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MS.Homody : La Mauritanie un brassage de culture… Nous déclare le Professeur Ba Oumar

MS.Homody : La Mauritanie un brassage de culture… Nous déclare le Professeur Ba Oumar Pourquoi les hommes vivent de différentes manières et ont des niveaux de vie différents ? Pourquoi leurs langues, leurs moeurs et leurs traditions sont différents?  La société humaine suscite une infinité de questions de ce genre ; les spécialistes les plus doués n’ont pas pu encore épuiser ces questions. D’ailleurs il est certain qu’ils n’y arriveront jamais quand on sait que la solution de tout problème social ou culturel ouvre la voie à d’autres problèmes et la réponse à toute question suscite une multitude d’autres questions.

Ceci est dû au mouvement permanent de la société et au changement perpétuel des évènements et des choses. Comme la société humaine, en général, la société Mauritanienne connait cette variété de races, de langues, de manière de vivre, de moeurs et de tradition. C’est parce qu’elle est le point de convergences de plusieurs civilisations, en particulier, des civilisations arabe et africaine.

Pour bien pénétrer la dialectique de l’évolution de cette nation Mauritanienne nous avons pris contact avec le professeur Oumar Ba, de I ‘Institut mauritanien de recherches scientifiques. Le professeur Ba est un des plus grands sociologues et linguistes de notre pays et même d’Afrique.

Dans I’ entretien qui suit, le professeur Ba essayera de donner plus d’informations et d’éclaircissements sur sa propre vie et sur les problèmes de sociologie et de linguistique que soulèvent beaucoup de nos intellectuels aujourd’hui.

Chaab : Vous êtes né approximativement en quelle date et dans quel milieu social?

O.B. : Je suis né officiellement en 1917 à Daba au Sénégal dans une famille maraboutique; mais je suis le seul de ma famille qui soit né au Sénégal. Mon père a été cadi en Mauritanie avant de l’être au Sénégal, c’était au temps où les deux territoires ne formaient qu’une seule colonie, mon oncle paternel était cadi en Mauritanie alors que mon oncle maternel était chef de village à Baba dans le canton de Zillabé au Sénégal.

Chaab : Comment vous avez pu acquérir le niveau intellectuel si élevé que vous avez?

O.B. : Comme tout fils d’une famille maraboutique j’ai fait d’abord l’école coranique, puis j’ai fait 1?école française à Saldé du Sénégal. J’y étais envoyé avec 7 amis, naturellement j’étais le major. C’est à Podor que j’ai terminé mes études primaires, j’étais le seul reçu dans le concours d’entrée en sixième de I ‘école et des fils de chefs à Saint Louis. A ma sortie de cette école j’ai fait le moniteur d’enseignement, puis par voie de concours j’ai fait le commis de postes, ensuite j’ai servi comme expéditionnaire, et après comme interprète arabe. C’est en 1945 que j’ai subi le concours d’interprète en arabe. Dans cette fonction, j’ai fait plusieurs postes mauritaniens notamment Bogué, Tidjikdja (à 2 reprises), Nouakchott (à 2 reprises) M’Bout etc. Ensuite j’étais nommé directeur de la Fonction Publique et quelque temps après on m’a envoyé à Paris représenter la Mauritanie à l’UNESCO. Je suis revenu en Mauritanie ensuite pour regagner Saint-Louis où j’ai pris la direction de la section mauritanienne de l’IFAN. Par la suite, j’ai été atteint par la limite d’âge, c’est pourquoi j’ai été mis à la retraite. A la suite de cela le gouvernement sénégalais en accord avec le gouvernement français m’a recruté pour servir à l’IFAN. Je dois vous dire qu’en tant Qu »expert linguistique j’ai fait parti du comité directeur qui a élaboré les alphabets des langues africaines à Bamako.

Chaab :  Donc vous n’avez pas suivi des cours à l’université en tant qu’étudiant boursier officiel?

O.B. : Officiellement je n’ai pas fait d’études universitaires mais c’est comme si je l’ai fait, puisque c’est à la suite de mes différents travaux que 1?université a admis le principe que je suis en mesure de préparer le Doctorat. J’ai soutenu avec succès une thèse de doctorat en 1972 à la Sorbonne.

