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Evénements de Zouerate en Mai 68 : Le terrible face à face expatriés /autochtones !!! (Suite et fin)

WP_20140512. L’après drame

Sidi Zegued : Le lendemain Doudou Fall, préfet de Zouerate et autres autorités militaires et civiles ont rassemblé tous les travailleurs. Ils leur ont demandé : ceux qui veulent monter au travail se mettent de ce coté ; Ceux qui ne le sont pas se mettent de l’autre. La quasi-totalité des travailleurs ont repris le boulot ».

 Gilles Aubry: J’avais le sentiment qu’il ne pouvait rien nous arriver, spectateur à plus d’un titre de quelque chose qui me dépassait complètement, je me suis senti étranger pour la première fois dans un monde que je ne comprenais pas. Pourquoi certaines maisons avaient été saccagées, pourquoi certaines personnes étaient parties précipitamment, qu’elles pouvaient être les raisons de cette colère, et que pouvait justifier la dureté d’une telle répression? Je garde le souvenir dans les jours qui suivirent de ces hommes et de ces femmes, le bras bandé, qui avaient essuyé les tirs de l’armée pendant ce qu’on appela pudiquement par la suite les « évènements de 68″. Combien de morts, officiellement, officieusement…?

Sidi Ould Mouloud: Le lendemain on demande à tous les gens de se rassembler. J’étais avec Deddahi O.Naoucha et d’autres et nous nous sommes mis de coté, solidaires que nous n’allions pas monter au travail. Notre surprise était grande quand le capitaine ou commandant Yall Amadou encercla avec les militaires tout le rassemblement. On demanda aux  gens des représentants pour parler avec eux. Les travailleurs désignèrent le jeune Kadeh Mohamed Salem et d’autres. Puis ils ont demandé à ceux qui veulent travailler d’aller de ce coté et les autres là-bas. Alors tout le monde a décidé de monter. Les jours qui suivent les délégués étaient avec les autorités et un bon nombre de travailleurs. Mohamed Salem répondait à toutes questions et eut une altercation avec le préfet  Doudou Fall, alors le brigadier de police le gifla. On l’amena à la police. Mais quand ces derniers ont voulu le libérer. Il refusa de sortir exigeant des justificatifs à son arrestation. Le chef de la mine ayant constaté que c’était son secrétaire n’a pas tardé à le licencier. Après il y’a eu l’arrivée de Baba Fall du directeur du travail et les travailleurs ont commencé à avoir des primes, des augmentations etc.

Michel Breda: Les Mauritaniens qui travaillaient avec nous étaient gentils, serviables agréables à vivre et ils le sont restés après tout cela, la confiance est vite revenue, mais il faut les comprendre, exploités comme ils étaient. Après ces évènements, nous avons reçu personnellement, mes frères et moi-même, une lettre de félicitations de la part du D.G.

Thierry Arnould: Je me suis demandé, bien des années plus tard, si tout cela avait mal tourné, qu’aurait fait mon père en ce qui concernait ma sœur et moi, comment l’aurait il fait ? En aurait-il eu le temps ?

Ely Salem Khayar: Deux jours plus tard les travailleurs sont pour la plupart montés aux chantiers. Les dirigeants Mauritaniens et ceux de Miferma semblent avoir admis que désormais les rapports  entre expatriés et autochtones doivent changer. Dans la réunion du 5 juin 1968, entre les travailleurs Mauritaniens, représentés par Messieurs Nema O.Kabach (UTM) et Brahim O. Khaled (délégué syndical), et Miferma  représentée  par Messieurs Richardson (Directeur délégué) et Valleton (Directeur Siège Exploitation), et concernant le règlement du conflit collectif qui vient de prendre fin, plusieurs exigences des travailleurs ont été satisfaites: primes liées aux travaux dangereux, salissants, pénibles, inconfortables  ainsi que la Mauritanisation  des postes, le mode de fonctionnement des économats, relation des travailleurs, accidents de travail etc.  Par la suite la table ronde organisée les 12 et 13 décembre 1968 entre administration Mauritanienne, travailleurs et employeur Miferma  fut aussi et enfin  l’occasion de dissiper tous malentendus entre expatriés et autochtones renvoyant tout le monde au respect strict des lois et règlements en vigueur. A  partir de ce moment, Européens et Africains de Zouerate  se sont situés dans la logique du respect et considérations réciproques.

NDLR : A la suite de ces évènements beaucoup de travailleurs mauritaniens ont été licenciés. Trente pourcent des expatriés ont démissionné.

