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Mohamed Saïd Hamody, président de la Commission d’orientation et de suivi du Manifeste des Haratines:

Mohamed Saïd Hamody, président de la Commission d’orientation et de suivi du Manifeste des Haratines:‘’C’est la Mauritanie dans toute sa diversité qui s’est retrouvée, à l’occasion de cette marche, une Mauritanie plurielle et réconciliée avec elle-même’’

Le Calame : Une année après sa déclaration, le Manifeste des Haratines a organisé une importante marche pour « réclamer les droits politiques, économiques et sociaux des Haratines ». Quels enseignements avez-vous tirés de cette manifestation qui a rassemblé  et reflété la diversité de la Mauritanie ?

Mohamed Saïd Hamody : En réalité, nous avons organisé cette marche dans des conditions pas du tout faciles, il faut vous l’avouer. Au début j’avais, moi-même, des appréhensions. Les questions de sécurité me taraudaient. Les pouvoirs publics avaient demandé, à plusieurs reprises, que la manifestation  soit reportée mais nous ne le pouvions, pour deux bonnes  et simples raisons. Nous avions, tout d’abord, entamé un certain nombre d’activités et celle-là devait nous permettre de  tester leur impact sur notre public. Et l’on ne pouvait tout de même pas, ensuite, ne pas célébrer le premier anniversaire du Manifeste. En définitive, je félicite ceux qui ont eu la sagesse de l’autoriser. Je vous dirais que nous  n’aurions organisé ni pris part à  une manifestation non autorisée : nous mesurons la responsabilité que nous avons, nous n’allions pas mettre en péril  la quiétude des  citoyens par des gens qui n’ont pas le même sens de la responsabilité que nous. Mais ce que je dois souligner, c’est que nous avons été nous-mêmes étonnés de l’ampleur de la participation. Les chiffres m’importent peu – quarante ou quatre-vingt mille, la différence est importante, certes, mais quarante mille m’auraient largement suffi – ce qui me réconforte, surtout, c’est cette magnifique accolade entre l’ensemble des composantes du pays, Maures, Pulaar,  Soninké, Wolofs et métis en tous genres. C’est la Mauritanie dans toute sa diversité qui s’est retrouvée, à l’occasion de cette  marche. C’était magnifique, j’étais vraiment ému. Le deuxième élément qui a retenu mon attention, c’est la grande discipline qui a régné tout au long de la marche. Les Mauritaniens ont prouvé qu’ils étaient respectueux de leur république : pas une seule pierre jetée, pas un mot déplacé, rien de cassé. Ce n’était pas évident et je puis vous dire que nous, les organisateurs, nous n’y sommes pour rien, c’est cette masse de mauritaniens  qui en a décidé ainsi, pour démontrer, à l’opinion, l’importance qu’elle donne à la réconciliation du pays avec lui-même. Et c’est là, justement, le sens premier du Manifeste. C’est vers cela que nous devons aller. J’ai  l’habitude de dire, aux gens, que nous sommes  une famille. C’est  vrai, nous sommes une même famille. Les  couleurs, leurs nuances, les langages… En définitive, ce qu’il s’est dégagé, de cette marche, c’est une Mauritanie réconciliée avec elle-même, une Mauritanie plurielle.

 

- Dans votre discours, vous avez beaucoup insisté sur  l’urgence, pour le gouvernement,  de prendre, rapidement,  des mesures audacieuses, pour répondre aux préoccupations des Haratines. Est-ce à dire que les lois déjà votées et l’agence Tadamoun récemment fondée n’ont pas contribué à les sortir de leurs conditions de marginaux ?

Bonne question. Les lois en cause méritent d’être revisitées, particulièrement celle de 2007, de loin, à mon avis, la plus importante, parce qu’elle criminalise l’esclavage. Mais le principal obstacle demeure l’application de ces lois.  Pour le franchir, il faut une large  concertation qui mette en prise les principaux concernés, les Haratines, bien sûr, mais, aussi, les autres composantes socioculturelles du pays – notez que je préfère ce concept à celui d’ethnie – et les différents pouvoirs, afin de mettre en place des modalités pratiques d’application de ces lois. Donner, ensuite, aux organisations humanitaires, le droit d’ester en justice ; parce que, comme vous le savez,  les victimes d’esclavage sont des personnes handicapées, matériellement, moralement et psychologiquement… Et cela ne concerne pas seulement les Haratines – les Wolofs, les Soninkés et les Pulaars, quoiqu’un peu plus démocratiques que nous,  sont aussi concernés : il faut en faire une action transversale. Avoir le courage d’affronter, sans relâche ni répit, cette réalité, car ce ne sera terminé ni en cinq  ans ni en dix. Avec, à la base de tout cela, une volonté politique, inflexible, des pouvoirs publics. C’est vous dire que les 29 points du Manifeste  méritent, comme certainement d’autres préoccupations d’autres mauritaniens, une large concertation, entre les pouvoirs publics et les Mauritaniens concernés au premier chef.

