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Lettre posthume au Président Sidi el Mokhtar N’Diaye

Lettre posthume au Président  Sidi el Mokhtar N’DiayeMonsieur le Président,
Vous nous avez quittés le 25 janvier 1997 à un moment difficile de la vie de notre pays. C’était avant que nous ayons eu le recul nécessaire pour une lecture attentive de notre histoire, en particulier, les épisodes dans lesquels vous avez été un acteur de premier plan.
Les régimes militaires qui ont gouverné le pays depuis plus de trois décennies se sont, hélas, attelés à passer sous silence le rôle des hommes de votre génération dans la création de celui-ci.A l’école, l’histoire du pays, si elle était enseignée, se limitait à la période coloniale et la résistance, la décolonisation et les premiers pas du jeune état n’étant connus que de ces acteurs, dont vous avez été, sans contexte, l’une des éminences grises.
Je suis persuadé de vous avoir croisé à Rosso, entre 1975 et 1977, où j’étudiais encore au Collège. J’ai même appris, beaucoup plus tard, que je suis venu à plusieurs reprises à votre domicile avec des amis de classe, vraisemblablement, vos fils et/ou neveux. Je n’avais alors aucune idée de l’homme que vous étiez, ni du rôle que vous aviez joué dans la création de ce pays. Je ne me rappelle pas avoir remarqué à l’époque que les populations de la médina, dans laquelle vous habitiez, vous entouraient des égards qui convenaient à votre rang.
Plus tard, je ne sais quand, j’ai commencé à entendre parler de vous. Vous étiez alors, pour moi, le commis de l’administration coloniale qui a mis sa connaissance du pays et le réseau de ses relations sociales au service des intérêts de la France. Vous étiez à mes yeux un « sénégalais » qui était chargé par l’administration coloniale de prendre la revanche pour Ivon Razac et remplacer un homme du terroir ayant plus de légitimité pour représenter la Mauritanie et qui œuvrait pour son indépendance.
Vous étiez, en effet, le chef de fil des défenseurs du « oui » en 58 pour prolonger la présence française et rester ainsi seul maître à bord. Vous aviez accepté avec amertume l’indépendance du pays et vous n’avez pas tardé « à constituer un obstacle à sa bonne marche ». Je me disais, donc, que vous méritiez largement le sort que le Père de la nation vous a réservé.
Mais, depuis bientôt dix ans, j’ai commencé à découvrir l’homme politique d’envergure que vous étiez et vos idées, permettez moi de le dire, en avance sur leur temps, s’agissant notamment de l’instauration de la démocratie dans notre jeune état. J’ai surtout apprécié à sa juste valeur votre rôle dans le choix de celui qui deviendra le « Père » de notre nation que vous aviez découvert, semble-t-il au cours de la période où il était interprète au nord du pays, et surtout au cours du congrès constitutif de l’UPM en 1947.
Même s’il ne vous cite pas parmi les amis qui lui ont conseillé de se présenter en 1946 pour l’élection du premier député devant représenter la Mauritanie à l’Assemblée Nationale française, contre votre ami Razac et votre futur adversaireHorma Ould Babana, vous l’aviez, tout de même, identifié très tôt, en lui proposant de briguer le poste de représentant de la Mauritanie à l’Assemblée de l’Union Française, en 1953, pour remplacer N’Diawar Sarr, sous les couleurs du parti que vous présidiez, l’U.P.M.
C’est sans doute pour cela qu’il a été effectivement investi par le parti, avant qu’il décidât de se retirer en Faveur de Souleymane Ould Cheikh Sidya. Il rapporte lui-même, dans ses mémoires, que vous l’aviez informé en mars 1956 du vote de la Loi-Cadre et que vous aviez insisté pour qu’il se prépare à assumer la direction de l’autonomie interne.
