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Abderrahmane Sissako: Le sacre par Bios Diallo

Abderrahmane Sissako:  Le sacre par Bios DialloHorizons - Le Timbuktu, le Chagrin des Oiseaux, de notre compatriote Abderrahmane Sissako, vient d’être consacré Meilleur film par l’Académie des Césars en France. Récompense d’une passion !
Il y avait une sorte de communion ce vendredi 20 février 2015, entre le Théâtre du Châtelet, à Paris où se tenait la 40e cérémonie des Césars, et Nouakchott. Car ils sont nombreux les Mauritaniens à avoir suivi, en direct sur différentes chaînes TV, ce rendez-vous des œuvres cinématographies. Fibre nationale oblige !

Il faut dire que l’ambassadeur qui nous y représentait, et tout le continent, porte l’étoffe d’espoir. Et Abderrahmane Sissako n’a pas déçu. Son film, Timbuktu, le Chagrin des Oiseaux, à lui seul a raflé sept statuettes, dont celles du meilleur réalisateur et du meilleur film. Et d’autres récompenses restent à venir.

Ce film, conçu et mûri au pays, a été tourné à Oualata. Il y a donc, à son origine, un défi et un honneur de la terre des ancêtres. Un orgueil. Un arbre que le destin fructifie toujours. C’est le souffle de reconnaissance que plus d’un Mauritanien a ressenti ce jour, quand le choix des jurés s’est porté sur Sissako.

« Pour nous, dit la ministre de la Culture et de l’Artisanat, Madame Hindou Mint Aïnina, ce prix est bien plus qu’un titre honorifique. Il atteste, démontre, que l’intelligence et l’esprit créatif des mauritaniens n’ont pas à être sous-estimés. Une preuve aussi que lorsque l’on fait une chose avec passion et conviction, on peut en attendre les fruits avec certitude. Et c’est le chemin que Monsieur Sissako a emprunté, lui qui n’a eu de cesse de mener son art avec rigueur et poésie. Enfin, par ses prix, poursuit la ministre, il donne l’exemple à tous les autres pour plus de créativité, d’ambition et d’audace dans tous les domaines ».

Dans le communiqué de presse, publié par le Ministère de la Culture et de l’Artisanat on peut lire : « Par cette distinction, Abderrahmane Sissako honore non seulement la Mauritanie en montrant la capacité et le savoir-faire créatif de ses enfants, mais aussi toute l’Afrique et le Monde arabe. » Il faut dire que notre compatriote est le premier réalisateur Africain, mais aussi du monde arabe, à décrocher ce César !

Nous le disions, ce film qui fait aujourd’hui l’objet d’éloges et d’attraits, a été entièrement travaillé ici. Le président Mohamed Ould Abdel Aziz, qui lui a accordé son soutien moral et financier « sans jamais interférer dans la progression de ce qui se faisait en respectant mon travail d’artiste, de créateur », comme l’a souligné Sissako lui-même, a été à la projection de son avant-première le 22 septembre 2014 au palais des conférences de Nouakchott.

Avec lui, le Gouvernement au complet à ses côtés ! Sans oublier les présidents du Sénat et de l’Assemblée Nationale, des représentants d’organisations internationales et un public passionné d’hommes et femmes de la culture…Une première dans ce pays où il n’existe plus aucune salle de cinéma ! Mais qu’importe, ce manque pourrait être corrigé. Tout au moins cela nourrit et redonne de l’espoir aux nostalgiques des salles obscures du 7e art.

En attendant, on salue différemment les distinctions du réalisateur d’Octobre (1993).

« Pour moi, dit Daouda Kenou, un compatriote qui a vécu longtemps au Burkina où il avait toujours l’embarra des séances de films pendant et après le Fespaco (Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou), c’est le moment ou jamais de faire que les cinémas rouvrent en Mauritanie. Ne serait-ce que deux salles à Nouakchott ! ».

Son argument : « Je sais, poursuit notre cinéphile, que le public est demandeur. L’ambiance du grand écran, la queue devant les salles, les discussions à l’intérieur avant et après les projections, sont des choses que la télé à la maison ne peut remplacer », défend-il.

« Je ressens une immense fierté et une grande joie en voyant tout ce triomphe lié au nom de mon pays, la Mauritanie, dit dans une expression de joie qu’elle a du mal à contenir Maïmouna Saleck directrice de l’Espace de la Biodivercité à Nouakchott qui a eu à abriter des projections du film. On peut penser ce que l’on veut du film, dire que c’est « une commande »… cela n’enlève en rien à sa beauté, sa sensibilité, sa poésie. Abderrahmane Sissako a fait fort en tout. Et il prouve que notre pays produit des hommes d’art capables d’offrir de belles et merveilleuses choses. Sissako, voilà un Mauritanien qui nous porte vers les plus hautes sphères culturelles…. Je ne pérore pas sur le reste », poursuit-elle en envoyant des textos à tous ceux qui partagent ses instants de bonheur.

