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Figures Historiques : L’« émir de la paix » : Aḥmed uld M’Ḥammed (1872-1891) -1ére partie

Résumé

Les émirats maures se sont établis, à la fin du XVIIe et au XVIIIe siècle sur la base de l’affirmation des valeurs tribales hassân, guerrières, et en opposition avec les valeurs religieuses assumées par un autre groupe social, celui des zawâya, qui développent une conception islamique du politique. Le règne de l’« émir de la paix », Ahmed uld M’Hammed, dans la seconde partie du XIXe siècle illustre la perméabilité de ces valeurs politiques, mais aussi les limites de celle-ci.

Texte intégral

1. A maints égards, dans la galerie des portraits des grands personnages politiques de l’Adrâr, que j’ai contribuée à rassembler, et dont j’ai aussi souvent croqué les traits (Bonte, 1998a), la figure de l’émir Aḥmed uld M’Ḥammed est bien particulière. Non par les circonstances dramatiques de son règne – il succède en 1872 à son grand-père Aḥmed ‘Aydda, mort en 1861, au terme d’une longue crise de succession qui a vu l’assassinat de son père, M’Ḥammed, à l’initiative de deux de ses cinq oncles, ‘Uthmân et Muḥammed, qui périront un peu plus tard dans des guet-apens, il meurt lui-même assassiné en 1891 – qui relèvent du lot commun des émirs, mais par la quasi-sanctification de son règne dont l’on trouve de nombreux échos, historiques et contemporains, tranchant sur les caractères guerriers et une certaine indifférence à l’égard des affaires de la religion, que l’on attribue généralement à la famille émirale et à l’ensemble des Ḥassân.1

Un pieux émir

2. Tranchant avec l’absence de documents historiques qui a été le lot de mon travail sur l’Adrâr, je disposais d’une longue bibliographie consacrée à l’émir Aḥmed uld M’Ḥammed, au début de la période coloniale par l’interprète principal Mamadou Ba, en poste alors à Atâr. Ce travail publié en 1929, complété en 1932 dans le cadre d’une étude plus générale de l’émirat entre 1&32 et 1908, qui prend en compte le règne d’Aḥmed uld Sîd’Aḥmed (1891-1899) et la situation de l’émirat avant la conquête française (1909), est l’œuvre d’un personnage dont il est intéressant de comprendre le parcours.

3.  Mamadou Ba est issu d’une grande famille halpulaar de la vallée du Sénégal, et des écoles françaises de « fils de chefs » au Sénégal. Musulman, sans doute adepte de la voie tijâniyya, connaissant parfaitement l’arabe, il est appelé au poste d’interprète principal d’Atâr en 1917, dans des conditions bien particulières : le précédent interprète, d’origine saharienne, avait épousé la sœur de l’émir Sîd’Aḥmed uld Aḥmed uld Sîd’Aḥmed, que les Français, après qu’il ait mené une longue résistance à la conquête de l’Adrâr, avait réinvesti comme émir en 1913 du fait de son prestige auprès des populations du massif. Sîd’Aḥmed avait utilisé cette position de son beau-frère pour manipuler les autorités françaises et conforter, aux dépens d’autres tribus, les Idayshilli, les Kunta, les Awlâd Qaylân, ses pouvoirs émiraux. Les difficultés qui en résulteront amèneront les autorités coloniales à changer l’interprète principal en place, avant que Sîd’Aḥmed ne soit temporairement destitué (1918-1920). Il en résultera une haine intense entre l’émir et Mamadou Ba.

4. D’où vient cet intérêt de Mamadou Ba pour l’histoire émirale de l’Adrâr ? Sans doute de sa formation double de lettré musulman et d’élève des écoles républicaines françaises. D’une certaine fascination aussi pour le pouvoir traditionnel qui s’explique par sa position sociale. De ses fonctions enfin d’interprète qui l’amènent à vivre dans les coulisses de cette histoire émirale, fut-elle soumise à la colonisation. En 1932, année de publication de sa synthèse, Sîd’Aḥmed part en dissidence et, après avoir éliminé un détachement venu l’arrêter, il est tué par les troupes coloniales. Les analyses de Mamadou Ba, tout en conservant une certaine objectivité, et en rendant compte précisément des faits historiques2, sont centrées sur l’opposition entre l’« émir de la paix », Aḥmed uld M’Ḥammed, célébré pour son sens de l’État, sa foi religieuse et son souci de la justice, et l’« émir de la guerre », Aḥmed uld Sîd’Aḥmed, le père de son « ennemi » Sîd’Aḥmed, dont les combats contre le Tagânt contribuent à la grandeur de l’Adrâr, mais qui incarne les valeurs ḥassân : bravoure certes, mais aussi esprit de pillage, de luttes civiles et familiales, sources d’anarchie et de désordre.