Vous êtes donc pour nous le « grand père » de la nation, pour avoir été le géniteur du père de celle ci. Vous avez été député de la Mauritanie à l’Assemblée Française (51-59) et Président de l’Assemblée Territoriale de Mauritanie (52-58). Tous vos collègues, qui ont eu à assumer de telles charges, sont devenus les premiers chefs d’état de leurs pays respectifs.
Vous étiez le Président du parti qui était appuyé par tous ceux qui comptaient dans le pays y compris et surtout par les chefs traditionnels dont l’influence était encore vivace. En dépit de cette position enviable, vous avez volontairement choisi de renoncer à l’exercice du pouvoir exécutif en faveur d’un de vos cadets, que vous aviez identifié comme le meilleur pour mener une telle mission.
Vos deux principaux adversaires politiques, à l’époque, l’Entente et l’AJM(l’Association des Jeunes de Mauritanie) vous avaient accusé de conservatisme. Pour eux, vous n’étiez qu’un étranger à la solde du colon. Plus de cinquante ans après, on se rend compte que, vous étiez simplement un homme pragmatique qui, comme la plupart de ses compatriotes, était partisan d’une approche progressive basée sur des relations privilégiées avec l’ancienne métropole, afin de garantir la stabilité d’une Mauritanie à la croisée des chemins.
Dans le contexte d’alors, une telle attitude était aisément compréhensible : vos collègues, même les plus révolutionnaires, en dehors du guinéen, avaient voté le référendum de septembre 1958 sur la Communauté.
Pour ce qui est du doute sur votre « mauritanité », n’en déplaise à vos détracteurs, vous aviez été choisi par tous les émirs, chefs de tribus et chefs de villages pour diriger leur parti et pour les représenter à l’Assemblée Française.
N’êtes vous pas, au demeurant, né en Mauritanie, d’une mère mauritanienne et d’un père lui aussi mauritanien. Même si votre père est né sur la rive gauche, il appartenait à la famille royale du Waalo qui régnait sur les deux rives du fleuve et dont la première capitale fût installée en territoire mauritanien.
Votre prénom, Sidi el Moktar ainsi que celui de votre cousin, du coté de sa mère, La linguère Ndaté Yalla Mbodj, la dernière grande reine du Waalo, Sidya Diop, confirment s’il en était besoin votre ancrage mauritanien (deux prénoms de deux grands cheikh mauritaniens). Ce dernier, Sidya Diop, a longuement combattu les français, en territoire mauritanien, au coté de son neveux, l’émir du Trarza, Ely Ould Mohamed Lehbib (fils de Ndjeumbeut, votre tante).
Quant à votre père, après avoir fait ses études dans la région de l’Iguidi », il a été l’un des premiers enfants de la famille royale, avec Sidiya Diop , à faire l’école des otages de Saint Louis. Il deviendra donc interprète et consacrera toute sa vie, professionnelle et familiale, à la Mauritanie.
On peut, certes, vous reprocher d’avoir voté, le 31 janvier 1956, pour la confiance à Guy Mollet sur son programme politique et pour les pouvoirs spéciaux enAlgérie qui lui étaient accordés le 12 mars de la même année. Mais vous avez, en revanche, voté contre le projet de loi créant une Organisation Commune des Régions Sahariennes (OCRS) et défendu que la Mauritanie reste en dehors de cette organisation.
C’est vraisemblablement vous qui nous aviez donné ce nom de « République Islamique de Mauritanie » quand nos constituants n’arrivaient pas à s’accorder sur l’appellation à donner à cette nouvelle république. Même si vous avez accompagné le Président Moktar dans ses efforts pour une unité politique entre les partis (c’est grâce à vous et à votre grand ami, l’émir du Tagant,Abderrahmane Ould Bakar, que le congrès d’Aleg a été sauvé), vous n’avez pas accepté de le suivre sur son choix du régime présidentiel.
Vous décidiez alors de démissionner de la présidence de l’assemblée nationale et du groupe parlementaire du PRM. Vous étiez donc le premier responsable mauritanien à démissionner d’un poste prestigieux pour défendre ses convictions.
