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Evénements de Zouerate en Mai 68 : Le terrible face à face expatriés /autochtones !!! (4)

WP_20140507_010g10. Le drame

Alors qu’on abordait la troisième semaine de grève, un drame éclate, l’armée tire à balles réelles en direction de la foule… Voici quelques témoignages d’instants qui nous paraissent encore confus aujourd’hui, faute de témoins et de précisions. Aussi c’est avec toutes les précautions nécessaires et au conditionnel que nous vous les livrons « bruts de fonderie ».

Bitiche Ould Alioune : 17 heures 30 : Le crépuscule s’annonce déjà, l’attente dure, les pourparlers ne semblent pas aboutir, les nerfs sont tendus à mes côtés les représentants de travailleurs confirment hélas que les concertations n’avançaient nullement pas.
A quelques mètres de là, un officier d’un haut rang, furieux, chargé des opérations, semblait énervé, était emporté balançant les bras, il ordonnait des tirs en l’ait afin d’effrayer les ouvriers.
En quelques secondes, des tirs nourris éclatèrent non vers le ciel, mais sur la foule provoquant une atmosphère indescriptible, une cohue au sein des ouvriers qui déchaînés, ripostèrent à cette déclaration de guerre inavouée, en projetant vers les soldats des jets de pierres nourris, une confusion générale s’en suivit.

…. Parmi ses martyrs un étudiant innocent, venu rendre visite à des parents, et qui fut la première victime de ces douloureux évènements, j’ai nommé mon ami et mon frère, Youba Ould Toueyzigui que j’ai vu mourir criblé de balles sous mes yeux.
J’étais en sa compagnie cet ami d’enfance, venu incognito non pas pour participer à ce mouvement de grève qui durait depuis presque une dizaine de jours, mais que le destin força pour qu’il s’y trouve et y perdre la vie.(  témoignage entier de Bitiche : http://cridem.org/C_Info.php?article=655509)…

 Mohamed Ould Reyoug  En 1968 , On ne laissait travailler que les gens de la clinique et du service eau. Parfois il y’a des gens qui montent en cachette mais ils sont peu nombreux. Nous, on faisait nos réunions et on se regroupait dans le » Canal de Suez » sortie sud de la ville derrière la clinique. On sabotait un peu chaque voiture qu’on trouvait sans gardien parmi les militaires. On la faisait retourner sur le dos. On empêchait les « Toubabs» de sortir à l’économat ou l’hôtel. Les militaires ont encerclé toute la cité des blancs. Quand le commandant ou colonel Vyah. a constaté que les Européens risquaient leur vie, il a tiré sur nous, 15 bonhommes sont tombés. Après nous avons senti que nous sommes vaincus, alors on a repris le travail. On nous promis beaucoup de chose. Mais…..

Sidi Ould Mouloud: Un jour les tirs ne sont plus comme les précédents. Ce jour là un travailleur est tombé. On crut qu’il était évanoui. Les femmes qui étaient là lui versèrent un seau d’eau. Il n’a pas bronché. On vit qu’il a reçu une balle réelle dans le bas ventre. Ça c’était devant  le club gazelle actuel. Au même moment  on crie sur un autre travailleur tué net derrière la clinique. Il y a des autres morts et blessés.

Salek Ould Allaf: Le jour par exemple de la tuerie, je courais derrière des plus grands que moi qui étaient rassemblés sur le petit mont qui surplombe les services généraux là où il y’a les châteaux d’eau. Il semble qu’ils voulaient  faire des sabotages. Quand il y a des tirs et des cris des parents sont venus en vitesse me ramener en ville. Les gens demandaient des augmentations et des postes qu’ils méritent

Sidi Ould Zegued: Apres 15 jours d’arrêt de travail et de blocus au niveau du point (dénommé Canal de Suez) à l’entrée Sud de Zouerate, les militaires ont tiré des balles réelles sur les rassemblements. Neuf personnes sont mortes sur le champ.

Michel Breda: Les premiers jours ont été assez calmes , et tout a commencé à se gâter lorsque les manifestants ont essayé de sauter les murs pour rentrer dans les villas. Là, l’armée a tiré. Si mes souvenirs sont exacts il y a eu 8 morts du côté des grévistes dont un qui travaillait à la manutention et qui s’appelait  » Mami ». Le lundi suivant le travail a repris normalement,  expatriés et locaux étions tous au boulot, sauf « Mami » !

