https://c2.staticflickr.com/6/5293/5537225811_d3e1279c14_o.jpg

Débat réactualisé:Genèse de la question ethnique et raciale en Mauritanie ou genèse d’une agression

Débat réactualisé:Genèse de la question ethnique et raciale en Mauritanie ou genèse d’une agression: Réponse à Mariella Villasante, l’auteur de chronique politique de la Mauritanie Moustapha Mamadou Toure – Troisième et dernière partie
Cette position des USA a été un peu altérée par celle de son ancienne ambassadrice en Mauritanie en la personne de madame Dorothy Sampas qui a fait pression sur le Hcr-Dakar, pour l’amener à se plier aux vœux du l’ex-chef d’Etat mauritanien ould Taya qui voyait d’un mauvais œil la soi-disant « orchestration » faite par l’institution onusienne autour du recensement des déportés mauritaniens au Sénégal (cf. magazine jeune-afrique, No 219 du 3 juin 1996). Toutefois, la tournée du 24 au 25 janvier 2006 de son Excellence l’ambassadeur des USA en Mauritanie, Joseph le Baron, dans les camps des réfugiés mauritaniens du Sénégal (Dagana, Dodel et Ndioum), a effacé le mauvais souvenir laissé par son prédécesseur Madame Sampas victime du lobbying du gouvernement mauritanien.L’ambassadeur américain Le Baron avait laissé entendre, au cours de sa tournée, qu’une transition politique vers la démocratie avait cours en Mauritanie et il avait promis aux réfugiés mauritaniens qu’ils retourneront bientôt chez-eux.

Ce qui sera le cas, toutefois tout en n’oubliant pas de rappeler qu’aujourd’hui le bilan de ce retour des réfugiés mauritaniens dans leur pays n’est pas achevé et reste très mitigé, dans la mesure où plusieurs milliers de réfugiés sont encore présents au Sénégal et au Mali ; et par ailleurs, sur les près de 20.000 rapatriés du Sénégal entre janvier 2008 et mars 2012, seuls 8000 rapatriés ont obtenu des autorités mauritaniennes des documents d’état civil. Ceux qui n’ont pas obtenu ces documents sont devenus des apatrides de facto dans leur propre pays.

Pourtant ces rapatriements s’inscrivaient dans le cadre d’un accord tripartite signé, en novembre 2007, entre le Sénégal et la Mauritanie sous l’égide du Haut commissariat des nations unies pour les Réfugiés (HCNUR). Si les autorités mauritaniennes continuent de violer les droits des noirs mauritaniens sans impunité, c’est en raison du lobbying intense mené par le régime d’ould Taya et ses successeurs en direction de certains représentants de la communauté internationale et en direction de certaines officines, et ceci, en vue de remporter le face-à-face douloureux qu’elles ont imposé à la communauté noire de Mauritanie, au nom du nationalisme arabe.

Un nationalisme arabe qui avait emporté l’adhésion de la quasi-majorité des arabo-berbères mauritaniens. Ces derniers n’avaient pas réagi franchement et publiquement contre les exactions subies par leurs concitoyens noirs. Dans ce face-à-face tragique que se font les deux composantes raciales, en Mauritanie, l’ancien colonisateur français a choisi son camp comme en témoignent les discours révisionnistes du Colloque de Nice. Les diplomates occultes de la France/Afrique savent ce qu’ils font, aujourd’hui, lorsqu’ils privilégient les héritiers d’un Etat qu’ils ont contribué largement à édifié.

En effet, leur parti-pris et leur esprit partisan remontent à la période coloniale. Dans la coexistence obligée entre Noirs et Maures dans le cadre de la colonie de Mauritanie, le colonisateur français au nom de ses intérêts a toujours favorisé les maures au détriment des noirs. Ceci est attesté par le comportement et les propos des membres de l’administration civile et militaire coloniales, en Mauritanie. Suivons à cet égard l’historien mauritanien Ibrahima Abou Sall rapportant leurs propos.

L’administration coloniale qui considérait les nègres comme culturellement inférieurs en raison « du vide culturel » qui les caractérise s’est assigné le devoir de leur créer des écoles destinées à « donner satisfaction aux aspirations légitimes des populations noires à la culture française » (cf. Ibrahima Abou Sall, crise d’identitaire ou stratégie de positionnement politique en Mauritanie : le cas des Fulbe Aynaabe, Revue Horizon nomade, p.83).

Ces propos sont attribués au gouverneur colonial Beyries. Ce dernier ajoute : « Il faut tenir compte du fait qu’il existe une civilisation musulmane fortement poussée que, partout, nous respectons et favorisons {c’est pourquoi à la différence des noirs} l’enseignement chez les maures doit être avant tout un moyen d’action politique[ pour les former} dans d’excellentes conditions et sans porter ombrage à {leur] esprit d’indépendance…{ cet enseignement visait] à doter la nouvelle génération d’une culture arabe que leurs parents n’avaient pas »(cf. Ibrahima Abou Sall, idem, p.83-84 ».

C’est en vue d’atteindre un tel objectif, que l’arrêté No 139 du 24 mai 1954 fut signé par le lieutenant-gouverneur de la Mauritanie « rendant l’enseignement de l’arabe obligatoire sur l’ensemble du territoire ». Voici plantés les germes des conflits qui sur le plan linguistique et de l’enseignement vont, comme nous l’avons vu, marquer de façon durable et violente l’histoire de la Mauritanie indépendante. Selon l’historien Ibrahima Abou Sall, ces administrateurs civils et militaires se sont constitués en groupe d’influence et assimilaient la colonie de Mauritanie à une colonie « ethnique maure ».

