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Nouvelles d’ailleurs de Mint Derwich : Femme…

Être femme n’est pas une sinécure. Loin de moi l’idée ou la tentation de m’élever contre ce statut féminin : je suis femme et je vis avec. Mais ce fait d’être une femme n’est pas facile, chez nous, nonobstant toutes les arguties sur la place « privilégiée » que nous, femmes mauritaniennes, sommes supposées avoir. A chaque fois qu’en tant que femme, je m’élève contre le regard que la société porte sur nous, je me vois opposer cet argument imparable : « Vous, femmes mauritaniennes, êtes libres, plus libres que vos consœurs du monde arabe, par exemple ». Une fois ceci balancé, qu’avons-nous dit ?

Que le fait d’être une femme mauritanienne plus privilégiée que ses consœurs devrait nous intimer le silence ? Que le fait qu’ailleurs, l’herbe est souvent moins verte doit nous rendre à une place là encore pré-supposée : «  Tu as de la chance, ma fille, tais-toi et savoure… » Ben, non : être une femme, dans nos sociétés patriarcales et fortement religieuses, n’est pas une sinécure. Le poids des traditions est si prégnant que vouloir sortir du cercle vicieux « supposées libres/supposées non-libres » demande, soit un état d’esprit suicidaire, soit une bonne dose de courage.

D’abord qu’est-ce qu’être une femme chez nous ? Un être apprécié mais à qui l’on offre en héritage, dès la naissance, la place de gardienne de la morale. On naît indifféremment sexué, on apprend à devenir petite fille, puis femme, puis mère et épouse. Et matrone, et référence, et pudeur, et piété et savoir vivre, savoir se tenir… Dans la construction de notre sexe féminin, nous apprenons la servitude féminine, le cliché où nous allons nous construire et être construites… Car on nous « construit », comme des lego géants, pièce après pièce. On nous « construit » à la hauteur de ce que la société et sa morale exigent de nous et des hommes en général.

Femmes, nous sommes prisonnières de comment nos sociétés, nos groupes, nos clans, nos familles conçoivent la sexualité (à savoir l’apprentissage d’une féminité et d’une masculinité).

A l’homme, la toute puissance de la liberté et du courage. Et même si cette liberté est perverse et trompeuse, car l’homme, tout autant que sa sœur, vit dans un carcan fait de toutes les contraintes sociales : il a la liberté, il est tout-puissant, redoutable tyran domestique qui décide jusqu’aux choix de nos mariages… Sa parole compte. Il a le pouvoir du patriarche, même s’il n’a encore que deux poils au menton.

Il a la liberté. Pendant quelques années, il va côtoyer les filles, ses sœurs, ses cousines, en ce temps de l’enfance où filles et garçons n’ont pas encore été entièrement sexués : il joue avec ses cousines non encore voilées….. Arrive le moment des règles et la différenciation se fait : au garçon la liberté de continuer à jouer, aux filles le voile. Il est libre… Nous, on nous enferme. Se poursuit, alors, la longue négation de nos corps féminins.

« Couvre-toi », « Couvre tes cheveux », « Assieds-toi en serrant les genoux », « Ne te couche pas sur le dos », « Baisse les yeux », « Cache-moi tes jambes »… Aujourd’hui, il en est même certaines qui cachent tout, en portant le niqab intégral, fantômes asexués, oiseaux noirs et fragiles, forteresses de la pudeur… Dans certaine familles, on procède, consciencieusement, à la destruction du féminin, en pratiquant l’excision, geste ultime d’effacement, de négation.

En tant que femme, nous sommes porteuses d’un « péché originel », d’une « souillure » qui ferait de nous, si l’on ne l’enlevait pas, des êtres amoraux, maléfiques, femmes dites « légères ». Alors, on excise, dans la douleur et le sang. On excise la petite fille, pour qu’elle ne soit, plus tard, que réceptacle et utérus. On lui ôte toute idée de sa sexualité. Elle est femme, qu’a-t-elle besoin de plaisir ? Le plaisir d’une femme n’est-il pas le début de la fin, le désordre ? Une femme excisée, selon la vox populi, n’ira pas courir à droite et à gauche. Elle se contentera de son corps morceau de bois et d’obéir à son mari.

Tout le fantasme du monde dans un morceau de chair situé entre les jambes des femmes…

On la marie, parfois, en polygamie, grande course à l’échalote du combat pour un homme. La femme, affublée d’une ou plusieurs coépouses, n’a de cesse que de survivre, d’attirer le regard de son homme… et d’attendre son tour.

Un homme papillonne. Une femme, alors, attend son tour. L’argument religieux est imparable et est brandi comme explication à tout. Et comme, chez nous, la religion prime sur tout, point de vraie réflexion sur ce phénomène. Pendant des siècles, des religieux ont légitimé l’excision, sans se faire des nœuds au cerveau, alors que ce n’est pas une obligation religieuse. Mais, bon, l’homme sait fort bien s’arranger, entre religion, préceptes et coutumes… quand ça lui convient. Même si, après, il nous explique tous les hadiths de la Terre, tous les versets possibles et imaginables. Nos hommes ont très bien su faire le grand écart, entre religion et coutumes. Et nous en avons fait les frais, nous femmes…

Que dire du mariage précoce, propriété quasi-exclusive de nos religieux ? Quand notre pays ratifie toutes les conventions internationales à ce sujet, il se doit, aussi, histoire de ne pas fâcher les oulémas et les fuqahas, de permettre, par une série d’amendements, ce mariage précoce que, pourtant, il interdit. La loi et l’esprit de la loi, un autre grand écart qui permet toutes les dérives.

On nous dit que c’est permis par l’islam. Même si l’on mélange, allègrement, des époques différentes, des manières de vivre différentes : ce qui était valable, au VIIème siècle, n’a plus cours aujourd’hui : les sociétés évoluent, rien n’est jamais figé. Sinon, nous serions toujours, dans des cavernes, à graver des peintures rupestres sur les murs et à courser le mammouth !

Dans ce viol « rituel » et institutionnalisé qu’est le mariage d’une petite fille ou d’une pré-adolescente, sont condensés toutes nos contradictions et nos aveuglements. Je reste persuadée qu’il nous faut séparer le religieux du temporel. Et, dans le religieux, savoir faire la part des choses, remettre les choses en perspectives historiques. Il faut privilégier et entendre le fond ; non pas la forme. Sinon, nous continuerons à faire, de nous, femmes, des trophées, des butins de guerre, des proies…

Si une société, pour vivre, n’a rien trouvé de mieux que d’infantiliser une partie des siens, à savoir les femmes, que peut-on attendre d’elle face aux défis du Monde ? Que peut-on supposer de sa capacité à l’humanité ? Que peut-on espérer, en termes de créativité, d’avancées, de pensées, d’intelligence ?

Je suis femme. Fière de l’être mais je porte, en moi, ce fardeau de la sexualité dévoyée et imposée à mon entendement. Une société, un peuple, une culture, qui fait, de la femme, un péché, se prive d’espoir. Salut,

Mariem mint Derwich

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