Gilles Aubry: Nos parents minimisaient la gravité de la situation pour ne pas nous inquiéter, mais quand à 8 ans tu vois des soldats tirer sur des gens que tu croises tous les jours, tu comprends malgré tout qu’on ne joue plus aux cow-boys et aux indiens. Nous étions en famille chez Michel Vidal quand la rumeur d’une manifestation nous a attiré dehors dans le jardin pour apercevoir un car de la mine mis à mal par une foule dont les cris étaient couverts par les youyous des femmes près de la station BP. Un moment après, alors que tout semblait s’être calmé, nous avons décidé de rentrer chez nous, à deux pas de l’autre côté de la place, au 77. C’est en sortant de chez Michel qu’un coup de feu claqua. Un militaire, noir comme la plupart de ceux que j’ai pu voir, ce détail si c’en est un m’avait frappé comme s’il s’agissait d’une armée d’occupation dans un autre pays, venait de tirer en direction de la ruelle. Juste devant l’entrée, un genou à terre, son arme pointée vers un groupe que je ne pouvais pas distinguer, il nous ordonna de rentrer. C’est le seul moment où j’ai eu la frousse.

Mohamed Ould Tajedine: Il y eut des blessés et probablement des morts. Je me rappelle encore de cette femme qui a perdu sa jambe suite aux coups de feu alors qu’elle encourageait, disait-on, les ouvriers par ses you-yous.. Il y eut 8 ou 9 morts (si mes souvenirs sont bons) parmi les manifestants suite aux tirs de l’armée, qui, selon la version officielle,  a tiré dans les pieds des manifestants qui voulaient prendre d’assaut  » la cité européenne. Les leaders des grévistes ont répondu que si tel était le cas, cela signifiait que les victimes qui étaient atteintes marchaient sur leurs têtes. Cet après-midi ma mère, par je ne sais quel instinct, nous empêcha (mon frère et moi) d’aller à l’école. En y arrivant le matin, les élèves s’étaient rassemblés par petits groupes pour observer les impacts des balles qui avaient transpercé ou percuté les poteaux ou les murs de l’école.

Michel Lemardeley: Personne n’aurait jamais pensé qu’on en serait arrivé là! Nous habitions vers la Polyclinique et je me souviens avoir vu des militaires transportant des corps

Thierry Arnould: J’entends encore les tacs tacs tacs des armes automatiques, les cris de la foule et du balai des ambulances à la polyclinique. Le calme revint, ce fut comme une libération !

NDLR : Thierry évoque aussi l’arrivée des parachutistes mauritaniens dans le ciel de Zouérate . Il est bien exact que des paras ont sauté sur Zouérate, vers le terrain d’aviation, mais c’était le lendemain de la reprise du travail. Une manière supplémentaire des autorités mauritaniennes d’accentuer la pression et éviter ainsi une rechute (témoignage Jean Morvan).

11.  Témoignages de certains  acteurs et officiels

Ces témoignages sont rapportés  dans le livre de Pierre Bonte et Abdel  Wedoud Ould Cheikh (La montagne de fer – sur books.google pages 147 à 151 –)

Un acteur Ouvrier :  Je n’étais plus délégué  et pas encore syndicaliste. Il y’avait beaucoup d’accidents de travail. Il n’y’avait pas de convention mine. on fonctionnait sur la base de la convention des travaux publics. On voulait une nouvelle convention avec des primes prenant en compte le travail de la mine ( santé) ..Logements. un texte en dix points a été élaboré  dont le premier était l’établissement d’une convention spécifique. Ces points ont été définis lors de la grève qui a déjà  démarré. Les expatriés voulaient travailler et ne la soutenaient pas. Laurent le chef du personnel était particulièrement hostile  et méprisant à l’égard de nos revendications.les choses ont pris de l’ampleur jusqu’ a l’arrivée des militaires qui ont fini par tirer. Moi même je n’ai pas participé à la grève pour des raisons de sécurité (alimentation eau et électricité), à la demande du syndicat, mais j’ai été dénoncé « pro-marocain » et emprisonné trois mois à Nouadhibou. J’ai été libéré mais je ne voulais pas quitter la prison. Le wali m’a convoqué et m’a demandé pourquoi je restais  là.je lui ai dis que je ne savais pas pourquoi j’étais  là. Pour fait de grève m’a-t-il répondu. Mais je n’ai pas fait de grève. Les 18 personnes emprisonnées doivent être libérées et réglées par la Miferma .j’ai obtenu gain de cause et on a fait un papier à Miferma. Les 18 ont été réintégrés. L’UTM a joué un rôle ambigu : favorable au début puis dénonçant les mineurs  irresponsables ».

Un témoin ouvrier :   J’étais à Atar et j’ai trouvé les gens en grève quand je suis rentré. Ceux qui voulaient travailler ne pouvaient pas le faire. Je suis resté chez moi et j’allais parfois discuter vers le goudron Au bout de deux ou trois jours tout le monde était mécontent. Certains ont commencé à fermer les boutiques ce qui n’est pas le rôle d’une  grève. L’Etat a envoyé des militaires et des gendarmes pour rétablir l’ordre. Le colonel a demandé aux gens de rester chez eux jusqu’à onze heures du matin .Ils ont obéi. Vers seize heures je revenais de la mosquée et j’allais vers une maison proche du four ( boulangerie ) que les gendarmes voulaient remettre en route. Je suis donc retourné vers la mosquée et j’ai entendu  des tirs de grenades lacrymogènes. Au même moment les enfants sont allées  chercher les enfants à l’école et les hommes sont venus les rejoindre pour les protéger. Ils se sont trouvés face aux  militaires qui ont tiré. Il y’a eu des morts puis le couvre feu.  La grève s’est terminée  après un ou deux jours. Les autorités ont réuni tout le monde et ont fait un «  tri », arrêtant les « meneurs » qu’ils ont enfermés dans un logement cadre vide. Elles ont envoyé 40 ou 50 personnes  à Nouadhibou pour les juger. Beaucoup de gens ont été licenciés.

