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Evénements de Zouerate en Mai 68 : Le terrible face à face expatriés /autochtones !!! (1)

WP_2014050746 années se sont écoulées sur des événements qui se sont produits dans la cité Minière de Zouerate au Nord de la Mauritanie. Pour commémorer ces événements tragiques de mai 1968, les anciens travailleurs expatriés et Mauritaniens de Miferma /Snim, témoignent sur un site internet. En faisant ce travail de collecte qui n’avait jamais été entrepris jusqu’à nos jours, nous apportons notre modeste contribution à l’histoire de la Mauritanie et de la Snim ex Miferma, déclarent en épilogue, les auteurs de ce dossier, à savoir Jean-François Genet, Ely Salem Khayar et Patrick Wojtkowiak

Comment et pourquoi en parler ? 

  Nous devions savoir, nous devions gratter et fouiller, car nous ne pouvons d’un côté déclarer à tous les anciens MIFERMA/SNIM de tous bords «ce site est le vôtre, celui de votre mémoire», et passer des faits sous silence sous prétexte qu’on rappellerait des mauvais souvenirs.  Omettre, est pire que censurer, c’est tout simplement mentir, se mentir, ce qui ouvre un autre débat: devons nous nécessairement tout dire?  La réponse est oui, mais sans travestir, sans passion, relater simplement les faits tels qu’ils se sont produits. Seule concession l’écrêtement de propos trop violents. Nous sommes encore dans la période mémorielle, profitons en, car dans seulement quelques années, quand viendra le temps de l’histoire, il faudra que la collecte soit engrangée pour pouvoir en tirer les enseignements nécessaires.

Au sein du n° 15 de Miferma Information en date du 15 décembre 1968, page 4, il est fait allusion aux événements de mai 68 à Zouérate de cette façon: «Après les événements du mois de mai, la production a repris son cours sensiblement normal...». Mais de quels événements s’agit-il? Aucune précision quant à leur nature.  Pourtant cette revue est un bulletin de liaison destinée uniquement au personnel de Miferma qui est, rappelons le, pluriethnique et se répartit sur deux sites. Pour preuve, après un tour d’horizon des installations et de la publication des résultats des tonnages produits, treize pages sont consacrées aux instances dirigeantes du pays et dix-neuf autres à différents sujets touchant la Mauritanie, soit les deux tiers de l’ouvrage.

Le 17 juillet 2001, le congrès de la CGTM (Confédération générale des travailleurs de Mauritanie) prend « une résolution sur les martyrs du 29 mai 1968 à Zouérate, et demande que cette même journée devienne chômée, fériée et payée». L’article se poursuit en des termes forts, voire violents, puisque dénonçant «un massacre qui aurait été opéré pour répondre aux injonctions de la société néo-coloniale  Miferma».  Une telle différence de traitement ne peut que nous interpeller.

Autre questionnement de  ma part : présent sur place à Zouérate entre 73 et 77, je n’ai entendu parler de ces manifestations que très rarement, et en termes vagues, et ce, autant par les Européens que par les Mauritaniens. D’ailleurs je n’ai jamais su le nombre exact de victimes, ni même trop pourquoi et encore moins comment, seule, la réflexion qui me choquait «ils ont tiré dans le tas» m’est restée au fond de l’oreille. Je n’ai jamais eu, non plus, l’attention attirée par un endroit mémorial tel une plaque commémorative comme dans nos villes métropolitaines, et pour cause, puisqu’il n’existe pas. Aucune  place du souvenir, aucune rue du 29 mai, rien.