Ils « s’étaient opposés à l’annexion de la Mauritanie au Sénégal en raison de sa non-rentabilité économique. Il demandait à ce que l’on tienne compte du « refus et de la crainte des maures d’être dominés par les noirs ». Autrement dit, les maures voyaient d’un mauvais œil la circonscription électorale unique Sénégal/Mauritanie représentée par un noir en la personne du député Léopold Sédar Senghor, futur président de la république du Sénégal entre 1960 et 1980.

Ainsi, le lieutenant-gouverneur de Mauritanie Christian Laigret estimait que celle-ci devait être maintenue après les élections de juin 1946 « à l’écart de toute réforme et de toute propagande { car] la circonscription électorale unique Sénégal /Mauritanie avait déçu les maures, peu satisfaits de voir « un Noir représenter un pays de Blanc » (cf. Ibrahima.A.Sall, idem, p.84). Ainsi, en 1946, la Mauritanie accédera au statut de territoire français d’outre-mer et en novembre 1946 Ahmedou ould Horma ould Babana sera député à l’assemblée nationale française. Toute la démarche de cette administration civile et militaire coloniale se fondait sur l’idée d’un « espace unitaire maure » « et de la création d’une Mauritanie dont les principes fondamentaux devraient reposer sur les « facteurs de l’unité naturelle maure et saharienne », selon l’officier interprète et Directeur des Affaires politiques, Paul Marty (cf. Ibrahim Abou Sall, idem, page 82).

En 1959, Cette idée de la création d’un espace unitaire maure et saharien réapparaitra, lors de la visite en Mauritanie, du général De Gaulle. Ce dernier proposera au futur président de la Mauritanie indépendante feu Moctar Ould Daddah vice-président du conseil général (assemblée délibérative élue émanant des clonies), la création de l’organisation commune des régions sahariennes (OCRS) qui regrouperait les maures et les touaregs et qui serait présidée par Ould Daddah. Voilà ce que dit Ould Daddah à son propos : « la loi créant une Organisation commune des régions sahariennes alors française ne nous concerne en principe pas, mais les français ne cachent pas leur souhait que nous acceptions d’en faire partie à côté des touaregs et des maures de l’Azaouad » (concernant l’OCRS, cf. Moktar Ould Daddah, La Mauritanie, contre vents et marées, édition Karthala, p.198-199, p.525).

Ce projet du colonisateur, en réalité, visait, en raison de la découverte du fer et du cuivre en Mauritanie, et du pétrole et du gaz en Algérie, à créer un espace saharien à l’abri des revendications des Etats maghrébins nouvellement indépendants. Ould Daddah déclinera l’offre française, comme il l’évoque dans cet ouvrage posthume susmentionné, en arguant qu’une telle création handicaperait les algériens qui luttaient pour leur indépendance contre la colonisation française, et il conçoit mal que l’Algérie soit amputée de sa partie saharienne dont il faut dire qu’elle recèle d’immenses réserves de gaz et de pétrole.

Pourtant, le président Moctar Ould Daddah n’a pas été aussi conséquent quand il s’est agi d’occuper le Sahara occidental en 1975, après le retrait de la puissance colonisatrice à savoir l’Espagne qui avait convenu de céder ce territoire à la Mauritanie et au Maroc. En 1979, le Front Polisario soutenu par l’Algérie et qui se battait pour l’indépendance du Sahara occidental obligera la Mauritanie à se retirer de la partie du territoire qu’il occupait suite à la signature d’un accord de paix signés en 1979 par les deux protagonistes. Dans cette affaire, Ould Daddah n’a fait ni plus ni moins que preuve d’irrédentisme, en revendiquant le Sahara occidental comme une terre non rendue, justifiant ainsi l’argument du non parachèvement du territoire mauritanien amputé de sa partie saharienne.

A ce propos, il dira à feu Hassane II du Maroc dés 1970, parlant du Sahara qu’il est « partie intégrante de notre territoire national et que nous devons le récupérer pour le réunir à la Mauritanie déjà indépendante…les colonialistes français et espagnols avaient partagé notre pays en deux colonies : la Mauritanie française, maintenant indépendante, et la Mauritanie espagnole, qu’il fallait libérer » (cf. Moktar ould Daddah, idem, p. 459). Daddah fait mine d’oublier que la Mauritanie indépendante est une création coloniale et qu’elle n’est pas habitée que par des maures. Faut-il rappeler que le découpage administratif et politique des territoires hérités de la colonisation par les Etats postcoloniaux n’a pas tenu compte des sociétés réelles, des unités ethniques. Malgré tout, ces territoires ont été proclamés intangibles par l’Organisation de l’unité africaine (OUA) sur la base du principe uti possidetis (utilise ce que tu possèdes).

Ce principe est toujours reconnu par l’Union Africaine (UA) qui a succédé à l’OUA. Il faut souligner au passage qu’il y a une ironie de l’histoire dans ce partage du Sahara occidentale entre la Mauritanie et le Maroc, quand on sait que le royaume du Maroc considérait la Mauritanie comme partie intégrante de son territoire. Il a fallu l’intervention armée conjointe de la France et de l’Espagne et de la France, en 1958, portant le nom d’opération « Ouragan », pour mettre fin aux velléités de domination marocaine du territoire mauritanien colonisé par France. Le Maroc ne reconnaitra la souveraineté de la Mauritanie qu’en 1969. Par ailleurs, il y a lieu de se demander si ce n’est pas cet ancien projet de l’OCRS que la France et certains lobbies « amis des Touaregs » voudraient voir relancer, en faveur des groupes irrédentistes touaregs et Jihadhjistes du nord Mali qui œuvrent pour la partition du territoire national malien.

Y aurait-il un agenda caché dans la volonté affichée de trouver une solution à la crise qui sévit au nord Mali et qui ne prendrait pas en compte le respect de son intégrité territoriale ? Les ressources naturelles que recèlent le nord du Mali ne seraient-elles pas la raison qui explique les velléités de redécoupage des frontières actuelles du Mali ? On sait que certains groupes irrédentistes touaregs ont des bases-arrières en Mauritanie où ils font des déclarations publiques lors de leurs assemblées ; les autorités mauritaniennes nourrissent de la sympathie pour eux et reconnaissent officiellement la légitimité de leurs revendications.