C’est tout à votre honneur. Bien plus, vous aviez désapprouvé l’orientation vers le parti unique voulue par le Président Moktar ould Daddah lorsque celui-ci transforma la Conférence des Cadres, à Kaëdi en janvier 1964, en un congrès extraordinaire du Parti du peuple mauritanien (PPM).
Avec Souleymane Ould Cheikh Sidiya, vous étiez les deux premiers présidents de l’Assemblée Nationale à avoir refusé de signer votre démission en blanc, en tant que député, ce qui allait entraîner votre exclusion du parti qui deviendra, rapidement, le parti unique du pays.
Vos tentatives de créer un nouveau parti d’opposition avec Bouyagui Ould Abidine, le Front National Démocratique (FND), vont échouer et votre parti sera interdit. Ironie du sort, contre votre volonté, le ‘’fils’’ que vous aviez adopté a imposé le régime présidentiel et le parti unique et vous a mis à la touche. Les événements de 1966 seront à l’origine de votre retour à la vie publique et votre réintégration au parti, le père de la nation avait besoin d’hommes politiques de votre envergure capables d’apaiser les esprits et d’œuvrer pour renforcer l’unité nationale, fortement affectée, à l’époque.
Cependant, votre réintégration au parti n’a pas entamé vos convictions sur le multipartitisme et sur le rôle de l’institution parlementaire. Vous aviez été l’un des artisans de la régionalisation, comme première étape vers une participation active des citoyens à la gestion de la chose publique.
Le Président Moktar reconnait lui-même qu’en vous demandant votre point de vue sur l’attitude vis-à-vis du mouvement des jeunes « kadihines », au début des années 70, vous lui aviez conseillé de leur autoriser la création d’un nouveau parti politique. Si au moins vous avez été suivi sur ce point, nous aurions eu une expérience politique comparable à celle du Sénégal qui a autorisé le multipartitisme au milieu des années 70.
Est-il besoin de vous dire que si j’interpelle votre mémoire à ce moment précis de l’histoire de notre pays, ce n’est pas pour se demander ce que nous serions devenus si Le Président Moktar vous avait suivi et accepté de conserver le régime parlementaire et le multipartitisme.
C’est surtout pour vous dire ce que nous sommes devenus, à cause des choix politiques qui ont été faits à l’époque. Vous étiez déjà sûr que nous n’avions pas pris le bon chemin. Après une longue période d’exception, nous nous sommes dotés, vous étiez encore parmi nous mais entièrement retiré de la vie politique, d’une constitution, avec un pluralisme de façade et un régime hyper présidentiel.
Les arguments relatifs à la nécessité d’avoir un pouvoir fort pour un pays fragile sont à l’origine du choix de ce régime, exactement les mêmes qui vous ont été opposés à l’époque. Ce pouvoir « fort » qui nous a été imposé ne nous a procuré ni la stabilité politique, ni la démocratie, ni la justice et encore moins le développement.
La concentration des pouvoirs aux mains d’un seul homme, le Président de la République, dans un pays qui, depuis sa création, n’a connu que le pouvoir autoritaire (civil et militaire) ne fait que perpétuer le pouvoir personnel et empêcher l’émergence de véritables institutions républicaines. La concentration des pouvoirs rendit le rôle des institutions, à fortiori naissantes, en mettant l’Etat au service d’un homme et de ses ambitions.

A l’exception d’une brève expérience de l’unique président civil démocratiquement élu, les deux autres présidents de la deuxième République sont d’anciens militaires qui ont pris le pouvoir par la force et se sont fait‘’légitimer’’ par des élections contrôlées.

C’est en pensant à vous et à vos idéaux prémonitoires que j’en appelle au bon sens des mauritaniens pour se rendre à l’évidence concernant le régime hyper présidentiel de la constitution de juillet 91 (en dépit des modifications opérées en 2006 et en 2012). A mon sens, celle-ci ne peut enfanter dans notre contexte culturel, économique et social, que des régimes autoritaires et des pouvoirs personnels.
