https://c2.staticflickr.com/6/5293/5537225811_d3e1279c14_o.jpg

Dr Mariella Villasante : L’HISTOIRE POLITIQUE DE LA CONFEDERATION DES AHL SIDI MAHMUD ASSABA, MAURITANIE(1)

Mariella Villasante CervelloJe remercie mon collègue le Dr Ahmed Maouloud ould El Eydda, directeur du Centre universitaire d’études sahariennes de l’Université de Nouakchott, pour m’avoir invité à faire ce séminaire de présentation de ma thèse portant sur une confédération de l’Assaba, les Ahl Sîdi Mahmûd. Mes remerciements également aux collègues et aux personnes intéressées qui sont venus gentiment participer dans ce séminaire et l’animer avec leurs nombreuses questions. J’espère pouvoir revenir présenter d’autres parties de ma thèse, et de mes recherches ultérieures, lors de mes prochains retours en Mauritanie.

Introduction

• L’histoire politique des Ahl Sîdi Mahmûd était le thème central de ma thèse en anthropologie sociale et ethnologie, dirigée par le regretté Pierre Bonte (m. 2013), que j’ai connu en 1989, et soutenue à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris le 8 décembre 1995. Parmi les membres du jury se trouvaient Abdel Wedoud ould Cheikh, Emmanuel Terray et Hélène Claudot Hawad. Je remercie à ces chercheurs pour l’intérêt qu’ils ont porté à mes travaux en Mauritanie.

• Pourquoi avoir choisi les ASM ? De même que ma venue en Mauritanie, en mai 1986, le choix des ASM est dû à un heureux hasard. Je suis partie de mon pays, le Pérou, en 1983, en raison de l’expansion de la guerre interne, qui m’empêchait de continuer mes recherches en Amazonie centrale. Étudiant à l’Université de Genève, et ne pouvant pas rentrer au Pérou, j’ai décidé en 1986 de présenter ma candidature à une bourse de recherche en Mauritanie pour effectuer une étude sur le système foncier. Je devais rester 6 mois et finalement je suis restée deux ans. Mes travaux de terrain en vue de la thèse se sont déployés entre mai 1986-juin 1988, puis chaque année jusqu’en janvier 1995.

En 1987, je faisais la connaissance, à Kiffa, de Muhammad Radhy ould Muhammad Mahmud, qui m’adopta rapidement. A partir de cette période, je commençais à recueillir des informations sur les ASM, l’un des groupes de parenté le plus nombreux dans le pays. En 1991, j’ai eu la chance de faire la connaissance de Muhammad Mahmud ould Muhammad Radhy, avec qui j’ai poursuivi l’histoire de la confédération au cours de mes séjours annuels à Kiffa, et lors de ses voyages à Paris. J’aimerais rendre ici hommage à ces deux grandes personnalités des ASM, chefs politiques avisés et hommes de grand cœur, qui m’ont accordé leur hospitalité généreuse et leur affection alors que je venais d’un pays si lointain.

• Cependant, compte tenu de l’ampleur de la tache, et du peu de moyens dont je disposais pour recueillir des données auprès de toutes les chefferies de la confédération, je dois préciser que mon travail a tenté de donner un aperçu général de la naissance d’un nouveau ensemble tribal dans le pays, et de leurs relations avec d’autres groupes, puis avec les administrations coloniale et étatique. Ce choix méthodologique et conceptuel explique le fait que l’histoire restreinte des groupes affiliés à la confédération n’a pas pu être recueillie, et que j’ai choisi de centrer l’analyse sur la famille de chefferie. Cela devrait répondre aux interrogations et aux critiques sur le fait de ne pas avoir traité l’histoire de chaque groupe rattaché à la confédération, y compris des familles Peul et Soninké de la région de Kankossa.