Aussi, il n’y a rien d’étonnant que le général putschiste à la tête de l’Etat mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz actuellement président en exercice de l’union africaine ait obtenu le 23 mai 2014 un cessez-le-feu entre l’armée malienne et les rebelles touaregs du Mouvement national pour la libération de l’Azaoud (MNLA créé en 2010). Le MNLA en tant que mouvement indépendantiste affiché a obtenu le soutien de ses alliés que sont le Haut conseil pour l’unité de l’Azaouad (HCUA) et le Mouvement arabe de l’Azouad (MAA), qui récemment, en collaboration, ont pris le contrôle de Kidal (ville du nord Mali). Mohamed ould Abdel Aziz n’est ni plus ni moins que l’un des parrains de ces trois mouvements irrédentistes du nord Mali qui recrutent des combattants dans les camps de réfugiés touaregs installés en Mauritanie.

Ce cessez-le-feu fait suite à une attaque de l’armée malienne le 21 mai 2014 visant à reprendre cette ville de Kidal entre les mains du MNLA. Celle-ci échappe aujourd’hui complètement au contrôle de Bamako. Elle n’est pas seulement entre les mains des séparatistes touaregs mais aussi sous l’emprise des trafiquants de tout genre et des terroristes islamiques. Ces groupes armés sans aucune légitimité politique circulent dans cette ville de Kidal avec les soldats de la Mission des nations unies pour le Mali (MINUSMA) et les soldats français venus au chevet du Mali, pour y rétablir la paix et la sécurité.

Pourtant, suite à des élections générales et locales en cette année 2014, le Mali avait commencé à retrouver progressivement sa stabilité au plan politique et sécuritaire ; ceci suite à un coup d’état militaire survenu en 2012 et à l’invasion de son territoire, la même année, par ces mêmes groupes terroristes islamistes et séparatistes que nous venons d’évoquer. En ce qui concerne ces groupes jihaddistes, on peut citer : le Mouvement pour l’unicité de la Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) issu d’Al-qaida au Maghreb islamique s’adonnant au narcotrafic ; le mouvement Ansar Dine purement touareg qui lors de l’occupation des villes du nord Mali allait fusionner avec le MNLA, le 27 mai 2012, dans le cadre d’un « conseil transitoire pour un Etat islamique ».

Toutefois, on comprend mal la passivité actuelle des soldats de la Minusma et plus particulièrement des soldats Français face à la prise de Kidal et dans la même foulée la prise d’autres localités du nord Mali par les mouvements séparatistes touaregs. D’ailleurs, selon certaines informations, ces derniers auraient eu le soutien assuré des groupes terroristes jihadistes. On le comprend d’autant plus mal, quand on sait qu’en 2012, le MNLA qui avait pris part contre l’armée malienne à l’invasion des villes du nord-Mali et desquelles il fut chassé, quelques mois après, par ses alliés jihaddistes, se retrouve, aujourd’hui , malencontreusement à Kidal comme conquérant et ceci grâce à la France qui a fait appel à ses services lors de la reprise de cette ville des mains des jihaddistes, le 28 janvier 2013.

Nous sommes également en droit de nous demander si ce n’est pas toujours au regard de cette idée d’une Mauritanie comme « espace naturelle et unitaire maure », qu’actuellement les autorités mauritaniennes se croient permis d’exclure des noirs mauritaniens de l’enrôlement en cours, en prétextant l’établissement d’un registre d’état civil sécurisé, et faisant d’eux ainsi, chez-eux, des apatrides de facto. Ceci intervient après les déportations massives des noirs mauritaniens au Sénégal et au Mali, en 1989, qui sont devenus de cette façon des apatrides de jure ; autrement dit, leur propre gouvernement les a privés de leur citoyenneté mauritanienne. Force est de reconnaitre que le régime politique discriminatoire, encore en place en Mauritanie, continue à assumer et à poursuivre la politique raciste et opportuniste héritée du colonisateur français.

Finalement, pourquoi Moctar ould Daddah avait-t-il tenté de rassurer les noirs de Mauritanie en appelant de ses vœux une Mauritanie « Trait d’union entre le Maghreb et l’Afrique noire », quand on sait qu’il optera lui, et par la suite ses successeurs, pour l’arabité de la Mauritanie et son ancrage progressif dans le monde arabe et dans le Maghreb ? A ce propos Abdel weddoud Ould cheikh écrit : « Dans la Mauritanie immédiatement postcoloniale héritière d’un dispositif politico-administratif où les sédentaires noirs du Sud, bien mieux scolarisés que les Maures, jouerait un rôle important, une Mauritanie de surcroit revendiquée par le Maroc comme une partie intégrante de son territoire, les autorités n’avaient peut-être pas d’autres choix que d’assumer la double appartenance arabe et africaine de la toute jeune république. C’était l’époque où l’on se plaisait à souligner son rôle de « trait d’union » entre le Maghreb et l’Afrique sub-saharienne » (cf. Abdel Weddoud ould Cheikh, in Revue Notre Librairie- Revue du livre : Afrique, Caraïbes, Océan indien- No 120-121 Janvier-mars 1995).