Chaab :  Vous êtes donc autodidacte?

O.B. : Effectivement je suis autodidacte, j’ai pu acquérir plusieurs diplômes, (j’ai même ici dans la maison un diplôme de sciences politiques). Je continue à être sollicité par plusieurs instituts et universités à travers le monde, mais à l’heure actuelle je préfère rester en Mauritanie pour des raisons familiales.

Chaab :  M. le professeur Oumar Ba est ce que vous pouvez présenter d une façon très résumée une sorte d’autobiographie pour nous donner une idée claire de votre longue lutte contre le retard et I ‘ignorance?
Oumar Ba : Comme la plupart des vieux fonctionnaires mauritaniens, j’ai débuté dans le corps des interprètes, après 1?indépendance, j’ai assumé certains postes de responsabilité. D’abord comme chef de la subdivision centrale dc Tidjikdja, quelque temps après j’ai été chargé de la direction de la fonction publique puis j’ai été désigné comme représentant permanent de la Mauritanie auprès de l’UNESCO à Paris. Après mon retour de Paris, j’ai été désigné comme premier directeur de la section mauritanienne de l’IFAN. Cela après la cascade des indépendances africaines. J’ai représenté aussi la Mauritanie au premier festival mondial des arts nègres tenu en 1966 à Dakar. C’est à la fin de cette année là que j’ai été mis à la retraite et que le gouvernement sénégalais, en accord avec le gouvernement français, m’a engagé à l’institut fondamental d’Afrique noire (IFAN) qui s’appelait naguère l’Institut Français d’Afrique. C’est depuis ce temps que j’ai pu me consacrer véritablement à la recherche, c’est ainsi que j’ai écrit « poèmes peuls modernes » sous le timbre de l’école des hautes études de Paris, à la Sorbonne, puis « la polygamie en pays Toucouleur », une étude qui a été traduite en plusieurs langues. J’ai publié un essai intitulé « mon meilleur chef de canton » etc… Après lorsque j’ai pris la direction de l’IFAN, à l’institut de l’université j’ai fourni beaucoup d’efforts surtout en sociologie, en linguistique et en histoire. C’est en ce moment précisément que j’ai préparé à la Sorbonne ma thèse intitulée » Les peuls du Fouta Toro à travers leurs traditions nationales, orales et écrites », en même temps j’ai traduit intégralement le Coran en peulh. Il m’a été préfacé par le président Léopold Sédar Senghor, qui est membre de l’Institut. J’ai écrit également une publication intitulée « Faune et flore du Fouta Toro » et une autre intitulée » lexique peulh en français » c’est-à-dire le vocabulaire Peulh, de base. Ce dernier écrit je l’ai présenté en 1972 au Congrès International de Londres sur la civilisation mandingue. J’ai publié ensuite » l’expression du temps en Poular et en Saharien » c’est-à-dire en arabe, J’ai publié aussi, entre autres, dans la revue de l’IFAN » notes africaines », » les Peulhs du Jolof, sur les Peulhs de M’Bout, sur les sites historiques du Taguant et du Brakna. J’ajoute que j’étais sollicité par le gouvernement du Sénégal pour faire des émissions à la radio du Sénégal sur la sociologie et la linguistique dans le monde toucouleur, c’est à dire sur les Peulhs du Fouta Toro. Depuis quelques temps je prépare l’agrégat en arabe grâce à une bourse que le président Senghor m’a accordée. Malheureusement je n’ai pas pu me présenter à ce concours à cause d’une question familiale que je ne prévoyais pas. Ce qui fait que depuis le premier juillet dernier je sers à l’Institut Mauritanien de Recherches Scientifiques, homologue de I’IFAN de Dakar. Je ne termine pas sans rappeler que je suis aussi chercheur au centre de linguistique appliquée qui joue en même temps le rôle de l’institut de l’université de Dakar mais qui s’occupe exclusivement de l’étude des langues africaines. Je suis également membre du comité directeur des écrivains en langue française. J’appartenais aussi à la Société des Africanistes du musée de I’ homme de Paris. Enfin je fais partie de pas mal de comités internationaux à caractère culturel. C’est ainsi que je suis officier de la légion d’honneur pour services rendus à la culture, officier d’académie et chevalier des arts et lettres, tout cela au niveau français. Au niveau africain sur le plan des distinctions honorifiques je suis commandant de l’ordre de lion du Sénégal et au niveau mauritanien je suis chevalier du mérite national.

