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1er Mai 1977 , l’attaque de Zouérate : Mon témoignage !

Chaque 1er Mai annuel, me fait remonter à l’esprit l’attaque, par les forces du Polisario en 1977, de la petite cité minière de Zouerate. J’étais dans cette ville lorsque cet événement intervenait. J’aurai voulu en parler plutôt, en 2008, avec  mes anciens amis « enfants de Zouerate »  Français et Mauritaniens, dans le forum du site Zouerate .com, créé et animé par notre cher et infatigable, Patrick Wojtkowiak. Lequel  nous avait  suggéré : « Nous avons un devoir de respect vis à vis des gens qui ont vécu ces évènements….N’en parlons pas maintenant ».

37 ans après cette tragédie, je sais que la profonde déchirure qu’elle a provoquée ne s’est pas complètement fermée, mais la douleur s’est tout de même apaisée.

Je me permets  de livrer pour l’histoire ce que j’ai vu, entendu et vécu. Avant moi,  Monsieur Mohamed  Baba Fall ancien préfet de Zouerate et conseiller de la direction générale de la Snim , enlevé  très tôt  ce jour inoubliable du 1er Mai 1977, l’ avait  fait  en publiant  en novembre 2010 son remarquable témoignage (qui sera publié  après ce texte ).

Généralement, à la veille de la fête internationale du travail, les travailleurs Snim  de Zouerate, les syndicalistes en particulier, s’affairent à confectionner les banderoles, sélectionner les engins, véhicules, tenues de travail, outillages pour le défilé ;  Déterminer les circuits  de celui-ci ;  Elaborer les revendications et aménager la tribune officielle.  A la fin de la journée du 30 Avril 1977, le secrétaire général de la section syndicale des  Mines, Mr Ely Ould Sid’Ahmed M’khailigue, me confia  de lui rédiger  son discours du lendemain en me fournissant toutes les informations et éléments nécessaires. Pour m’y encourager, il me prêta  les clefs de sa voiture : Une 4 RL en assez bon état. Je lui promis de laisser  le dossier complet dans la voiture que je garerai comme il se doit dans le parc à véhicules M4. Il accepta.  Disposer d’une voiture le soir, après le boulot  à Zouerate, pour un jeune passionné  de distraction et loisir est une aubaine. Avec mon ami mécanicien d’avion (militaire) rentré ce jour de Nouakchott, nous avons été faire un tour au « ranch » prés de l’aéroport, pour le lui montrer. Les premiers arrivés sont peu nombreux et la belle ambiance n’a pas encore commencée.  Cap alors,  vers le karting ,  terrain de course à grande vitesse de petites voitures (genre formule1) situé  à l’Ouest de la cité, pour  prendre un thé en bonne compagnie sur l’esplanade des lieux…Pas pour longtemps car quelques bruissements et léger vacarme étouffés parvenaient des palmeraies  d’à coté…Ne pouvant tout dire à mon groupe, je fis  du  frisson de peur qui parcourait mon corps un «  saut du guerrier  » et  invitai tout le monde à quitter les odeurs   des jardins publics  pour  aller finir notre soirée  à l’Est de la ville, sur les dunes «  Sat6’H El gh9amar (terrasse de la lune)  . Il est  1H  du matin. En traversant la ville, je remarquai une animation particulière   au niveau des logements blancs et autour de l’inamovible vendeur de pains  au départ des bus  vers les chantiers, prés  du carrefour cinéma. J’ai enregistré ce constat sans m’y attarder, pensant que demain,  journée fériée, les gens pourraient, comme nous, veiller toute la nuit. Arrivés à destination, nous  déroulâmes notre natte  sur la dune préférée et nous nous  mimes à savourer  agréablement les plaisanteries et verres de   thé sous la clarté d’une lune des plus splendides. J’avais beaucoup d’amis  et connaissances (femmes et hommes) qui sympathisaient avec le Polisario. Mon passé «  Kadihine  et luttes scolaires  »  cultivaient en moi l’amour des principes du droit, de la légalité, justice et libre choix des peuples. Je  soutenais au départ la cause Sahraouie et étais contre la guerre. Quand  celle-ci a éclaté en 1975 je me disais à l’époque  qu’elle ne durerait que quelques mois certain, que les Sahraouis choisiraient tôt ou tard, d’intégrer la Mauritanie, tant nos rapports avec eux étaient si  étroits, profonds, voire intimes…C’était compter sans l’enjeu  géostratégique que présentait  cet espace sahélien pour les trois pays qui l’entouraient. Rentré tardivement chez moi, je ne pouvais imaginer  ce qui se produirait  le lendemain.