Cette position d’Ould Daddah peut être jugée opportuniste car elle tranche avec celle qu’il avait défendue dans le journal français Le Monde du 29-30 juin 1958 et qui tient en ces mots « si nous devions choisir entre la fédération maghrébine et une fédération de l’Afrique occidentale française (AOF), nos préférences nous porteraient vers le Maghreb ». Ces propos de prise de position sont en réponse aux craintes des noirs de voir le pouvoir politique échoir totalement entre les mains des maures à leur détriment. Ce qui avait conduit un conseiller territorial du Sénégal originaire de la vallée du fleuve, Dr Moustapha Touré à écrire dans l’ hebdomadaire dakarois Les Echos du 21-27 avril 1958 « Si les Maures ne veulent pas accepter le jeu normal de la démocratie qui postule la loi du nombre ou qu’il leur coûte beaucoup trop d’être dirigés par des Noirs, le problème qui se pose à nous Africains, nous sénégalais, nous riverains du Fleuve, c’est celui du retour des Noirs de la Mauritanie actuelle dans la Fédération d’Afrique noire, parmi leurs frères nègres ».

L’option pour un fédéralisme qui pourrait remettre en cause l’unité de la Mauritanie hérité du colonialisme ne plait pas à Moctar ould Daddah qui toutefois reconnait qui si elle est dangereuse, elle l’est moins que la revendication du territoire mauritanien par le Maroc. Ces menaces qui pèsent sur la Mauritanie sont, de l’avis des congressistes mauritaniens réunis dans la ville d’Aleg en 1958, une raison suffisante pour justifier le choix du statut politique de leur pays par rapport à la France métropolitaine. Un choix qui se traduira en termes d’accès à l’autonomie interne et du rejet de toute vocation à l’indépendance par rapport à la France. A ce propos, Moctar ould Daddah écrit dans son ouvrage posthume : « La Mauritanie est particulièrement faible. Au nord, son existence est gravement menacée par le Maroc, au sud et à l’est, les menaces venant des deux territoires membres de la future fédération du Mali, le Sénégal et le Soudan, sont moins graves, mais le danger existe tout de même. Ne pouvant nous défendre par nous-mêmes, nous devons nous accrocher à la France, et ne rien faire qui risque de la chatouiller, de détériorer nos rapports avec elle » (Moctar Ould Daddah, La Mauritanie, contre vents et marées, idem, page 164).

Un autre problème fera l’objet d’un débat à ce congrès d’Aleg convoqué par Ould Daddah, en vue de mettre fin aux divergences entre les différents partis politiques de Mauritanie qui dans le contexte de l’époque menaçait son existence. Il s’agissait du débat sur l’enseignement de l’arabe. Moctar ould Daddah rapporte que « pour la majorité des congressistes, l’arabe devait être considéré comme notre langue nationale. Par conséquent, son enseignement devait être rendu obligatoire dans les écoles publiques, au même titre que le français » (cf. Moctar ould Daddah, idem, p.164). Ce congrès d’Aleg est un tournant annonciateur des discriminations raciales et ethniques qui caractérisent aujourd’hui la Mauritanie et qui vont confirmer les craintes exprimées à ce propos par le Docteur Moustapha Touré, en 1958, comme nous venons de l’évoquer.

Cette option d’une Mauritanie devant trouver son ancrage dans le Maghreb et plus largement dans le monde arabe trouvera sa première expression la plus prononcée en 1956. En effet, en 1956, après avoir perdu les législatives, Horma ould Babana qui fut, en 1946, le premier député mauritanien à l’assemblée nationale française, s’exilera au Maroc où il créera l’armée de libération dont le Maroc se servira en vue d’annexer la Mauritanie, comme nous l’avons évoqué plus haut . Cette Armée de Libération et le parti de la Nahda (parti de la renaissance marqué par le nationalisme arabe et créé en Mauritanie en 1958) vont défendre l’idée du grand Maroc qui engloberait la Mauritanie. Nous sommes revenus sur cette page de l’histoire mauritano-marocaine, pour pouvoir dire qu’avec Horma, on assiste à la naissance du nationaliste arabe mauritanien.

Après le docteur Touré, la marginalisation des négro-mauritaniens reviendra plus de quarante ans après sous la plume d’un autre sénégalais. Il s’agit du journaliste d’investigation sénégalais Abou Latif Coulibaly, et ceci, dans un tout autre contexte qui est celui du post-colonialisme et des indépendances. Abou Latif Couibaly est aujourd’hui un ministre sénégalais dans le gouvernement du président Macky Sall. En abordant la question de la diplomatie sous-régionale du Sénégal, il écrit « Le voisin qui nous pose le plus de souci à nos frontières, est sans doute la Mauritanie. Abdoulaye Wade doit compter avec cette réalité, pour donner les meilleurs atouts à notre diplomatie dans la sous-région. Entre ce voisin et nous, il y a, heureusement, le « verrou négro-mauritanien ».

Cette population noire qui est à cheval sur les deux rives. C’est à la fois une chance et un problème. Une chance : pour atteindre notre pays, il faut, nécessairement aux autorités de Nouakchott l’aval et la caution de cette population. Ce qui est loin d’être évident. Un problème : le sort qui est fait aux Noirs en Mauritanie, comme l’esclavage et le chauvinisme, les Noirs se trouvent parfois, dans une situation difficile et délicate, qui ne peut laisser le Sénégal indifférent eu égard aux relations diverses et variées qui lient les populations vivant sur les deux rives du fleuve. Malheureusement, les populations négro-africaines cèdent parfois à la tentation d’un racisme à rebours qui se veut antiraciste et aux démons du particularisme.

« La Mauritanie dispose des moyens de nous faire mal… Il suffit de considérer le rôle joué par le consulat de Mauritanie en Gambie, dans le renforcement de la puissance de feu, du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC), au cours de ces dix dernières années. Comment ménager diplomatiquement la susceptibilité mauritanienne, sans faiblesse aucune, afin de garder avec ce pays les meilleures relations possibles ? Cette équation se pose à notre diplomatie sous-régionale et internationale depuis toujours » (cf. Abou Latif Coulibaly, Wade un opposant au pouvoir, l’alternance piégée, Edition Sentinelles, 2003, p. ?).