Pourtant, plusieurs milliers de manifestants et neuf morts, ça doit frapper les esprits, ça se voit, ça s’entend, une rue ou place du 29 mai aurait pu leur être consacrée. Non, rien, juste une résolution trente-trois ans après….
Mohamed Ould Tajedine nous déclare «que les évènements de mai 68 ont marqué les esprits mais ces faits sont presque oubliés de la mémoire collective et qu’ils sont rarement évoqués par les partis politiques»  Certains membres de notre rédaction ont vécu ces événements, mais enfants à l’époque, leurs impressions, plus que leurs certitudes nous imposaient d’interroger des adultes. Contrairement à ce qu’on  pensait, certains ont répondu présents, et ont souhaité s’exprimer sur ce sujet. Leur témoignage vient en contrepoint et donne un éclairage quelque peu différent sur ce que les Européens ont retenu de ces journées. Autre question, cette répression sanglante était-elle nécessaire? Les manifestants marchaient-ils seulement vers la ville ou voulaient-ils casser du « Toubab » comme nous l’ont affirmé certains témoins? Voulaient-ils pénétrer dans les habitations de la cité qui leur paraissait un peu trop blanche?

1.Contexte :  Mai 68 en France et en Mauritanie  : 

Dans notre annonce, nous mettions en avant les comparaisons possibles avec les événements de France, on en voit plusieurs, ou plutôt seulement quelques unes, certaines plus évidentes que d’autres, mais auparavant, il nous faut faire un petit historique.   A Zouérate, l’exploitation de la Kedia est engagée depuis 1960, la construction de la cité qui se veut idéale démarre la même année, le premier train minéralier part de F’derick en 1963. Les attentes sont vastes du côté Mauritanien… L’indépendance date de la même année après 90 années d’occupation française. On peut même dire que les attentes sont immenses pour le jeune Etat délimité sur des frontières quelque peu artificielles et constitué d’une mosaïque de peuplades et d’ethnies non homogènes. Mais n’en est-il pas de même pour tous pays?

Dans la mémoire populaire, l’origine des deux manifestations, est oubliée voire cannibalisée par nombres d’acteurs qui, s’ils y ont effectivement participé, et en ont même été les éléments déclencheurs de certaines phases à un moment donné, n’en sont pas à l’origine pour autant. C’est vrai pour les étudiants de Nanterre (avril 1968) et donc encore moins pour ceux de la Sorbonne. C’est vrai aussi pour les activistes du mouvement dit des  » Kadihines »(Marxistes) qui, sur ce coup serviront plus une cause que les intérêts directs des travailleurs mauritaniens.  En France, on passe sous silence les grèves spontanées du début d’année 1968. En janvier, à Caen, l’usine Saviem est bloquée trois semaines et ce, contre l’avis des syndicats qui prônent même la reprise du travail. La grève s’étend à l’usine voisine, la Sté Métallurgique de Normandie, les CRS chargent, les lycéens descendent dans la rue. Il y eut ensuite tout un chapelet de mouvements sur l’ensemble du territoire toute coloration politique confondue. On peut même remonter aux grèves de 1967 au sein des usines sidérurgiques de Lorraine, fortement réprimées elles aussi. Nous pourrions aussi nous souvenir de la marche sur Paris des mineurs lorrains en 1963. Les attentes de la classe moyenne (ouvriers/employés) atteignent leur limite. Vingt ans d’efforts continus pour remonter une France exsangue au sortir de la deuxième guerre mondiale semblent ne pas être récompensés. Les salaires sont des salaires de misère…. Les enfants du baby-boom entrent dans la vie active, et eux qui ont vu leurs parents « trimer » dur pendant toute cette période ne sont pas prêts aux mêmes sacrifices. De plus, pour eux c’est la période du plein emploi. La facilité de retrouver un patron dans la journée même permet d’exiger plus de contrepartie.

En Mauritanie, aussi, nous devons revenir quelques années en arrière pour comprendre comment ces grèves ont pu se mettre en place. La nombreuse main d’œuvre arrivée de brousse et ralliant Zouérate, bien que non qualifiée, fait t retrouver les mêmes bouleversements de société que ce qu’ont vécu les Français au début du XXe siècle, les campagnes se vident et voient les paysans entrer à l’usine. Le salaire est régulier et plus rémunérateur que le produit des campagnes. C’est ainsi que Souleymane le berger va rencontrer Simon le mineur venu de Lorraine (voir documentaire Idjil par P. Wojtkowiak).   Ces populations migrantes entraînent avec elles leurs familles qui s’installent en périphérie de la nouvelle cité, voire dans les environs mêmes, à quelques kilomètres. Et là aussi, pour un maigre salaire issu de l’industrie, ce sont plusieurs bouches qui sont nourries. Ainsi née une solidarité entre ces gens venus des quatre coins du pays, mixant des populations qui s’ignoraient et qui ne se seraient peut-être jamais rencontrées, un genre de creuset, de « meeting pot » comme en Lorraine aux heures des immigrations de l’entre deux guerres. D’après Ely Salem, «une conscience nationale s’éveillait petit à petit».