Il faut  également mettre les hommes de religion devant leur responsabilité. L’islam ne connaît ni couleurs, ni classes. Lors du dernier pèlerinage à La Mecque  du Prophète Mohamed (PBL), Omar ibn Khatab a concédé la perte des titres de noblesse. Nos oulémas ne doivent pas oublier ce qu’Allah le Tout Puissant a dit : « Dieu a honoré le fils d’Adam », sans parler de sa religion, a fortiori de sa couleur. Les oulémas devraient envoyer ce message,  parce que nous avons la chance, unique, de vivre la même religion. J’ai quitté ce pays à l’âge de douze ans, après le Lycée Faidherbe, j’ai passé plusieurs années à l’étranger, mais mon cœur n’a jamais quitté ma religion, même si mes pratiques ont, parfois, évolué.

 

- En organisant cette marche autour de la question des Haratines, ne craignez-vous d’être taxés de « communautaristes », parce que, tout de même, il n’y a pas que les Haratines, comme couches marginalisées, en Mauritanie ?

C’est absolument vrai, mais en se centrant sur la question des Haratines – la composante la plus importante, en ce domaine – nous pensons, très sincèrement, que nous ouvrons la voie la plus large : si cette question est résolue, il devient facile d’en étendre la solution à toutes les autres  questions.  Je l’ai dit, récemment, dans une émission sur une chaîne privée : il y a, aujourd’hui, des gens hartanisés dans les kebbés. Le Torodo qui est là-bas, le Chérif qui y vit, le Guerrier  maure ou soninké qui y habite… sont tous devenus des Haratines, d’une certaine manière. Donc, la question va au-delà des Haratines. Mais les Haratines « d’origine » représentent  la couche, disons la composante, la plus importante de  ce pays et c’est celle qui a subi les  traitements  les plus intolérables. La résolution du problème de  l’esclavage va engendrer la résolution des problèmes annexes.  Disons les choses autrement : les Haratines ont été pris comme symbole,  non comme facteur de répulsion, ce sont aussi des gens qui se battent de front, pour dire qu’ils sont fiers  d’être Haratines, ce qui n’est  pas  le cas de certains qui essaient de se diluer ailleurs. Le peureux, c’est celui qui dit «mon père était », au lieu de dire « me voici ».

 

- A la veille de la marche, vous avez reçu un groupe de haratines du pouvoir venus vous dissuader de votre projet, ce que vous avez naturellement refusé. Vous ont-ils proposé quelque chose en contrepartie ?

- Non. Ils ne nous ont rien proposé et il n’y a pas eu de marchandage, comme l’ont insinué certains. Ils ont simplement exprimé leur crainte, par rapport à la sécurité, et qu’une marche de cette importance, dans une ville comme Nouakchott, préoccupait les pouvoirs publics. Ils redoutaient, comme nous d’ailleurs, des débordements. Nous avons répondu que la décision était prise et que nous y allions, tout en restant, vigilants, sensibles  à leur préoccupation. Nous nous sommes d’ailleurs attelés à protéger certains passages. Mais je le répète : il n’y a pas eu aucun marchandage, il ne pouvait y en avoir.

 

- S’agissait-il  d’une initiative personnelle du président de l’Assemblée nationale ou d’une mission dépêchée par le gouvernement ?

Je ne sais pas mais je vous dirais, tout de suite, si vous voulez, mon sentiment personnel, je le leur ai dit, c’est une mission autorisée par le président de la République,  les ministres étaient au courant, il ne pouvait pas en être autrement.

 

 - IRA qui n’a pas pris part à cette marche estime que c’était là, entre autres, une condition posée par le gouvernement, pour participer à la marche et pour l’autoriser. Qu’en est-il réellement ?

Je respecte toutes les opinions, je l’ai dit dans d’autres interviews, avant celle-là. J’estime qu’IRA a le droit de dire et de faire ce qu’il veut, comme d’autres d’ailleurs, qui ont donné des consignes à leurs sympathisants. J’ai dit aux camarades, quand ils préparaient la marche, que quiconque ne voudrait pas y aller, tant qu’il ne vous insulte pas et ne vous provoque pas,  est libre. De là à dire qu’il ya eu marchandage, je le répète, non,  nous n’exécutons les ordres de qui que ce soit.