On voit qu’Abou Latif à l’instar de certains observateurs qui abordent la question ethnique et raciale en Mauritanie tombe dans le travers qui consiste à présenter la résistance négro-mauritanienne au racisme d’Etat mauritanien comme un racisme à rebours. Nous avons montré jusque-là dans le compte rendu de la genèse de cette question que cette approche de ces dits observateurs n’est pas justifiée et même dangereuse.

A regarder de près, ces propos de Latif Coulibaly tentent d’occulter, en réalité, l’impuissance de l’Etat sénégalais à contrecarrer les menaces récurrentes d’expulsion massives des sénégalais travaillant en Mauritanie. Menaces que les autorités de ce pays brandissent en direction du Sénégal duquel elles attendent d’empêcher tout activisme politique d’opposants mauritaniens sur le territoire sénégalais qui pourrait les gêner.

Outre ces menaces comme moyen de pression sur le Sénégal, la Mauritanie peut brandir, à tout moment, celle pouvant mettre fin aux licences de pêche qu’elle attribue aux pêcheurs sénégalais exerçant leur activités sur son territoire et ainsi qu’à des officiels sénégalais qui ont déjà eu à en bénéficier. C’est l’arme du chantage et de la corruption. Il faut dire que les opposants mauritaniens ne manquent pas au Sénégal, en raison de l’expulsion massive de noirs mauritaniens par les autorités de leur propre pays vers ce pays et aussi vers le Mali, lors des événements dits de 1989.

C’est toujours dans la même perspective de voir neutraliser toute opposition réelle ou supposée pouvant venir des pays frontaliers du Sénégal et du Mali, que la Mauritanie a soutenu les rebelles Touaregs du Mali et ceux de Casamance dans la décennie 1990-2000. Outre le soutien militaire aux rebellions, la Mauritanie use de l’arme de la crise diplomatique qu’elle provoque, pour tenter par la suite de convaincre l’opinion maure et une certaine opinion internationale que c’est toujours le Sénégal qui est à l’origine des crises qui opposent les deux pays.

C’est dans ce cadre, qu’il faut inscrire la culpabilisation faite, deux fois de suite au cours de ces dernières décennies, au Sénégal auquel les autorités de Nouakchott reprochaient de relancer les projets de revitalisation des vallées fossiles en détournant les eaux du fleuve Sénégal. Des projets qui avaient été gelés par le président Abdou Diouf et que son successeur Abdoulaye voulait reconduire. Pourtant à l’époque, la Mauritanie a trouvé normale de réactualiser un projet de la chine populaire datant des années 1960 en vue d’alimenter la ville de Nouakchott en eau potable à partir de canalisations qui partent de la ville mauritanienne de Rosso riveraine du fleuve Sénégal. Une eau tirée du fleuve Sénégal dont bénéficieraient toutes les localités comprises entre ces deux villes.

Ce projet est aujourd’hui entièrement réalisé. Selon Ibrahiama Abou Sall, la provocation de cette crise diplomatique par le Système Beïdane (termes par lesquels on traduit le contrôle exclusif de tous les leviers du pouvoir en Mauritanie par les maures « blancs ») autour des vallées fossiles n’est qu’un prétexte qui visait plutôt à obliger Abdoulaye Wade nouvellement arrivé au pouvoir en 2000, de « venir à Nouakchott et négocier un modus vivendi qu’on lui imposera ». (cf. Ibrahima Abou Sall, les élucubrations de Konyorel (du gringalet, en pulaar, juin 2000, p.2).

En effet, ce remue-ménage diplomatique tient au fait que le système chauvin maure dirigé par Taya tenait à tester les véritables intentions politiques du nouveau président sénégalais à qui on reprochait sa position va-t-en-guerre lors de la crise de 1989, suite aux massacres des ressortissants sénégalais et les déportations des milliers des noirs mauritaniens au Sénégal et au Mali le 22 avril de cette année. Le général putschiste Mohamed ould Abdel Aziz arrivé au pouvoir par le coup d’état d’aout 2008 usera de l’alibi en rapport avec les Vallées fossiles pour, une fois de plus, comme son prédécesseur ould Taya, chercher à neutraliser Abdoulaye Wade qui pourtant sera le parrain des accords de Dakar de juin 2009 qui auront permis de recycler le coup d’état de 2008 du général Abdel Aziz.

Ce coup d’état avait été condamné à l’unanimité par la communauté internationale. Si la Mauritanie dans sa stratégie de neutralisation des pays voisins n’apporte plus son soutien à la rébellion casamançaise, celui apporté aux touaregs du Mali n’a jamais cessé comme nous pouvons le constater ici. Aussi, faut-il souligner que la raison d’Etat et les intérêts quelle implique amène les pays frontaliers à la Mauritanie à faire profil bas chaque fois qu’il est question de faire cause commune avec les victimes négro-mauritaniennes. Dans ce contexte de relation souvent tendue entre ces pays frontaliers que sont la Mauritanie, le Sénégal et le Mali, l’interventionnisme français penche du côté de la Mauritanie qui est considérée comme le principal protégé, pour les raisons historiques que nous avons bien perçues à travers nos analyses et pour aussi des raisons géostratégiques.

Il ne faut jamais perdre de vue que la position géographique de la Mauritanie en tant que zone-tampon entre l’Afrique noire et le Maghreb est considérée comme stratégique par la France depuis la période coloniale. C’est une telle position qui a justifié sa création et sa colonisation par la France. A ce propos, Francis De Chassey écrit « Il s’agit d’empêcher que toute autre puissance ne prenne la place, s’introduisant ainsi entre les deux morceaux de l’empire africain » (cf. Francis de Chassey, Mauritanie 1900-1975, Edition Antrhopos, p.58).