• En ce qui concerne les sources utilisées pour la reconstruction historique et actuelle del Ahl Sîdi Mahmûd, je dois préciser qu’elles étaient divisées de la manière suivante :

— les archives coloniales conservées à Aix-en-Provence et aux Archives nationales de Paris (microfilms),

— les entretiens enregistrés avec les membres de la chefferie dirigeante, avec des anciens de plusieurs groupes (Jaafra, Swaker, Hellet Ahmed Taleb, Zbeyrat), avec des femmes qui connaissent les généalogies, et avec de jeunes qui connaissent les activités politiques et le factionnalisme de la confédération,

— les sources coloniales (chroniques de Néma, de Walata, de Tijigja ; les livres de Paul Marty, et de certains fonctionnaires de l’Assaba), et enfin

— la littérature contemporaine sur la Mauritanie.

Au cours de la conférence de présentation on m’a fait remarquer que des groupes Futanké et Soninké se sont intégrés aux Ahl Sîdi Mahmûd dans la région de Kankossa, et que les archives de Kayes sont importantes pour l’histoire de la confédération. Certes, l’étude de ces groupes « bidanisés » reste encore à être faite. Il faut se souvenir cependant qu’entre 1986-1990 ces contrées de Mauritanie et du Mali connaissaient une période de grande tension ethnique, et que la circulation de personnes était très difficile. Mes tentatives pour aller à Kayes se sont soldées par un échec, et je n’ai pas pu travailler aux Archives nationales de Mauritanie non plus.

• Dans cette présentation synthétique, je vais évoquer la naissance des ASM à la fin du XVIIIe siècle, l’expansion politique au début du XIXe siècle, et les relations avec l’administration coloniale. La dernière partie évoquera l’évolution des relations avec l’administration du nouvel État mauritanien, en particulier les périodes des régimes de Mukhtar ould Daddah et de Maaouya ould Sid Ahmed ould Taya, jusqu’en 1995.

• Il faut préciser ici que l’histoire des Ahl Sîdi Mahmûd a été reconstruite dans ses contextes précolonial, colonial et étatique, et qu’en fin de comptes ma thèse tentait de présenter aussi une étude d’anthropologie historique et politique de la (future) Mauritanie. Ainsi, l’émergence de la confédération est située dans le cadre politique des Idawish et de leurs luttes pour s’affirmer politiquement en opposition aux Awlâd Mbarek et aux Meshduf. L’expansion des Ahl Sîdi Mahmûd s’est faite grâce aux rattachements de groupes guerriers associés aux Idawish et à d’autres groupes guerriers ou religieux de l’est du pays. L’emprise foncière en Assaba s’est affirmée au cours de la colonisation et de la naissance de l’État, jusqu’à présent. Cela étant posé, je n’avais nullement dans l’esprit l’idée de présenter une étude exhaustive ni des Ahl Sîdi Mahmûd, ni de la Mauritanie, que je considère comme faisant partie des perspectives coloniales ou orientalistes dépassées dans le cadre de l’anthropologie contemporaine.

• La partie contemporaine de la thèse a été publiée dans le livre « Parenté et politique en Mauritanie. Essai d’anthropologie historique. Le devenir contemporain des Ahl Sîdi Mahmûd, confédération bidân de l’Assaba » (Paris, L’Harmattan, 1998). Je précise que le titre général a été un choix de l’éditeur, et ne faisait pas partie, comme on l’a écrit, d’une tentative de ma part d’englober le pays dans l’analyse, en laissant de côté les communautés noires. Il s’agit là encore d’un faux procès d’intention, et je rappelle aussi que les recherches dans la vallée du fleuve dans les années 1986-1995, lorsque j’effectuais mes travaux de terrain, étaient quasiment impossibles du fait de la grande tension politique. Cela dit, la publication de la partie historique est prévue pour l’année 2017 au plus tard. Elle sera complétée par une étude sur la Kadima de Kiffa, premier village de liberté fondé en Mauritanie, et dont la majorité des groupes serviles appartient aux Ahl Sîdi Mahmûd [ASM désormais].