Chaab :  Est ce que le Fouta Toro ne correspond pas à la région qui est appelée aujourd’hui au Sénégal la région du fleuve?

O. B. : C’est exactement cette région du fleuve qui s’étend entre Dagana et Bakel, elle est justement à cheval sur le fleuve, le fleuve qui, en réalité, appartient aux deux pays, la Mauritanie et le Sénégal. Pour les historiens il n’y a pratiquement pas de frontières entre les deux pays : les régions portent les mêmes noms, les villages sont des villages jumeaux, vous avez par exemple le Toro Sénégalais et le Toro Mauritanien correspondant, c’est le cas du Lao, du Yirlabé, du Gunnar, de Damga etc… Je peux aller plus loin pour vous dire que mon propre village Mbahé se trouve en Mauritanie alors que notre cimetière se trouve de l’autre côté du fleuve au Sénégal. En réalité ce sont des quartiers d’une même agglomération qui se trouvent de part et d’autre du fleuve. Pendant la période coloniale on voyait souvent un sénégalais traverser les frontières pour être chef de village ou de collectivités en Mauritanie et vice versa. Actuellement il y a des Sénégalais qui sont recensés en Mauritanie et des exemples similaires pour le Sénégal. Donc entre la Mauritanie et le Sénégal il n’y a pratiquement pas de frontières, c’est le même pays, ce qui existe c’est plutôt un trait d’union.

Chaab : M. le professeur Ba, pouvez-vous nous expliquer comment s’est constitué notre pays, autrement dit comment s’est formé ce qu’on appelait l’ensemble Mauritanien?
O. B. : Je sais que la Mauritanie est aussi blanche que noire et je sais que cette région a toujours formé le même pays. Vous avez, par exemple, des Arabes qui ont des parents chez les noirs et vice- versa. C’est le cas des familles de Dah Ould Haiba, de Bâ El Hacen, de Abdel Aziz Bâ. La première famille est de mère noire et de père arabe tandis que les dernières ont la mère arabe et le père noir. C’est le cas également de la famille Kane; donc se sont les mêmes familles. C’est comme au Sénégal vous trouvez des familles de père Sérère et de mère Ouolof et le vice-versa. Le président Senghor lui qui est de père Sérère, sa mère est d’origine Toucouleur, une Bocoum .

Chaab: Peut-être vous n’avez pas bien compris ma question. J’entends par constitution de l’ensemble mauritanien, la formation de la nation mauritanienne et sur le plan géographique et sur le plan humain. Il faut donc nous renseigner sur cet aspect de la question, s’il vous plaît?
O. B. : Pour ça, il faut aller plus loin dans l’histoire de notre pays. On remarque, à travers les sites historiques que le nord de la Mauritanie était verdoyant et florissant et par conséquent habitable. Mais au fur et à mesure que la sécheresse avançait, les populations noires descendaient vers le Sud pour se fixer en fin de compte dans la vallée du fleuve parce qu’elles ont des velléités paysannes, alors que les arabes qui s’adaptent plus au nomadisme sont restés dans le Nord. Mais de toute façon ce sont les mêmes familles parce qu’on retrouve encore dans le nord des agglomérations noires, des «Adwabas ».

Chaab : Ca c’est sur le plan historique et sur Ie plan social. Quelles sont les caractéristiques propres à cette nation Mauritanienne?

O. B. : La société mauritanienne, comme toutes les sociétés sahéliennes, a les mêmes caractéristiques. Cette question de caractéristiques fera l’objet de ma communication au festival mondial des Arts Nègres de Lagos. Chez les noirs, comme chez les arabes, il y a les castes par exemple: les cordonniers, les griots, les forgerons etc… et au sommet les marabouts et les guerriers. Ceci prouve une fois de plus que les arabes et les noirs ont cohabité ensemble depuis longtemps, très longtemps, ce sont les mêmes types d’hommes, et pour couronner cela ce sont les mêmes populations musulmanes, elles sont inclues dans la même mouvance musulmane

Mohamed Said Homody

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