Dans le cadre de la politique de l’union européenne en méditerranée et au Maghreb, cette position géographique de la Mauritanie membre de l’union du Maghreb arabe devient d’avantage stratégique pour la France, en terme de lutte contre le terrorisme islamique et de lutte contre l’immigration clandestine subsaharienne vers l’Europe. Ces intérêts stratégiques sont allés jusqu’à pousser le gouvernement français, en 1999, à entraver sa justice, en facilitant l’exfiltration vers la Mauritanie d’un officier militaire mauritanien du nom de Ely Ould Dah qui suivait un stage militaire dans le sud de la France. Ce dernier avait été pourtant inculpé et incarcéré le 5 juillet 1999 à Montpellier pour crimes de tortures ; ceci faisait suite à une plainte déposée par la fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH) et de la Ligue des droits de l’homme déposée en juin 1999, et, qui émanait de deux officiers mauritaniens réfugiés politiques en France ayant identifié le capitaine Ely ould Dah comme leur tortionnaire.

L’officier mauritanien profitera d’une liberté provisoire octroyée par la justice française pour fuir en Mauritanie. Pourtant la France, en tant qu’Etat partie de la convention dite de New-York de 1984 contre la torture se devait de veiller soit à la détention de l’officier mauritanien soit d’assurer sa présence sur le territoire français pendant le temps nécessaire à l’engagement de poursuites pénales ou d’une procédure d’extradition.

Cette négligence des autorités françaises qui a permis la fuite de l’officier mauritanien vers son pays n’est pas sans rapport avec la réaction vive et prompte des autorités mauritaniennes faisant suite à l’arrestation de l’officier mauritanien en question. Cette réaction s’est traduite de la part du gouvernement mauritanien, par les mesures suivantes : le renvoi de tous les coopérants militaires français ; le rapatriement de tous les militaires mauritaniens en formation en France ; le rétablissement du visa pour tous les français désirant se rendre en Mauritanie.

Aujourd’hui, la Mauritanie a repris sa coopération militaire avec la France et l’officier mauritanien, le capitaine Ely ould Dah jouit d’une liberté totale dans son pays bien qu’il soit sous le coup d’une condamnation par contumace à dix-ans de réclusion criminelle prononcée, le premier juillet 2005, par la cour d’assise de Nîmes. Le gouvernement Français, à notre connaissance, n’a exercé aucune pression sérieuse sur la Mauritanie, pour que le tortionnaire qu’elle abrite vienne purger sa peine en France.

Ce dernier reste sous le coup d’un mandat d’arrêt international lancé contre lui le 7 avril 2000 et consécutive à sa fuite. Il ne peut, par ailleurs, être jugé en Mauritanie, car l’assemblée nationale du pays a voté la loi 93-23 du 14 juin 1993 portant amnistie couvrant les violations massives et graves des droits de l’homme entre 1989 et 1991, qui ont été commise par les membres des forces armées et de sécurité mauritaniennes, entre 1989 et 1991.

D’ailleurs, qu’importe pour la France d’honorer ou non ses obligations internationales en matière de Droit d’humanitaire international et de respect des principes démocratiques dans les pays du sud. Ce qui lui importe, ce que la Mauritanie reste dans son giron et dans celui de l’Europe. La Mauritanie, en tant que membre de l’Union du Maghreb arabe( UMA), ne saurait être exclue du projet d’une conférence sur la sécurité et la coopération en Méditerranée lancée en 1990 et qui « répond au désir de créer un espace de stabilité et de sécurité dans l’ensemble du théâtre méditerranéen, de la région du golf atlantique en incluant les rives Nord et Sud » (cf. Hugues Perrin, La politique étrangère de l’Espagne et le Maghreb, Revue défense nationale, aout-septembre 1992, p.32).

Ce projet, à l’initiative de l’Italie et de l’Espagne, se propose « d’étendre au nord de l’Afrique le processus amorcé par la conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCM) » (cf. Revue défense nationale, idem, p.132). C’est dans ce cadre, qu’il faut situer les projets CSCM et Europe-UMA qui ont constitué, en 1990, les deux initiatives internationales du ministre espagnole des affaires étrangères, M. Fernandez Ordonez « pour réaffirmer les liens privilégiés qui doivent exister entre le Nord et le Sud. Dés la fin de la guerre *******du golf, il s’est empressé de faire le tour des pays de l’Afrique du Nord pour défendre des relations mises à mal par glissement important des dirigeant du Maghreb vers les thèses irakiennes, sous la pression de leur opinion publique » (cf. Revue nationale, idem, p.133).

Thèses selon lesquelles, Saddam Hussein serait une victime tombée dans le piège des USA qui l’aurait utilisé pour combattre l’Iran et pour ensuite se retourner contre l’Irak et ceci dans le but non avoué d’empêcher la constitution d’une puissance au proche orient qui puisse concurrencer Israël. Dans ce contexte, il nous apparait que la France et certains de ses alliés sont plus préoccupés par l’affirmation d’une identité stratégique européenne au service d’une défense commune européenne.

A cet égard, la question des droits de l’homme, de promotion de la démocratie et du respect de ses principes fondamentaux, comme du reste les questions de sécurité collectives ou celle relatives à la lutte contre la prolifération des armes nucléaires et contre le terrorisme risquent d’être subordonnées à cette préoccupation européenne. Cette préoccupation, Christian Girard l’exprime : « l’identité stratégique européenne doit se créer progressivement sans être subordonnée aux intérêts de sécurité des Etats-Unis, mais aussi sans s’y opposer ou les mettre en danger parce que seuls ceux-ci constituent, par la grande majorité des européens, dont ceux de l’Est, une réelle garantie de stabilité.