• Après la thèse, mes nouvelles recherches ont porté sur la question des formes extrêmes de dépendance, j’ai ainsi dirigé la première étude collective sur le thème des « Groupes serviles au Sahara » (CNRS Editions, 2000), suivie d’une autre étude collective assez ambitieuse, portant sur les « Colonisations et les héritages actuels au Sahara et au Sahel » [Cap Vert, Gambie, Libye, Mali, Maroc, Mauritanie, Sénégal] (L’Harmattan, 2007). Les chapitres concernant la Mauritanie ont été publiés en 2014 sous le titre « Le passé colonial et les héritages actuels en Mauritanie » (L’Harmattan, 2014).

Je prépare actuellement la réédition d’une partie du livre publié en 2000, sous l’intitulé « Groupes serviles en Mauritanie. La persistance des formes extrêmes de dépendance au Nord de l’Afrique » (2016). Elle sera suivie par la publication de « L’histoire de l’émergence et de l’essor de la confédération des Ahl Sîdi Mahmûd, Mauritanie » (2017).

De manière parallèle, j’ai repris mes recherches au Pérou, et je prépare un livre comparatif sur « La violence politique au Pérou et en Mauritanie » (2018).

• Avant de commencer à développer le cœur de cet exposé, je voudrais présenter quelques idées générales sur les relations entre les groupes unis par la parenté et les systèmes politiques centralisés. Il s’agit là aussi d’une contribution aux études sur l’ordre « tribal » et l’ordre étatique, toujours d’actualité en Mauritanie et ailleurs dans le monde.

Les relations entre les groupes de parenté et les systèmes centralisés

• Il peut sembler anachronique de parler, en ce début du XXIe siècle, des groupes unis par la parenté dans des pays modernisés comme la Mauritanie. Or le cas n’est pas aussi étrange qu’on peut le penser, et d’autres pays de la région, du Proche et du Moyen Orient, mais aussi en Afghanistan, se trouvent dans des situations semblables. Comment expliquer ces faits ? J’ai montré dans ma thèse que cela s’explique, d’une part, par la situation de faiblesse de l’administration étatique et le peu de prégnance des valeurs républicaines, et d’autre part, par la force des valeurs de solidarité et des identités restreintes, toujours agissants en Mauritanie et dans d’autres sociétés conservatrices proches du point de vue structurel. Enfin, les identités restreintes représentent aussi un moyen de s’opposer au processus de globalisation et d’uniformisation du monde.

Je parle ici des groupes unis par la parenté car je considère que le terme « tribu » n’est pas pertinent il possède en effet des connotations erronées et hors propos dans le monde post-moderne et globalisé actuel. En anthropologie sociale, le terme « tribu » a été utilisé pour désigner des groupes humains vivant à un « stade de civilisation primitif », et même si aucun anthropologue ne l’utilise plus dans ce sens évolutionniste et méprisant, le sens initial est resté ancré dans le langage ordinaire dans les langues occidentales. En conséquence, j’ai suggéré de ne plus l’employer dans les écrits académiques et de préférer l’expression « groupes unis par la parenté » qui est une traduction plus appropriée du terme arabe « qabîla » (Villasante 2003b, 2006).

Dans le même ordre d’idées, j’ai suggéré de ne plus employer le terme colonial « Maure » pour désigner les Bidân, et de préférer ce dernier terme qui est une auto-désignation identitaire. Cela étant posé, le langage ordinaire et la presse continuera sûrement à utiliser les termes « tribu » et « Maure » qui sont des héritages coloniaux en matière de classements sociaux et ethniques respectivement (Villasante 1999, 2007b).