« Qu’on soit Africain, ou simplement Mauritanien, on doit être vraiment fier pour ces trophées, dit l’artiste peintre Amy Sow costumière du film et qui a été sur tout le tournage de Timbuktu. Abderrahmane est un grand cinéaste, soucieux du détail. Ça montre aussi que le cinéma africain a un très bon niveau pour ce genre de compétitions [Césars, Cannes, Oscars…]. »

Puis Amy souligne sa reconnaissance : « C’est également, pour moi, une belle expérience. Comme dans d’autres choix, les comédiens notamment, Abderrahmane Sissako a voulu prendre des artistes locaux, du terrain, pour leur mettre la main à l’étrier. Et ça, c’est rare dans ce domaine, et ce n’est pas négligeable ! Moi cela m’a enrichie et je l’en remercie ».

L’artiste Limam Kane Monza abonde dans le même sens : « Ces prix dictent tout simplement la consécration d’un homme que nous avions toujours admiré, adolescents. Le cinéaste nous a toujours éblouis par son art, et sa manière très juste de faire, soutient-il. Avec Heremakono et Bamako, contre le diktat des Institutions internationales, nous ont merveilleusement interpellés, car renforçant l’engagement pour une meilleure Afrique. »

Puis, soucieux d’un soutien plus appuyé à la scène culturelle nationale, celui qui se surnomme le Président de la Rue Publique et promoteur du festival Assalamalekum Hip Hop, lance à l’aîné : « Ce prix est une très belle carte pour la diplomatie culturelle mauritanienne. Sissako doit, par conséquent, l’utiliser pour redonner à la culture, ici, son mérite. Nous avions tous nourri de grands espoirs suite à sa nomination auprès du président de la République.

Sans le charger, et à sa décharge, puisque les choses ont souvent des paramètres compliqués, surtout quand on est de l’autre côté, mais je trouve que c’est l’opportunité avec ses distinctions d’attirer davantage l’intérêt au soutien à la culture. Puisque voilà un geste qui redore le blason et fraye de nouveaux chemins, au cinéma mauritanien, et au-delà à toutes les cultures de la Mauritanie. Ce César est un instant qui pousse encore plus à m’attacher à mon pays, à agir pour lui. Nous disons Big Up à Abderrahmane Sissako et à toute l’équipe du film Timbuktu.

Puisse alors la Mauritanie et l’Afrique lui rendre les honneurs qu’il mérite et surtout à lui de se rappeler qu’il est un acteur, militant et non un faiseur d’actions », termine en claquant des pouces le rappeur !

Il apparait ainsi qu’au-delà du citoyen lambda, tout le monde des arts a vécu une journée de consécration, de grande satisfaction. Quant au film du sacre, il procède d’un acte militant, le refus de se taire. Face au règne des djihadistes, dans le Nord Mali. On sait le drame que cette occupation a causé depuis. Saison cruelle, avec la prise de Tombouctou en 2012.

Mais pour montrer ce que fut celle qui se faisait appeler la cité des 333 saints ou encore la perle du désert, Sissako a préféré donner la parole à l’image et aux bobines. Sous l’angle de la fierté de ceux qui y vivent et y résistent toujours. Car les habitants de Toumbouctou ne plient pas, relèvent la tête face aux insurgés maîtres qui narguent et détruisent les symboles du foyer de brassages ethniques, culturels, religieux et d’ouverture.

Les islamistes aux lois extrêmes ne remportent alors que des victoires partielles, puisque la dignité du dernier socle est ce qu’il y a de plus fort. Ceux qui ont marché sur Timbuktu le savent. Et le goût de l’inachevé ils l’auront toujours, puisque même diminués les hommes et les femmes de Timbuktu demeurent dignes. C’est cet honneur, cette image de dignité qui redonne espoir par le combat cinématographique, que vient d’opérer Abderrahmane Sissako. Chose qui demeure dans le parcours de l’artiste.

Puisque, à 54 ans, le natif de Kiffa a su se construire une filmographie à l’image de sa patience et de son engagement : Rostov-Luanda (1996), sur les traces d’un combattant de la libération angolaise qu’il a connu à Moscou pendant ses études de cinéma, La Vie sur Terre (1998), film tourné dans un village malien avec des poèmes du Martiniquais Aimé Césaire, et Bamako, en 2006, montre une Afrique qui élève la voix contre des institutions internationales de la Banque Mondiale aux remèdes peu adaptés au continent.

Ce César du Meilleur réalisateur n’est donc que mérité, après l’Etalon Yennega du FESPACO en 2003 pour son film Heremakono. Ce dernier a comme sous-titre en français En attendant le bonheur. Autant dire une morale qui augure des sacres. Et qui sait attendre… le fruit de ses actes sera toujours comblé !

Bios Diallo

Ps : Une projection GRATUITE du film Timbuktu, le Chagrin des Oiseaux est prévue ce mardi 24 février à 17h à l’Ancienne Maison des Jeunes de Nouakchott. La séance aura lieu en présence de la Ministre de la Culture et de l’Artisanat, de membres du Gouvernement et du Corps diplomatique.

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