Il est donc nécessaire de ne pas faire apparaitre le projet stratégique européen comme impliquant un choix pressant entre l’OTAN et l’Europe » (cf. Christian Girard, L’avenir de la guerre, Revue défense nationale, Aout-septembre 1992, p.56). A notre tour, nous pouvons reprocher à l’Union européenne dans la cadre de sa coopération avec la Mauritanie, de subordonner les questions relatives au respect des droits de l’homme et des principes démocratique dans ce pays à ses intérêts économiques, sécuritaires et stratégiques. Peu importe pour eux la nature du régime politique qui gouverne la Mauritanie, fut-il autocratique, raciste, esclavagiste ; l’essentiel pour l’Europe et plus particulièrement la France et l’Espagne, ce que leurs intérêts soient préservés.

Arrivés au terme de nos analyses, nous pouvons dire sans risque de nous tromper, qu’en Mauritanie l’arabisation du pays et son ancrage dans le monde arabe sont allés progressivement de paire ; et nous avons vu que la colonisation française, dans une certaine façon, a favorisé cet état de fait ; et que la politique française actuelle, en Mauritanie, va toujours dans ce sens. Cette politique d’arabisation exclusive en Mauritanie, dans le contexte de la Mauritanie indépendante a été initiée par Moctar ould Dadah. Aussi, n’y a-t-il rien d’étonnant à la réponse inadéquate d’Ould Daddah relative aux revendications contenues dans le « manifeste des 19 ».

Celle-ci est à l’origine des affrontements intercommunautaires de 1966 sur fond de querelles scolaires et de revendications linguistiques. On sait que cette réponse se traduira, par ailleurs, par la suspension des 19 fonctionnaires noirs auteurs présumés d’un manifeste en soutien aux grèves des élèves des établissements de Rosso et de Nouakchott contre la loi du 30 janvier 1965 rendant obligatoire l’enseignement de l’arabe dans le second cycle. Par ces mesures arbitraires Moctar ould Daddah, le premier président de la République islamique de Mauritanie aura indiqué à ses successeurs la plus mauvaise voie à suivre. Il aura empêché la construction d’une Mauritanie pluriethnique et plurilinguistique respectueuse de sa diversité.

Par sa politique irréaliste et de courte vue, en occultant le caractère pluriethnique et plurilinguistique de la Mauritanie, il aura fait le lit des conflits culturels actuels de la Mauritanie, pour ne pas dire qu’il a une grande part de responsabilité dans l’ethnocide subi, aujourd’hui, par les populations noires du pays et que commettront des militaires beaucoup moins subtiles que lui. La seule réponse à la crise de 1966 se limitera pour Ould Daddah à la promotion du concept « repersonnalisation » de l’homme mauritanien qui doit se ressourcer dans les valeurs nationales héritées du passé notamment de l’islam.

Citant J-L-Balans, Marchesin écrit « le seul contenu « opératoire » donné à cette « repersonalisation » sera la justification du bilinguisme et une réforme de l’enseignement basée sur l’arabisation » (cf. Marchesin, idem, page. 129). Cette politique négationniste, comme nous l’avons amplement démontrée ici, est un héritage colonial largement assumé encore de nos jours, par les différents régimes politiques qui se sont succédé en Mauritanie. Ce négationnisme a des soutiens sûrs, des parrains, grâce à un lobbying efficace de la part des réseaux de la France/Afrique.

Aussi, devons-nous méditer ces propos d’André Bourgeot lorsqu’il écrit : « …les pouvoirs coloniaux passés occidentaux et locaux actuels ont procédé à la construction de fausses « ethnies », à leur redéfinition quand elles existaient, ou à leur utilisation à des fins politiques de domination. La présentation ethniciste [des conflits en Afrique] occulte le plus souvent des luttes et des stratégies de pouvoir politique personnel ou lobbyiste, qui réactivent, dénaturent ou fabriquent des conflits anciens entre groupes sociaux imbriqués ou métissés par l’histoire, et transformé en « ethnies » souvent utilisées par des apprentis sorciers et/ou des pouvoirs étrangers » ( cf. André Bourgeot, Afrique : Etat des lieux (1989-1994), Revue Pensée No 301 Janvier-Février 1995, p.6).

S’il est vrai que les pouvoirs coloniaux ont grandement contribué à semer les germes de la division en Mauritanie entre les ethnies, toutefois l’Etat postcolonial mauritanien hérité par les Beidanes a accentué cette division en cherchant progressivement à marginaliser les ethnies négro-mauritaniennes au plan culturel et économique. Tout en s’éloignant du monde négro-africain, la Mauritanie maure se rapproche d’avantage du monde arabe, comme en témoignent, son retrait prématuré, en 1965, de l’Organisation commune africaine et Malgache, son entrée dans la ligue arabe en 1973, son intégration à l’Union du Maghreb arabe le 17 février 1989 et son retrait de la communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest (CEDEAO), en décembre 1999.

A notre sens, la question la plus pertinente relative à la crise identitaire qui secoue de façon cyclique la Mauritanie et menace son existence-même a été posée par André Breton : « Après la décolonisation les principales oppositions ethniques ont touché la zone sahélienne où voisinent les populations blanches et islamisées au nord, négro-africaine au sud. En Mauritanie l’équilibre précaire, secoué en 1989, entre l’ethnie dominante de Maures nomades arabisés et une majorité réelle de paysans négro-africains islamisés de la vallée du fleuve Sénégal, pourra-t-il être restauré constitutionnellement par la proclamation d’une « république islamique arabe et africaine » » (cf. Rolland Breton, Les Ethnies,2ième Edition Que Sais-je mise à jour 1992 PUF, page 106).

Par ailleurs, il ne faut pas se leurrer, le nationalisme arabe et l’intégrisme islamique en Mauritanie sont les deux revers d’une même médaille et constituent au besoin des instruments dont les régimes militaro- tribalistes font un usage multiple selon les circonstances et selon l’adversaire auquel ils font face, même si par ailleurs ces manipulations peuvent se retourner contre leur usager. Ces pratiques néfastes se font au détriment des mouvements démocratiques et progressistes mauritaniens. C’est ainsi que la lutte contre le terrorisme islamiste est brandie par le régime du chef d’Etat mauritanien de fait Mohamed ould Abdel Aziz qui s’en sert comme alibi, pour justifier son maintien arbitraire au pouvoir et une aide de la part de la communauté internationale.

