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Un homme « pur-sang »

Un homme « pur-sang »Ceci est tout sauf un témoignage. Des dizaines de personnes – illustres ou anonymes – en savent infiniment plus que moi sur les multiples facettes de la vie de Mohamed Saïd Ould Hamody ; sur sa carrière de journaliste, de diplomate, sur ses activités de militant des droits de l’homme, sur son rôle d’agitateur d’idées et d’homme de culture. Ce n’est même pas l’esquisse du portrait de quelqu’un pour lequel j’ai éprouvé une profonde affection. Ceci est tout juste la tentative de compréhension d’un homme, au travers d’impressions nées de multiples rencontres, et d’informations glanées au fil de longues conversations et de quelques brèves collaborations, et qui aurait pu.

Je dois avouer que la carrière de journaliste de Mohamed Saïd Ould Hamody ne m’intéresse que très peu. Elle s’est déroulée à une époque antédiluvienne, celle du parti et du discours uniques, quand les journalistes étaient (ils le sont, hélas encore, en trop grand nombre) d’anonymes « fonctionnaires de la vérité ». Sa brève incursion dans la presse indépendante (Le Calame du milieu des années 90) fut anecdotique, à l’opposé de son engagement pour la liberté de la presse (interventions (conférences, sessions de formations, études) dont les effets furent hautement positifs.

Ce qui fait tout à la fois l’intérêt et le charme de Saïd, et qui donne à sa personne l’aura et la force d’attraction qui ont été les siennes, relève de l’ordre du paradoxe et du symbolique. Et puisqu’il me faut tordre le cou à quelques demi-vérités convenues, je crois pouvoir affirmer que Mohamed Saïd Ould Hamody n’était sage qu’à moitié.

Un « sage », en particulier dans l’acception africaine du terme, est avant tout un conservateur, c’est-à-dire une « personnalité » qui, à coup de formules sentencieuses et de sourires de sphinx, s’efforce d’éterniser le passé dans le présent, et de figer l’avenir. Saïd était certes un conservateur, mais du genre modéré, ce qui l’éjecte définitivement du rang des sages. Peut-être même fut-il un conservateur rebelle, un de ceux pour lesquels certains modes de vie et certaines valeurs sont un idéal à préserver, mais qui sont assez lucides pour voir les injustices du monde, et aussi sa perfectibilité, même si à doses homéopathiques.

« Être Mauritanien, lui disais-je, au sens progressiste du mot, c’est choisir d’être un traître à son identité ethnique originelle, c’est refuser toute solidarité automatique qui vous engage en dehors de la légitime et indispensable lutte contre l’injustice !». S’il acceptait le second versant de ma formule, il ne voyait pas la Mauritanie avec mes yeux. Être Mauritanien, pour lui, c’était assumer la diversité de ses origines, et tout en reconnaissant et acceptant la part en soi de chacune d’elles, s’engager dans la construction d’une identité nouvelle qui les assemble, les soumette et les transcende toutes.

L’approche « non essentialiste » de Saïd sur toutes les questions cruciales qui déchirent ce pays pourrait être résumée en quelques mots : brider nos éclats de colère et nos impatiences stériles, et à la place engager une réflexion sur le long terme, sans se refuser aux solutions que l’éthique et l’urgence commandent. Ramener au centre de soi les forces centrifuges qui menacent de nous faire exploser en mille débris sanguinolents.

Les hasards de l’histoire et les lois de la génétique ont fait de son être et de sa vie un croisement de symboles et de paradoxes. « Le pire des Bidhânes, lui disais-je, c’est le Peul bidhânisé, à l’exemple de ceux qui auraient dû se nommer Mamadou Saïdou Hamadi, et qui se font appeler Mohamed Saïd Ould Hamody ». Après un rire interminable, il me rétorquait : je suis reconnaissant à mes ancêtres peuls, bambaras ou autres, mais si je suis eux, je suis aussi, et surtout, un Maure ! ».

Mais Saïd était davantage que la somme de ses identiques ethniques

Ce nègre mâtiné de Sbahi (ou l’inverse, qu’importe) vécut sa vie à l’image de son presque homonyme, Hamboɗeejo, Hamadi le rouge), héros du Macina, qui était Peul à Ségou, et Bambara à Kounari . Dans un milieu social où les rentiers de la bidhânité se comptent à foison, lui fut un bidhâne d’adoption, qui acquit par osmose cet esprit affûté qu’un Demâni reçoit, quasi naturellement, en héritage. Dans un environnement social où l’esclavage est une « culture (dans tous les sens du terme), lui, le hratîne descendant d’esclaves, fut l’un des hommes les plus décomplexés, les plus libres et les plus fiers de son époque. Dans un pays où les clivages – réels ou fantasmés – fragmentent la société en races, ethnies, tribus et clans antagoniques, il se fit mémoire et passerelle, reliant les uns aux autres , exigeant de chaque groupe humain le paiement des dettes d’honneur, même les plus anciennes, dues aux voisins, même les plus lointains.

Que dire d’autre ? Qu’il été la courtoisie faite homme ; cette courtoisie maraboutique si belle et raffinée quand elle est débarrassée de l’hypocrisie zwâya. Qu’il avait le don de rendre les autres meilleurs qu’ils ne l’étaient, quitte, quelquefois, à se déprécier lui-même, pour élever plus haut celles et ceux qu’il avait en estime. Qu’il était un homme de grande « race », un « homme pur-sang ».

J’aurais aimé que les choses soient autres, que je sois le jeune frère mourant te lançant un dernier couplet, à la Brel : « Adieu grand-frère, adieu l’ami, je t’aimais bien, tu sais ! ».

Adieu Saïd, que l’éternité te soit douce.

Abdoulaye Ciré BA

Biladi, 25 août 2015

(1)C’est-à-dire Peul chez les Bambaras, et Bambara chez les Peuls.

Source : RMI Biladi (Mauritanie)

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