C’est pour cela que nous n’avons connu que des crises politiques permanentes émaillées de coups d’état militaires. Nous sommes en retard dans notre sous région, tant politiquement qu’économiquement. Car le pouvoir personnel étouffe les institutions. Il ne peut y avoir de démocratie ni de développement sans des institutions fortes.
Sans pouvoir affirmer avec certitude que votre choix du régime parlementaire était le plus approprié à l’époque, je suis convaincu que c’est le régime qu’il nous faut aujourd’hui. Je suis, au demeurant, parfaitement conscient des risques d’instabilité gouvernementale qui peuvent résulter de ce régime, mais il me semble qu’ils soient bien moindres que ceux qui nous menacent si nous continuons à perpétuer un régime d’essence autoritaire.
Comme vous l’aviez défendu à l’époque, le régime parlementaire assure une répartition équilibrée des pouvoirs et renforce le rôle des institutions. Les éventuels conflits qui peuvent surgir entre les différentes institutions sont de nature à renforcer ces dernières et consolider, ce faisant l’état de droit. Dans tout régime démocratique le pouvoir est réparti entre des institutions qui sont souvent en « conflit » par rapport à leurs prérogatives respectives.
Ces conflits sont arbitrés par des institutions, sur la base du cadre juridique existant, et par le dialogue. Ce n’est pas le « pouvoir fort », incarné par un homme, fut-il le Président de la république, qui garantit un règlement amiable de ces conflits. Le pouvoir personnel écrase les institutions, piétine le droit et sa dérive vers l’autoritarisme est inévitable.
La question de l’instabilité du régime parlementaire est démentie par les multiples expériences réussies dans des pays, aussi bien développés qu’en développement. C’est le choix du système électoral qui détermine la stabilité politique et non la nature du régime.
Je vous interpelle aussi pour vous dire que nous sommes à quelques mois d’une élection qui peut constituer une occasion d’or pour nous permettre une sortie définitive de la crise politique que nous vivons depuis plusieurs années.
Nous avons besoin de nous accorder, majorité et opposition, sur des règles garantissant une compétition ouverte, une égalité des chances et toute la transparence requise pour garantir la participation de toutes les forces politiques à cette importante échéance électorale et garantir la reconnaissance de ses résultats par tous les participants.
Nous avons besoin aussi que tous les candidats à cette élection s’engagent sur le programme minimal suivant : revoir le rôle de nos institutions en instaurant un régime garantissant une séparation effective des pouvoirs ; renforcer le rôle du parlement et répartir le pouvoir exécutif entre le Président et le Gouvernement.
Un régime parlementaire présidentialiste (dualiste), avec une double responsabilité du gouvernement devant le parlement et le chef de l’état (qui ne doit plus être le chef du gouvernement), peut constituer une étape transitoire vers un régime parlementaire moniste, dont la mise en place permettra de mettre fin à toutes les tentatives d’instauration du pouvoir personnel.
Les candidats à la présidence qui auront à s’engager à mettre en œuvre le programme ci-dessus, dès les premiers mois après leur élection, méritent, à mon sens, le soutien et les suffrages du peuple mauritanien. Qu’Allah vous accorde Son absolution, Sa grâce et Son entière satisfaction.
1. Dans le régime parlementaire, le gouvernement est responsable devant le parlement avec la possibilité pour le premier de dissoudre le second, alors que dans le régime présidentiel, le gouvernement n’est pas responsable devant le parlement mais il ne dispose pas du pouvoir de dissolution.

 Dans notre régime, le gouvernement, dirigé par le Président de la République, dispose du pouvoir de dissolution et n’est pratiquement pas responsable devant le parlement (son chef n’est pas responsable devant le parlement). C’est dans cet esprit que je qualifie notre régime d’hyper présidentiel (un déséquilibre total du pouvoir en faveur de l’exécutif). Le rôle du Président de la République, dans notre régime, est beaucoup plus important que dans le régime parlementaire présidentialiste de la cinquième république française.
Via Cridem.org
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