J’habitais dans un studio 2 pièces EA(Equipement Amélioré) qui ouvre sur le club « La Gazelle ». De sa fenêtre j’avais une vue du Mif Hôtel, Bungalows, terrain  de tennis, PC  militaire sise quartier Ouest  des cadres, Résidence du  chef du personnel Snim, quartier M5(ESA) et une partie du quartier M4, notamment le parc à véhicules mais aussi le monticule qui surplombe les services généraux. Vers 5 H du matin, je fus réveillé par le bruit de  deux coups de feu légers et une forte détonation. Au premier regard par la fenêtre, je compris .Je vis un essaim de balles éclairantes, traçant   Nord – Sud,   couvrir  tout l’espace qui séparait la cité africaine (logements blancs) des cités cadres et maîtrises à l’Ouest. Une barrière de feu .Je m’empressai de sécuriser  les 2 enfants de ma sœur et leur mère en les plaçant dans la cuisine et en les couvrant de matelas à ressors. De retour à la fenêtre, je vis des hommes, sous un déluge de feu, sortir les véhicules Snim du parc M4 , un après l’autre et les aligner en file.  D’autres en gandouras ou tenues courtes couraient, portant sur leurs épaules des bazokas . Ils  grimpaient le monticule qui surplombe les  ateliers centraux, s’agenouillaient et tiraient des feux .On n’entendait que les explosions et les sifflements de balles. Les cuves  de l’entrepôt des hydrocarbures  éventrés, projetaient leur liquide aux flammes. Les barils d’huile s’éjectaient vers le ciel avant d’exploser. La nuit prenait fuite. Les lueurs du jour pointaient. Toute personne qui sortait des logements est vite « happée » et immobilisée par  les  assaillants   ou se faisait tuer.   L’attaché de direction SNIM, chef de la surveillance et sécurité, Mohamed Ould Khaled passa dans son land Rover carrosse devant le Mif Hotel et se dirigea vers la résidence du directeur du siège en virant à droite  du terrain de tennis. C’est là, prés des Bungalows qu’il croisa froidement la mort. A quelques mètres, Docteur Fichet et sa femme qui revenaient essoufflés du Ranch, après avoir réussi à passer plusieurs obstacles, furent eux aussi tués devant leur domicile. Là bas, coté M4,un cortège d’une  vingtaine de véhicules Pick Up  Snim  remplis de prisonniers dont Mohamed Baba Fall ,Conseiller DG  Snim et Ely Ould Sid’Ahmed  secrétaire général du syndicat  se dirigea en file indienne vers la sortie nord par la palmeraie,  en longeant la résidence  DSE (directeur du siège d’exploitation Snim).Un peu avant le lever du soleil et après que les derniers éléments du Polisario se soient retirés, je vis Boughourbal Abass chef du service  manutentions, et  Favé directeur des travaux Guelbs, portant en main des petites cameras, tenter de prendre des photos depuis la devanture du  club les aigles et la rue passant  devant l’Economat A. Quelques minutes après,  l’infirmier Ahmed Ould Haimer et d’autres blouses blanches sonnaient l’ambulance et ramenaient les blessés et morts à la polyclinique. En sortant de chez moi, j’appris et constatai par moi-même, combien cette opération était  techniquement bien préparée. Les assaillants sont venus du nord Ouest.  A 5 ou  6 Km de la ville, ils se sont repartis en trois groupes couverts par une artillerie lourde laissée sur place. Le plus grand groupe est rentré dans la ville à partir des jardins publics. Il a quadrillé et  investi  les quartiers cadres, M6,  M5, M4 et bloqué les voies du secteur Est des logements blancs (Centre de formation professionnelle, économat B et garnison militaire). Le 2eme a foncé sur les ateliers centraux et services généraux, tandisque  le 3eme s’est dirigé vers  l’aéroport et  « le ranch » où s’attroupaient généralement et dansaient jusqu’à l’aube les membres de ce club. C’est là que le commando Polisario   prit en otage six français, incendia un avion militaire et un petit monomoteur de l’aéro-club. En lançant cette opération sur Zouerate,  les dirigeants du Polisario semblaient bien renseignés. Ils savaient apparemment que le colonel  Gouverneur de la Wilaya  avait résidence a F’derick (30 km de Zouerate); Que le commandant de la région militaire était en mission a Nouakchott ; Que le lieutenant, chef d’une unité mobile est rentré tardivement la nuit du 30 Avril a Zouerate venant de Aghoueynit  (corvée eau ou carburant selon les dires). Sa jeep garée devant  un domicile ESA  a été criblée de balles ; Que le lieutenant  pilote du defender, l’adjudant mécanicien d’avion et  les officiers de transmission passaient la nuit dans l’appartement qui juxtapose le Poste de Commandement (PC), très vite bloqué  par les assaillants. Ce 1er Mai fut une journée de pleurs, folies, cohue- bohue, cris, douleurs, dégâts et morts. Vers 10 H, deux avions  arrivèrent de Nouakchott transportant des officiels et officiers Mauritaniens. La France donna rapidement  instruction à ses ressortissants résidents à Zouerate de faire leurs valises et affreta le même jour des avions pour les rapatrier. Sept  mois après  cette attaque, elle envoya ses jaguars pour « casser du Polisario »(la publication de cette intervention »coup de poingt » suivra). Et en Juillet 1978, des gradés militaires déposèrent le Président Maitre Moktar Ould Daddah, mirent fin à la guerre avec le Polisario  mais ouvrirent le pays au cycle répétitif et sans fin  des coups d’Etat.

Ely Salem Khayar

P.S. Merci d’envoyer vos témoignages et/ou compléments d’informations concernant ce dossier à la rédaction :  adrar.info@yahoo.fr

 

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