A cet égard, il n’y a rien de surprenant que les véritables victimes du terrorisme dans la zone sahélo-saharienne soient les otages ****occidentaux et un pays frontalier de la Mauritanie à savoir le Mali. Au plan interne en Mauritanie, l’alibi du terrorisme cherche à reléguer au second plan voire à occulter les combats des mauritaniens pour la démocratie et contre toutes les formes de discriminations. Toutefois, faut-il reconnaitre que dans ce contexte où le tribalisme détermine les relations sociales, à cet égard, la solidarité et la loyauté qu’elle exige des congénères tribaux sont des obstacles à une lutte efficace contre le terrorisme.

Le soutien de la Mauritanie à la rébellion touarègue et arabe du nord Mali ayant des connexions établies avec les mouvements jihadistes, et cela au nom des liens tribaux qui les unissent, témoigne de ces obstacles. La France marraine du pseudo-pouvoir démocratique mauritanien semble parfaitement s’accommoder de cette ambigüité de la part de ses protégés. Avec la complicité de la Mauritanie, la France a contribué à installer le MNLA et ses alliés dans le nord Mali et, vraisemblablement, cette dernière soutient les revendications indépendantistes de la rébellion touarègue.

Cette situation pourra-t-elle longtemps occulter le combat pour l’unité territoriale du Mali et pour l’avènement d’une véritable démocratie en Mauritanie qui doit se fixer pour objectif d’asseoir l’unité nationale et de mettre fin à toutes les formes de discrimination en cours dans le pays ? Aujourd’hui, ce combat est porté et incarné par les congressistes du Forum pour la Démocratie et l’Unité en Mauritanie tenu du 28 février 2014 au 3 mars 2014 qui ont appelé avec succès au boycott des récentes élections présidentielles organisées de façon unilatérale par le pouvoir du général putschiste , Mohamed ould Abdel Aziz.

Il faut rester tout de même vigilant, pour que ce combat salutaire pour une Mauritanie réconciliée ne soit relégué au second plan par les manifestations fréquentes de soutien au peuple palestinien dans la lutte qui l’oppose à Israël. Elles sont généralement organisées dans le pays au nom de la solidarité arabe. Ces manifestations sont, en Mauritanie, et plus particulièrement chez la majorité des arabo-berbères, l’occasion du renforcement d’un sentiment anti-israélien et antioccidental et aussi l’occasion de réveiller le chauvinisme des islamistes et des nationalistes arabes qui appellent à l’union sacrée.

Une union sacrée qui s’est largement manifestée lors du génocide perpétré par le gouvernement mauritaniens contre les noirs mauritaniens en 1989-1992 que l’on a accusés de fomenter « un complot pro-israélien » comme nous l’évoquions plus haut. On attend de la part de la communauté beïdane de Mauritanie que ce génocide perpétré à l’endroit des négro-mauritaniens soit dénoncé par des manifestations comme celles organisées en faveur des palestiniens qui se caractérisent par leur ampleur en terme de mobilisation. Charité bien ordonnée commence chez-soi.

Il est clair que les idéologues arabo-berbères mauritaniens ont dû inventer de toute pièce la menace que ferait peser sur leur communauté le « péril noir » qui s’appuierait en permanence sur un complot pro-israélien complètement imaginaire. Ces deux menaces imaginaires servent toute deux à justifier leur oppression sur les négro-mauritaniens. C’est ainsi que ces idéologues mauritaniens du panarabisme, en adhérant au nassérisme et au baasisme, ont pu déplacer, pour un moment, le centre gravité géopolitique de la Mauritanie, vers le Maroc, l’Egypte et les pays arabes du golf.

Par la force des choses et en raison des menaces régionales liées à la présence des mouvements terroristes islamistes qui déstabilisent profondément la zone sahélo-saharienne, le centre de gravité géopolitique de la Mauritanie se situera forcément dans cette dite-zone. Il est important de souligner, que dans le cadre de la lutte internationale contre le terrorisme, le renforcement qui sera apporté au plan matériel et logistique à l’armée mauritanienne qui se distingue par le tribalisme qui la traverse de toute part ne fera que contribuer à perpétuer et à renforcer la domination ethnique maure sur les ethnies négro-africaines.

En conclusion, la colonisation française en Mauritanie a eu des effets de déstructuration que l’on peut constater là où elle s’est imposée et particulièrement en Afrique. Ces effets décrits par George Balandier sont, entre autres, « la dénaturation des unités politiques traditionnelles, la rupture des systèmes traditionnels de limitation de pouvoir, l’incompatibilité de deux systèmes de pouvoir, la désacralisation du pouvoir » (Reyntjens, cf. G. Balandier, Anthropologie politique, Paris, Presse universitaire de France, 3ième édition, 1978, pp.187-192).

Il faut reconnaitre que ces effets se sont répercutés sur les relations ethniques en Mauritanie. Il appartient aux mauritaniens d’entretenir, au nom d’un destin national commun, des relations ethniques pacifiques et d’envisager une réconciliation nationale sincère en réponse aux traumatisants événements liés à l’épuration ethnique des années 1989-1992. Une réconciliation amorcée par le régime démocratiquement élu de l’ex-président Sidi Ould Cheikh Abdallah destitué en aout 2008, par un coup d’Etat militaire.

Moustapha Touré, Dakar août 2014

Source : Moustapha Mamadou Toure

Vous pouvez laisser une reponse, ou trackback a partir de votre propre site.

Laisser un commentaire