Les comparaisons les plus évidentes sont sur le traitement physique des événements: la police charge à Paris, elle s’interpose à Zouérate. Le Préfet calme ses troupes à Paris, l’envoyé du gouvernement ordonne d’ouvrir le feu à Zouérate. Les événements de France sont restés très présents, ceux de Zouérate sont enfouis au fin fond de la mémoire collective.  Evitons toutefois d’être donneurs de leçons et rappelons-nous qu’en 1962, soit seulement six ans plus tôt qu’a Zouérate, sous la charge de la police française, une manifestation fut réprimée dans le sang. Le bilan fut de neuf morts et de plusieurs centaines de blessés. Il fallut attendre quarante-cinq ans pour que le carrefour devant la station de métro Charonne soit baptisé « place du 8 février 1962“. Les responsables furent amnistiés…. et des journalistes ayant rapporté l’évènement, condamnés pour diffamation.

2. Les origines du conflit :

Dès les premières années de l’implantation de la Miferma, de nombreux conflits apparaissent. En 1965, de graves incidents ont lieu sur le siège de la mine de Tazadit. Sans rentrer dans les détails, il semble que le mépris affiché par «de petits blancs» (livre LMDF par P. Bonte) soit à l’origine d’une opération vengeresse qui fait six blessés graves. Soit dans les témoignages, soit dans les écrits, il est toujours dénoncé cette notion de maltraitance et de non respect des travailleurs mauritaniens.  Mais ceux-ci, de part leur mode de vie et leurs traditions, n’ont aucune culture industrielle et rejettent en partie, la convention d’établissement de 1959 qui guide jusqu’alors les rapports entre les deux communautés, ils y voient une méthode de commandement, prolongeant de manière déguisée l’occupation coloniale française.

Néanmoins, Le 15 Juillet 1965 sur demande du syndicat national, l’Union  des travailleurs de Mauritanie (UTM) basé à Nouakchott, une convention collective du travail est promulguée incluant diverses primes et des plans de carrière. La Miferma  en profite pour  encourager les travailleurs à tout donner d’eux-mêmes afin de  mieux la servir.  Ely Salem Khayar nous livre quelques données: «A Zouerate les rapports entre personnel expatrié à majorité Européenne de Miferma et les travailleurs Mauritaniens étaient déjà très parallèles. Les premiers  imposaient une culture fondée sur l’individualisme, la rigueur, l’organisation, le matérialisme et la  propreté, les seconds se voulaient bien attachés aux grands espaces de liberté, simplicité, spiritualité  et modestie. Deux communautés  se côtoient à Zouerate, sans se toucher.»  Il s’appelle Sidi o. Zegued, il est embauché le 23 Novembre 1966, voici  ce qu’il raconte à propos de cette époque. « Je travaillais à  la gare ferroviaire de Tazadit. Les  N’çara (Européens), étaient  très arrogants. Certains d’entre eux tapaient souvent  de fois les Mauritaniens».

En France, sur ce chapitre, les choses en sont encore au moyen âge, on y voit aussi des travailleurs transportés dans les bennes des camions. Au sein des ateliers et des usines, les mots grossiers pleuvent sur les travailleurs immigrés, surtout ceux d’origine de Nord-Afrique, sûrement les métastases du conflit algérien qui vient de se terminer il y a peu. Pourtant, à la différence de ce qui se passe en métropole, la Miferma est relativement sévère vis à vis des gestes racistes émanant des expatriés et les reconduites à l’avion sont nombreuses. Malgré cette tension persistante dans les rapports entre personnels, la Miferma avance dans son projet et les objectifs sont pratiquement toujours atteints. N’est-ce point là aussi une source de conflit, la société n’était-elle pas trop exigeante et la pression exercée sur sa maîtrise européenne ne s’est-elle point reportée au niveau du terrain? N’était-ce pas la fatigue qui en faisait craquer plus d’un? «Sur les chantiers les hommes s’usaient en forçant leurs nerfs et physiques à supporter des conditions très austéres. Plus  le temps passait,  plus la pression sur eux grandissait et plus leurs mentalités évoluaient» nous déclare Ely Salem Khayar.

