mamadou Kane, Djiby Sow (Kawatal) Mme Coumba Dana Kane (ira), Mme Maimouna Alpha Sy (Collectif des veuves) et Kadia Fall (Kawatal) furent arrêtés. Les forces de sécurité lancèrent des bombes lacrymogènes pour dissoudre le rassemblement. Ces actions ont été dénoncées et un énième appel a été lancé à l’État pour ouvrir un dialogue sur le passif humanitaire. Cela d’autant plus que la décision gouvernementale de cartographier les sépultures a été bel et bien exprimée, mais jamais suivie d’effet. Pour ce faire, il faudrait créer une instance nationale composée des médecins légistes qui puissent procéder aux identifications des corps, à l’instar des pays qui ont eu le malheur de vivre des violences politiques semblables[26].

• En décembre 2015, j’ai eu l’honneur d’avoir plusieurs entretiens avec Monsieur Kane à Nouakchott, et il m’a indiqué avoir constaté à Genève l’importance des instances et des lois humanitaires internationales dans les revendications civiques concernant le passif humanitaire en Mauritanie. Nous avons discuté longuement de sa terrible expérience de survie dans la prison de Oualata, et des stratégies de résilience qu’il a adoptées et qui l’ont conduit au poste de dirigeant qu’il occupe actuellement[27]. Je lui suis très reconnaissante de m’avoir invitée à visiter le siège de covire alors que se tenait une assemblée générale, le 13 décembre 2015.

Assemblée générale de COVIRE [©Villasante 2015]

• Le 22 janvier 2016, quatre tombeaux d’officiers exécutés en 1981 (à la suite d’une tentative de coup d’État) ont été découverts par hasard, dans un enclos situé à quelques kilomètres de la base militaire de Jreida. Les stèles funéraires portent les noms des colonels Ahmed Salem ould Sidi, Mohamed ould Bah ould Abdelkader, et des lieutenants Niang Sala et Doudou Seck (Le Calame, cridem[28]). On peut s’étonner cependant de l’état des stèles qui semblent fraîchement peintes. Affaire à suivre.

Stèle funéraire près de Jreida (Le Calame)

A suivre …./

Dr Mariella Villasante Cervello Instituto de democracia y derechos humanos, Lima, Perú [academia.edu



[7] Voir le texte intégral: http://cridem.org/C_Info.php?article=669518 [consulté le 22 mai 2015].

[8] Le général Aziz a donné un entretien à TV5 où il est très explicite: https://www.youtube.com/watch?v=dUdwDHbSahM

[9] Les servantes sont recrutées très jeunes, en général dans l’entourage des anciens dépendants serviles des familles libres. Ousmane Kamara (1995) a exposé cette situation dans le cas des « korgel », servantes de la société halpular’en de Kaédi, que nous avons déjà cité. Je dois préciser qu’une méthode similaire est encore en cours en Amérique latine, notamment pour les petites filles indiennes « données » par les parents aux familles proches ou lontaines en échange d’argent ou des cadeaux en nature. Dans tous les cas, c’est la misère et la faim qui expliquent, dans une large mesure, ces faits dans des sociétés marquées encore par la hiérarchie et la discrimination de « race » ou de statut.

[10] Manifeste, Version digitale du 29 avril 2013, publié à Nouakchott en septembre 2014, en français et en arabe. http://fr.alakhbar.info/6616-0-MANIFESTE-Pour-les-droits-des-Haratines-au-sein-dune-Mauritanie-unie.html

[23] Voir l’entretien accordé à Genève: https://www.youtube.com/watch?v=9H02KukR15c

[26] Par exemple, au Pérou, la guerre civile des années 1980-2000 s’est soldée par la mort de plus de 70 000 personnes et 15 000 disparus, dont les responsables sont le groupe terroriste communiste Sentier Lumineux (54%) et les forces armées (46%). La Commission de vérité et réconciliation (2001-2003) a commencé l’identification des morts dans les fosses communes, et le travail a été continué par le ministère de l’Intérieur. A ce jour on a identifié plus de 4 000 sites d’enterrement de personnes assassinées, mais le travail d’identification des corps est encore lent car il nécessite des compétences des médecins légistes qui ne sont pas suffisamment nombreux dans le pays.

[27] La présentation et l’analyse de son récit feront l’objet d’un texte académique dans le nouveau livre que je co-dirige avec mon collègue Raymond Taylor (St Xavier University, Chicago) : Histoire et politique au fleuve Sénégal [2016].

 

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