Un acteur officiel : En 1968, j’exerçais des fonctions à Zouerate. l’histoire est partie d’ un forgeron R’Gueiby, délégué du personnel , qui voulait remplacer un cadre expatrié parti en congé. Il était agent de maitrise mais voulait assumer l’intérim cadre. Il a chauffé les gens autour de lui…Et certaines autorités en contact avec les R’Guibatt qu’il avait contacté pour qu’elles le soutiennent nous ont alertés. Ahmed Ould Bah a été nommé délégué du gouvernement  pour  la baie du lévrier et du Tiris Zemmour. La gréve a eclaté et Grosjean (Responsable de la sécurité de Miferma ) est venu m’alerter. On a réquisitionné le peloton de gendarmerie de F’Dérick et comme cela ne suffisait pas on a demandé des renforts de Nouakchott. Ils ont envoyé Viya Ould Mayouv. Les troupes ont été déployées entre le quartier Français et la pagaie pour éviter une intervention des troupes Françaises. J’ai rencontré le Directeur de Miferma à Zouerate qui acceptait le départ du conseiller juridique de l’entreprise qui s’en tenait  à une application trop rigide de la convention. Le Directeur délégué Richardson était d’accord. L’inspection du travail avait accepté les revendications et tout semblait réglé Un accord a été lu devant une partie de la population sur la ligne de démarcation (entre cité et bidonville). Certains sont partis, les autres n’avaient pas entendu et nous nous proposions de nous adresser à eux. Viya voulait une réquisition spéciale pour intervenir. On a demandé au délégué du gouvernement de venir. Il est arrivé et a réclamé la fermeté. Les gens se rassemblaient à nouveau. Nous avons repris alors les méthodes du «  tribalisme » et demandé aux représentants des grandes tribus d’intervenir. Ils l’ont fait avec un certain succès. Pendant ce temps les gardes essayaient de repousser la population. Ils ont tiré  en l’air, les gens ont répliqué avec des pierres. Les militaires ont commencé à reculer. Quand ils sont arrivés au niveau des autorités, le Déléguédu gouvernement  a donné l’ordre de tirer. On a mis en barrière un FM avec 25 cartouches. Il y’a eu 8 morts et 23 blessés. Les choses se sont calmées tout de suite. Les gens savaient qu’ils étaient en tort car il y’avait eu beaucoup de destruction avant. Les accords ont été appliqués.

Le Directeur de Miferma Jean Audibert

A l’origine, il y’’eu 8 jours plus tôt,  le report unilatéral et sans explication de la réunion hebdomadaire avec les délégués par un membre du service du personnel. Cette réunion ,me dit-on  a été  prise en raison d’un travail urgent  concernant l’informatique…Peut après une menace de sanction est transmise à un délégué par le service du personnel ; Puis vient un meeting où les onze délégués se font réprimander et démissionnent…Tout cela me parait classique encore que je note ,dans mon enquête, l’empressement du petit encadrement européen  à designer comme bouc émissaire le service du personnel et sa volonté systématique de bloquer les informations, qu’elles viennent d’en haut ou d’en bas. C’est vraisemblablement  le délègue mécontent  qui, lundi a déclenché la grève des chauffeurs chargés de conduire le personnel au travail, sans doute dans l’idée de paralyser toute activité. Mais pourquoi, le mercredi, le bidonville qui côtoie la cité s’est-il mis en mouvement ? On n’avait jamais vu cela. Dans ce bidonville vivent maintenant 7.000 personnes venues de partout, la plupart oisives. Malgré nos demandes, l’administration  ne s’y est pas implantée  et a laissé la situation se dégrader ? Mercredi, les femmes sont sorties de leur ghetto et en rangs serrés, ont proféré des menaces à l’encontre des agents Européens. Ceux-ci s’étaient enfermés dans leurs maisons. Ils ont eu très peur. Jeudi, après sommation, la troupe tirait dans la foule. Résultat : huit  tués -dont six travaillaient pour la  Miferma-  et vingt deux  blessés qui sont soignés dans notre clinique. Vendredi un vote était organisé et samedi le travail reprenait.

12. L’après drame

 Sidi Zegued : Le lendemain Doudou Fall, préfet de Zouerate et autres autorités militaires et civiles ont rassemblé tous les travailleurs. Ils leur ont demandé :

A suivre ….

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