Les groupes de parenté existent toujours là où les États sont faibles, voire inexistants comme en Afghanistan, en Lybie, en Syrie, en Irak, en Jordanie. Les structures fondées sur la parenté possèdent une organisation politique qui assure le contrôle social, la solidarité et la défense de l’honneur, ainsi que le système de justice. Ces structures sont aussi à la base des identités qui relient entre elles les personnes associées, par la filiation filiative ou par l’alliance matrimoniale et politique, au groupe. Le système se fonde sur la mise en relation constante de deux principes, celui de la solidarité entre groupes du même statut, et celui de la hiérarchie qui détermine le rang de chaque composante de l’ensemble confédéral, et au sein de chaque qabîla. Étant bien entendu que les groupes de métier (forgerons, griots) et les groupes serviles sont associés en qualité de subalternes, mais qu’ils partagent la asabiyya de leurs protecteurs.

En effet, les groupes unis par la parenté possèdent deux voies d’association : la filiation par le sang, et l’affiliation par l’alliance matrimoniale et politique. Les études menées en Mauritanie ont accordée une grande importance à la filiation au détriment de l’alliance. Or, l’exemple des ASM montre que l’alliance politique peut être un puisant moyen de rattachement des groupes réduits à d’autres plus importants politiquement.
Le cas des ASM montre aussi que la fluidité statutaire était et reste bien plus importante que la rigide distinction en « trois ordres » (religieux, guerrier et tributaire) proposée par les auteurs coloniaux et par d’autres chercheurs influencés par la vision coloniale du monde. Ainsi, les ASM se reconnaissent religieux et guerriers (tolba et arab) à la fois, et ils changé leur statut au cours de leur histoire[1].

• La seconde contribution de ma thèse aux études en anthropologie sociale en Mauritanie, a été de montrer l’évolution politique et les changements intervenus dans le cadre colonial et dans le cadre étatique actuel. Le monde contemporain a été en effet délaissé dans plusieurs études centrées sur les « émirats ». Le cas des ASM montre la grande capacité d’adaptation des structures segmentaires non-étatiques à l’émergence d’une administration centralisée. Les ASM ont continué à se développer internement sous la colonisation à partir de l’intermédiation privilégiée entre la chefferie dirigeante et les fonctionnaires coloniaux. L’installation de l’État n’a pas changé cet état de choses en Mauritanie, où l’ordre social antérieur, hiérarchique et statutaire, est resté important jusqu’aux années de la grande sécheresse sahélienne (Villasante 1998a, b et c).

• Le troisième point important de ma thèse est que les changements politiques les plus importants sont intervenus dans les années qui ont suivi l’introduction de la « démocratie » dans le pays, à partir des élections municipales de 1986-1987. Le système politique confédéral s’est transformé, comme tous les autres groupes, en fonction des relations avec les nouveaux élus locaux, régionaux et nationaux. Parallèlement, le pouvoir central s’est affermi au cours du régime de Taya, non pas dans le sens d’une imposition plus directe de l’État central sur la vie locale, mais au contraire, dans le sens d’une gouvernance fondée sur les relations établies entre les membres du gouvernement et les chefs des groupes unis par la parenté, chez les Bidân et chez les Noirs (Villasante 1998b, 2000d, 2006).

Le pouvoir central gouvernait ainsi avec le soutien des chefferies et des notabilités locales et régionales. Le système des partis politiques a transformé les relations entre les notables et le pouvoir central, car désormais les groupes de parenté et les groupes de pouvoir local doivent composer entre eux pour faire entendre leurs demandes et leurs revendications collectives et personnelles.

A suivre…./

Dr Mariella Villasante Cervello  IDEHPUCP (Lima), Centre Jacques Berque (Rabat)

Séminaire organisé par le Centre universitaire d’études sahariennes de l’Université de Nouakchott, dirigé par le Dr Ahmed Maouloud ould El Eydda
Musée nationale de Mauritanie, Nouakchott, le 15 décembre 2015

[academia.edu, Rabat le 28 décembre 2015]



[1] Sur la construction des groupes de statut chez les Bidân voir mon texte Villasante 1997a. Sur les groupes serviles voir Villasante 2000c.

 

 

Vous pouvez laisser une reponse, ou trackback a partir de votre propre site.

Laisser un commentaire