Bien avant l’arrivée de la délégation du pouvoir, nous nous étions entendus sur un certain nombre de points. Il n’y aurait qu’un seul discours, celui  du président de la Commission d’orientation et de suivi, à la place Ibn Abass, pour éviter toute récupération. La récupération, par nous-mêmes, par nos groupes, par les syndicats, la récupération par l’opposition qui va nous soutenir, la récupération par les partis de la majorité présidentielle, par les membres de cette majorité  qui font partie de notre comité – parce que notre comité est  pluriel – dans ce comité de gestion, il y a de vieux  et de jeunes  militants, de  la cause, des fonctionnaires de l’Etat épris de liberté – j’en suis – il y a toutes les ethnies : pulaar, soninké, wolof, arabophones pulaar, arabophones beïdanes…Toutes les communautés y sont représentées. Et l’on m’a confié la lourde responsabilité de  conduire ce comité, de prononcer un discours unitaire. Nous n’aurions jamais accepté – d’ailleurs, personne n’ose nous le demander – d’exclure tel ou tel. Je respecte l’opinion de Biram mais Biram n’est pas Saïd Hamody. Nous appartenons à des univers différents.

 

Quelle est, alors, la prochaine étape du Manifeste ?

- Nous allons continuer la massification du comité de suivi, pour que tous les mauritaniens partageant notre cause s’y retrouvent. Nous allons, ensuite, finaliser une feuille de route et, si les conditions le permettent, organiser des caravanes de sensibilisation à l’intérieur du pays, identifier des points focaux, procéder à un recensement ou, plutôt, une enquête publique, sur tous les problèmes, afin de trouver des financements pour leur résolution. Entre temps, nous allons rédiger un petit livret qui sera  distribué  à  tous les  gens concernés par cette question. D’abord, au chef de l’Etat, au gouvernement, partis politiques, syndicats représentations diplomatiques et organisations internationales en poste chez nous ; en somme, une autre forme de sensibilisation. Voilà, de façon ramassée, les activités  inscrites sur notre agenda. C’est donc un travail de terrain,  une sensibilisation  de masse.

 

- Le comité, je l’imagine, n’est pas insensible aux difficultés que le pouvoir et l’opposition ont à affronter pour nouer le dialogue ? 

En tant que Manifeste, nous ne pouvons pas en parler, parce que nous sommes tous d’accord sur la question. Dans le comité, il y a des gens proches du pouvoir, des gens proches de l’opposition et des personnalités indépendantes, comme moi.  Mais qu’à cela ne tienne ! Nous souhaitons, de tout notre cœur, et nous l’avons dit au cours de nos réunions, qu’en paix civile, les forts puissent sortir du pays, mais nous n’oublions pas que ce sont les faibles qui trinquent, quand il y a la pagaille. Nous avons souhaité que tous militent, chacun dans son camp, pour le pousser au dialogue. Nous souhaitons, de tout notre cœur, que ce dialogue qui peine à se matérialiser puisse, enfin, prendre tournure, que les pôles politiques  démontrent, à l’opinion, qu’ils sont responsables. Qu’ils aillent à une élection consensuelle et que le meilleur gagne ! Ça, je vous le dis du fond de mon cœur : quel qu’il soit, même si je ne voterai pas pour lui. Que celui que les Mauritaniens auront choisi, pour diriger leur destinée, soit à la hauteur, pour que nous puissions commencer à solutionner nos problèmes. Celui des Haratines est un symbole mais, après ça, il ne faut plus jamais accepter qu’une communauté ou un groupe au sein d’une communauté  ou que les gens frappés par la malchance, comme les victimes du passif humanitaire, subissent une quelconque oppression ou marginalisation, du fait d’une quelconque  autre communauté. J’ai toujours eu à le dire, également,  que certaines wilayas, comme, par exemple, le Guidimakha ou le Hodh oriental,  sont des régions à accrocher davantage au pays, elles sont défavorisées.

Enfin, permettez-moi, avant de terminer, de dire un mot pour « Le Calame ». Je  salue « Le Calame », je salue son équipe, je salue la position responsable du « Calame ». Mes prières vont particulièrement à feu Habib, son fondateur. Je rappelle, à ceux qui seraient tentés de l’oublier, que j’ai eu à collaborer avec ce journal pendant dix mois ; nous étions de deux bords politiques différents mais on ne m’a jamais censuré. Je signais avec un nom d’emprunt et tout le monde savait que je n’étais pas loin du pouvoir. Voilà, c’est ça, « Le Calame », merci à lui.

 

Propos recueillis par Dalay Lam

Lecalame.info

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