13.Conclusion

Faut-il que les Etats passent par de telles phases pour régler des problèmes sociaux éminemment légitimes ? Faut-il que la société industrielle soit sourde pour ne pas entendre la voix des travailleurs et aveugle pour ne pas voir les injustices criantes ? Assurément, en de nombreux endroits du monde on en est allé jusque là, au nom de la modernisation, de l’ordre établi, du mieux-vivre, de la réforme, accessoirement du profit, pour finalement arriver à lâcher sur presque tous les points, oubliant que les cicatrices seront longue à se refermer, qu’il en restera toujours quelques traces.

Faut-il aussi que ceux qui ont agit en coulisse en distillant leur haine et qui ont poussé ces pauvres malheureux, et surtout femmes et enfants, soient de bien médiocres leaders car n’ayant su encadrer les manifestants, arrêter la grève, entamer des discussions, et par conséquence éviter ce bain de sang.

Sur ce coup là, on peut aussi faire une dernière comparaison avec mai 68 en France. les seuls vainqueurs sont les travailleurs, la classe ouvrière s’est rassemblée toute ethnies et coloration politique confondue mais le prix en a été douloureusement élevé en Mauritanie. Ce bilan semble néanmoins être présenté actuellement comme ciment fédérateur, voire le vrai départ du jeune Etat mauritanien.Pour terminer,  lisons ce qu’en dit-le

professeur Abdoul Lô Gourmo, trouvé sur le net,  avec toutefois les réserves qui s’imposent, rappelant en cela que citer n’est pas prendre forcément partie pour un texte éminemment politique. D’ailleurs vous trouverez à l’adresse qu’on  vous livre des réponses à son interprétation et a sa vision des choses, mais c’est le seul texte, trouvé  dans l’urgence, et qui à le mérite quarante ans après, de parler des faits et surtout de provoquer des réactions ( http://www.ajd-mr.org/modules.php?name=News&file=article&sid=1473):

« L’histoire retiendra « le massacre de Zoueratt », comme la tragédie fondatrice du premier mouvement révolutionnaire mauritanien. Jusqu’alors porteuse des mêmes préjugés sociaux et des mêmes germes de division ethnique, raciale, tribale etc. que le reste de la société mauritanienne traditionnelle, la jeune classe ouvrière va rapidement s’élever à la hauteur de la nouvelle conjoncture et, sur la base  de sa seule expérience quotidienne de l’oppression sociale de type nouveau à laquelle ses membres sont confrontés, se dresser avec un courage magnifique pour y faire face et exprimer ses propres exigences. Là sera le vrai tournant de l’histoire moderne de la Mauritanie, après les hoquets de sa vraie fausse décolonisation, que révèle d’un seul coup cette classe encore embryonnaire à Zouératt, le 29 mai 1968. Le massacre de Zoueratt intervint dans un contexte politique national et international particulier qui explique jusqu’à quel point cette héroïque action ouvrière fut au diapason de la marche du monde et profondément porteuse de la modernité politique et sociale du pays, jusqu’à quel point son retentissement sera immense dans tout le pays. Un nouveau jour se levait en Mauritanie et seule, à l’époque, la classe ouvrière en pouvait être le véritable héraut, car elle seule était multinationale de naissance et par essence et, face à ses exploiteurs, n’avait seule rien à faire de leur « origine » ethnique ou tribale ».
Dossier préparé et réalisé en 2008 par : Jean-François Genet, Ely Salem Khayar et Patrick Wojtkowiak

Réactualisé et completé en Mai 2014

Site : Zouerate.com

Articles précédents : http://adrar-info.net/?p=24999 ; http://adrar-info.net/?p=25017 ; http://adrar-info.net/?p=25040 ; http://adrar-info.net/?p=25054

PS: Commentaire de JF Genet :

«La borne mémorielle qu’est devenu Ely Salem Khayar doit continuer à vibrer et à remonter au fil de la mémoire mauritanienne ces actes et  paroles de l’époque.  Ecouter certains nous disant que ces comportements seraient d’un autre temps et mériteraient d’être oubliés sous prétexte que la société aurait évolué serait oublier un peu vite les victimes qui au travers de leur martyr représentent  toutes les faiblesses et défauts d’une société ne sachant répondre aux demandes légitimes des travailleurs que par la force et la contrainte, dépassant largement le mandat que le peuple leur a confié.
Pour ne point oublier les victimes de ces journées, je demande expressément la construction d’un monument rappelant ces faits et en laisser aux familles et historiens l’élaboration de l’épitaphe devant y figurer.
Jean-François Genet»
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