5. Cette mise en situation était nécessaire avant que je ne reproduise in extenso, le portrait que consacre Mamadou Ba à l’émir Aḥmed uld M’Ḥammed :

« Solide de complexion, la taille ramassée, les jambes longues et bien musclées, l’allure martiale, mais dégagée de toute afféterie, le regard d’une inquiétante fixité rendu encore plus sévère par la couleur écarlate des yeux, la barbe avare, Ahmed ould M’Hamed avait une physionomie peu attirante. Il le déplorait surtout à cause de l’impression défavorable qu’elle pouvait faire naître chez ceux qui l’approchaient. Aussi, se préoccupait-il visiblement dans les audiences qu’il accordait, de rassurer ses visiteurs et de les mettre à l’aise. Tout le monde avait les mêmes facilités d’accès auprès de lui, en quoi il différait de tant d’autres souverains de l’Adrâr. Bien qu’il fut doué d’une grande facilité de parole, il était peu communicatif et encore moins expansif. Il possédait le don de condenser sa pensée dans quelques idées claires et précises. Il ne riait jamais aux éclats, et, devant lui, une attitude sérieuse était de rigueur pour tous. L’usage du tabac sous toutes ses formes était prescrit en sa présence; de même les plaisanteries légères. Il possédait un grand empire sur lui-même. Lorsqu’il sentait la colère le gagner, il se retirait seul sous sa tente et y attendait d’être affranchi de l’influence de « Satan », qu’il ne cessait alors de réprouver.
Dès son avènement, Ahmed ould M’Hamed se signala par la rigueur de ses principes et la simplicité de ses manières. Il détestait la coquetterie mais tenait à une mise décente. Il affectionnait particulièrement les effets provenant du village soudanais de Mourdiah, dont les procédés de teinture à l’indigo donnent aux vêtements une couleur qui flattait agréablement la vue et l’odorat des nomades de la haute Mauritanie.
De bonne heure, Ahmed ould M’Hamed manifesta pour les griots, dont l’influence sur les souverains indigènes est généralement aussi fâcheuse que grande, une invincible répulsion que l’âge et la raison devaient accentuer. Les audaces de ces bardes populaires où s’ébauchent habituellement des idylles et des intrigues et où la pudeur est souvent outragée, étaient formellement prescrites dans son entourage. Néanmoins, il ne leur ménageait pas ses largesses, ainsi qu’il est de tradition dans l’aristocratie maure. Car Ahmed ould M’Hamed professait un véritable culte pour les traditions de ses ancêtres, et il entendait pratiquer tout ce qu’elles avaient de noble, de juste et de libéral.
S’il s’interdisait les plaisirs dont raffolent généralement ses pareils, par contre le jeune émir se passionnait pour l’étude. Doué d’une mémoire sûre, il avait appris le Qoran par cœur : il n’en devait rien oublier jusqu’à sa mort. Il étudia aussi le code de Khalil et ne cessa d’approfondir à la fois ses connaissances juridiques et canoniques. Mais c’est surtout de l’histoire qu’il était curieux, et de toutes les histoires celle des Abbassides l’enthousiasmait au plus haut point. Peut-être nourrissait-il l’ambition de laisser le souvenir d’un digne émule de Haroun-Al-Rashid. Au fait, comme le grand calife de Bagdad, il exerça la souveraineté avec dignité et probité. Comme lui-aussi, il se préoccupait du bien-être de ses tribus. Sa sollicitude allait surtout aux gens sans défense, c’est à dire aux marabouts et aux tributaires. Sa clairvoyance avait discerné le rôle de premier ordre que ces castes pouvaient jouer dans le relèvement économique de son pays.
Le sentiment religieux chez Ahmed ould M’Hamed était vigoureusement enraciné. Même par les froids rigoureux, il ne manquait jamais de procéder aux ablutions qui précédent la prière. Durant le Ramadhan, il s’interdisait tout déplacement par vénération pour le mois sacré. Il se livrait isolément à de longues dévotions qui avaient fini par exercer une certaine influence mystique sur son caractère.

A suivre…./
Pierre Bonte : « Conceptions ḥassân et zawâya du pouvoir politique dans la société émirale ouest-saharienne avant la colonisation »  p. 133-150

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1 Rappelons que la société émirale ouest-saharienne était divisée en trois ordres : les Ḥassân, guer (…)

  • 2 Sur cette période située entre 1872 et 1908, il a pu bénéficier, ayant été lui-même présent en Adr (…)
    • 3 Dont le modèle littéraire est le Shyam az-zawâya de Muḥammed al-Yadâlî rédigé au milieu du xviiie
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