Pour sa part, Michel Lemardeley nous livre quelques données des horaires pratiqués au sein de son service «trop de temps passé sur les chantiers, le total des heures pouvait allègrement dépasser les deux cent cinquante à trois cent heures dans le mois.» Pour preuve aussi, selon Pierre Bonte (LMDF), le turn-over important chez les expatriés de Zouérate: un quart des expatriés sont présents depuis moins de deux ans; les deux tiers depuis moins de quatre ans! Il décèle chez les expatriés un malaise persistant mais qui s’exprime de manière confuse.

3. Autre source de conflit :

«La cité des N’çara coquette et propre juxtaposait une cité Africaine grise et terne. Les habitants de celle-là  par crainte des chiens ne fréquentaient pas  ceux de celle-ci. Ceux de celle là, en raison du milieu insalubre n’osaient pas se rendre chez les autres. Les Mauritaniens qui  se sentaient  pourtant chez eux, donc propriétaires des lieux et ses richesses, enviaient ces toubabs venus d’ailleurs pour les déposséder de leurs biens» relate Ely Salem.

On avait voulu une cité idéale, mais encore une fois, ce ne sont pas les architectes et les urbanistes qui font les villes, ce sont leurs habitants, ce sont eux qui s’approprient l’endroit, ce sont eux qui décident s’ils se fréquentent, se disent bonjour, s’évitent ou se jalousent. Le manque de logements est criant. Pour des problèmes liés au mode de vie des Mauritaniens (voir plus haut) les architectes n’avaient point prévu qu’un bidonville naîtrait à proximité de la ville. La ville de tentes qu’aperçoit Mohamed Ould Tajedine, en arrivant à Zouérate en 1963 du fond de son Berlier T46 (voir son éditorial) à vite fait place à « la cité BP ».

Pour les autochtones  on ne permet pas de casse croûte à la petite pose d’une demi-heure. Interdiction de faire du thé sur chantier. Pas de logements. Les primes de compensation de l’habitat ne sont que 1000 FCFA (200 ouguiyas)/mois  pour les célibataires et 3600 FCFA  (720 UM) pour un père de plus de 3 enfants. Les Mauritaniens les mieux payés percevaient mensuellement  50.000FCFA (10.000 UM) . Bien évidemment, les Européens passent pour des nantis et le soir autour du thé, à la périphérie de la ville, plus d’une discussion tourne autour de leur statut, oubliant leur rôle principal, faire tourner les installations et accessoirement leur rôle de formateur. On évoque leurs logements, on compare les salaires, on dénonce des avantages léonins… c’est un peu le bruit de la monnaie contre le froissement des billets! Ces théories pernicieuses sont habilement distillées par les émissaires des différentes vagues léninistes marxistes ou maoïstes qui avaient échangé le Coran pour le petit livre rouge de Mao. Chaque fois qu’Ely Salem passait à Zouerate, il remarquait malgré son jeune âge, la haine  qui habitait certains de ses parents pour les Toubabs. Le mouvement naissant des Kadihines agissait ainsi en sous-main et se montrait diablement efficace dénonçant systématiquement la Miferma comme un Etat dans l’Etat et la présentant comme une excroissance de l’économie française….. De fait, de part ses actionnaires et son fonctionnement, la société aurait été bien en peine de prouver le contraire.

4. La grève est décidée

En 1968, les quelques avancées acquises en 1965 sont déjà loin. La Miferma a continué à se développer et la ville de grossir. Les besoins des travailleurs nationaux restent les mêmes et s’ils taisaient leurs doléances dans la sobriété ils aspirent toujours à un mieux vivre qui semble s’éloigner.

A suivre…/

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